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Full text of "Recueil de poésies françoises des 15e et 16e siècles, morales, facétieuses, histoiriques, réunies et annotées par Anátole de Montaiglon"

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POÉSIES  FRANÇOISES 

DES  XV«  ET  XVI'  SIÈCLES 


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Paris.  —  Imp.  Charles  Jouaust  ,  r.  S.-Honoré,  338. 


RECUEIL 


DE 


POÉSIES  FRANÇOISES 

DESXV«ETXVI«  SIÈCLES 
Morales ,  facétieuses ,    historiques 

RÉUNIES    ET    ANNOTÉES 

PAR  M.  ANATOLE  DE  MÔNTAIGLON 

Ancien  élève  de  l'école  des  Chartes 
Membre  résident  de  la  Société  des  Antiquaires  de  France 

Tome  VIII 


A  PARIS 
Cbez  P.  Jan>'ET,   Libraire 

MDCCCLVIII 


&  s 


L'Epitaphe  de  deffunt  maistre  Jehan  Trotter 
(i5oi) 


ette  curieuse  épitaphe,  que  je  ne  sache 
ipas  avoir  été  employée  dans  Tliistoire 
'de  notre  ancien  tliéâtre  françois,  existe 
'  à  la  Bibliothèque  Impériale. C'est  un  in  8 
gothique  de  quatre  feuillets.  Le  litre  est  seul  sur 
le  premier  feuillet,  dont  le  verso  est  occupé  par 
un  bois  grossier  et  d'un  travail  clair,  représentant 
un  prêtre  assis  qui  écrit  à  un  pupitre.  Le  grand  L 
du  titre  est  orné  de  têtes  grotesques  et  d'un  col 
de  grue  fantastique,  dans  le  goût  des  lettres  em- 
ployées par  Vérard  et  par  quelques  autres.  Au 
dernier  verso  se  trouve  une  marque  peu  connue, 
qui  n'a  été  relevée  ni  par  M.  Brunet,  ni  par  M. 
Silvestre  dans  ses  Marques  typograpliiques.  Sur 
les  créneaux  d'un  mur  en  demi-cercle,  qu'en 
blason  on  diroit  maçonné  de  sable  avec  les  traits 
d'argent,  un  aigle  et  un  lion,  qui  sont  les  em- 
blèmes de  saint  Jean  et  de  saint  Marc,  puisqu'ils 
sont  nimbés,  soutiennent  un  écussoq  chargé  des 
lettres  P  C;  derrière  eux  sont  quatre  arbres  d'es- 
pèces différentes,  et  devant  la  tour  un  papier  sur 


6         L'Epitaphe  de  deffunt 

lequel  on  lit  :  FRANBOYS;  le  tout  est  encadré  de 
deux  colonnes  supportant  une  arcade  en  anse  de 
panier.  Je  ne  connois  pas  le  nom  de  ce  libraire; 
par  le  sujet  même  de  la  pièce  il  est  à  croire  qu'il 
étoit  Parisien. 

La  pièce  nous  apprend  que  Trotier  vécut  vieux 
et  mourut  pauvre  ;  qu'il  étoit,  et  ceci  est  le  point 
le  plus  curieux,  à  la  tète  des  Enfants  sans  souci. 
Récemment  M.  Magnin  ,  dans  les  excellents  arti- 
cles qu'il  a  consacrés  dans  \e  Journal  des  Savunls 
(numéros  de  février,  mars  et  juin  i858),  à  nos 
trois  premiers  volumes  de  V Ancien  Théâtre  fran- 
çois,  a  tenté  le  premier  de  reconnoître  parmi  les 
Farces  celles  qui  appartiennent  à  la  Bazoche,  aux 
Enfants  sans  souci.  C'est  une  idée  nouvelle  et  fé- 
conde, que  son  ingénieuse  et  sîire  critique  étoit 
seule  à  même  d'aborder,  mais  qui  de  longtemps 
encore  ne  pourra  donner  lieu  à  un  classement 
définitif  et  surtout  complet,  tant  les  documents 
sont  absents  sur  ces  associations  théâtrales,  qui 
ont  pourtant  fait  la  vie  de  notre  ancien  théâtre 
comique.  Ainsi  Trotier,  dans  le  dernier  tiers  du 
iS"  siècle,  a  eu  le  titre  de  Père  des  Enfants  sans 
souci.  C'est  donc  un  auteur  de  farces,  et  peut-être 
a-t-il  écrit  quelques-unes  de  celles  que  nous  pos- 
sédons; mais  comment  l'y  reconnoître? 

Notre  pièce  nous  apprend  encore  qu'il  se  dé- 
signoit  par  la  qualification  de  L'un  des  povres 
contents.  Etoit-ce  un  titre  dans  la  confrérie  des 
Enfants  sans  souci?  Cela  se  rattache- 1 -il  "a  une 
autre  association  dramatique?  Il  est  possible,  à 
moins  qu'on  ne  s'en  tienne  à  la  pensée  plus  simple 


MAisTRE  Jehan  Trotier.        7 

de  n'y  voir  qu'une  de  ces  désignations  allégori- 
ques si  souvent  employées  par  les  poètes  du  temps. 
Nous  trouvons,  de  plus,  dans  TEpitaphe,  qu'il  a 
composé  les  Colibetz  et  Ditz  de  Menandre;  je 
les  ai  cherchés  en  vain ,  et  ils  ont  échappé  aux  ré- 
centes études  de  M.  Benoist  et  de  M.  Guillaume 
Guizot  sur  Menandre.  Plus  tard,  en  i58o,  Geof- 
froy Linocier  a  traduit  en  françois  et  imprimé  à 
Paris  les  sentences  de  Menandre,  ancien  poëte 
grec  (Du  Verdier,  éd.  de  Hig.  de  Juv.,  t.  V,  p. 
07).  II  est  probable  que  le  livre  de  Trotier  devoit 
être  analogue.  On  n'a  que  des  fragments  de  Me- 
nandre, et  bien  peu  nombreux.  Le  livre  de  Tro- 
tier ne  devoit  donc  être  qu'un  recueil  d'adages,  et 
il  avoit  dû  prendre  les  débris  du  comique  athé- 
nien comme  un  thème  plutôt  que  le  traiter  com- 
me un  texte;  ce  devoit  être  une  paraphrase,  et 
non  pas  une  traduction. 

Trotier  (cf.  p.  12)  avoit  aussi  écrit  des  Soul- 
hais  imprimez.  Il  n'y  faut  pas  voir  les  Souhaitz 
des  hommes  et  des  femmes,  puisqu'ils  paroissent 
être  de  Valé  (cf.  II,  i53),  mais  plutôt  les  Souhaiz 
du  monde  (I,  3o4-3i5).  Alors  le  roi  de  France  se- 
roit  encore  Louis  XI;  mais,  puisque  Trotier  est 
mort  en  i5oi  ,  la  pièce  seroit  écrite  avant  le  ma- 
riage du  roi  avec  Anne  de  Bretagne  ,  c'est-à-dire 
avant  le  commencement  de  i499'  Je  n'ai  rien  à 
dire  sur  les  Ditz  à  la  louange  des  Dieux. 

Je  n'ai  pas  encore  parlé  de  la  notice  consacrée 
par  Du  Verdier  à  notre  poëte  :  c'est  qu'elle  ne  fait 
en  rien  double  emploi  avec  TEpitaphe.  Chacune 
d'elles  ne  nous  apprend  que  des  choses  différentes, 


8  L'E  !•  I  T  A  P  H  i:    D  E    D  I.  F  F  U  ^  T 

el ,  pour  être  court,  l'article  de  Du  Verdier,  que 
voici ,  n'en  est  pas  moins  précieux  : 

<c  ivxs  TaoïiER.  Traité  compilé  par  maître 
Jean  Trotier,  en  équivoques,  lorsqu'il  y  eut 
division  entre  le  roi  el  autres  princes  du  sang, 
tenant  le  parti  de  M.  d'Orléans,  pour  inciter  tous 
ceux  du  sang  à  paix  et  service  faire,  honneur, 
foi  et  révérence  porter  au  roi  très  chrétien,  im- 
prime à  Paris,  in-8.  Ledit  Trotier  a  composé  en 
rime  la  description  du  beau  château  d'Amboise  , 
imprimée  à  Paris  ,  in-i6.  " 

Ce  sont  là  des  titres  bien  positifs,  et  parla 
incontestables  ;  malheureusement  ces  volumes  ne 
paroissent  pas  encore  avoir  été  retrouvés.  L'édi- 
tion de  Rigoley  de  Juvigny  ne  fait  suivre  cet 
article  d'aucune  note  :  par  conséquent  ni  lui  ni  La 
Monnoye  ne  les  avoient  rencontrés,  l.'abbé  Gou- 
jat n'en  a  pas  non  plus  parlé.  Le  l'èie  Lelong  a 
bien  cité  le  second ,  qui  nous  seroit  aujourd'hui  si 
curieux  ,  mais  il  est  probable  qu'il  ii'a  fait  qu'en 
relever  le  titre  en  dépouillant  l'ouvrage  de  Du 
Yerdier,  et  de  la  bibliothèque  liislorique  il  a  passé 
dans  les  bibliographies  provinciales,  sans  que 
pour  cela  il  soit  en  réalité  plus  connu.  Par  son 
sujet  même  ce  seroit  le  plus  important  ;  quelle 
qu'elle  soit,  une  description  de  ce  beau  château 
nous  donneroit  sans  doute  plus  d'un  renseigne- 
ment, soit  local,  soit  artistique,  sur  cette  résidence 
favorite  du  premier  protecteur  des  artistes  italiens 
en  France.  Quant  au  Traité  en  équivoques  de  Tro- 
tier, son  titre  nous  apprend  qu'il  avoitété  certaine- 
ment écrit  el  publié  sous  le  règne  de  Charles  VllI, 


M  AI  SX  RE  Jeu  AN  Trot  1ER.        9 

et  même  de  1487  à  i488,  puisqu'il  ne  peut  être 
rapporté  qu'à  l'espace  de  temps  écoulé  entre  le 
moment  où  Louis  XIl ,  alors  duc  d'Orléans,  alla 
se  joindre  au  duc  de  Bretagne,  et  celui  où  il  fut 
fait  prisonnier  à  la  bataille  de  S'  Aubin.  On  peut 
même  inférer  de  ce  poëme  que  la  description  d'Am- 
boise  doit  plutôt  être  contemporaine  de  Charles 
VIII  que  de  Louis  XII.  D'un  côté,  celui-ci  n'est 
monté  sur  le  trône  qu'en  1498,  et  de  l'autre  la 
ligne  politique  du  traité  en  équivoques  montre 
que  Trolier  pouvoit  être  de  quelque  chose  auprès 
de  Charles  VIII ,  si  même  il  ne  fut  pas  nommément 
chargé  de  l'écrire,  comme,  un  peu  après,  Grin- 
gore  fut  chargé,  sous  Louis  XII,  d'écrire  contre 
le  pape  et  contre  les  Vénitiens. 

Trolier  mourut  l'unzième  jour  de  janvier  mil 
cinq  cent,  c'est-à-dire  en  i5oi ,  et  sans  doute 
à  Paiis,  puisqu'il  faisoit  partie  des  Enfants  sans 
souci;  il  venoit  même  ou  bien  il  étoit  près  d'y 
rentrer,  puisqu'on  le  compare  au  lièvre  qui  revient 
mourir  près  de  sou  gîte.  Une  note  manuscrite, 
ajoutée  sur  le  titre,  met  à  la  suite  de  son  nom  : 
demeurant  à  Paris,  rue  Saincl  Denis.  L'écriture 
est  trop  postérieure  pour  qu'on  y  puisse  accor- 
der  une  foi  entière  ;  mais  c'est  une  indication  qu'il 
est  bon  de  recueillir,  et  que  le  hasard  se  chargera 
peut-être  de  compléter. 


10       I/Epitaphe  de  deffunt 

L'Epitaphe  de  deffu7ît7naistre  Jehan  Trotier. 

L'A  C  T  K  U  R . 

ng  soirbien  lart,  de  travail  assommé, 
Las  de  penser  et  d'avoir  asommé^ 
Les  biens,  les  maulx,  les  dangers  et 
perilz 

Que  Fortune  donne  à  mains  csperilz , 
Car  tous  humains  tient  enserrez  et  mue, 
Quant  [tout]  soubdain  sa  roe  tourne  et  mue, 
Donnans  plaisir  aux  ungs  et  tous  esbatz, 
Et  aux  autres  estatz  povrcs  et  bas; 
Ainsi  pensant  qu'elle  nous  tient  subgectz 
Comme  ung  oyseau  qui  est  lié  sur  geclz  2, 
Moy,  qui  estois  de  penser  mon  soûl  las, 
Pour  remettre  mon  las  cueur  en  soûlas, 
Comme  en  après  je  descripray  en  vers, 
Dessus  ung  lict  je  me  jeclay  envers^ 
Pour  reposer  et  prendre  aucun  séjour 
De  grant  travail ,  que  j  avoye  en  ce  jour. 
De  tant  penser,  dont  soubdain  cline  et  ferme 
Le  cueur  et  l'œil  en  dormant  fort  et  ferme. 
Le  matin  vint;  ainsi  que  l'aube  appert, 

1.  Rassemblé  par  la  pensée,  récapitulé,  par  exten- 
sion de  mis  en  une  somme,  en  un  tas. 

a.  Gects  ou  gicz  sont  deux  petites  courroies  couries, 
de  peau  de  chien,  une  en  ciiaque  jambe  du  faulcon,  près 
la  serre,  au-dessus  desquels  sont  les  sonnettes  tenant 
à  une  autre  petite  courroye  h  part.  (Nicot.) 

3.  A  i'envfrs,  sur  le  dos. 


»r  A I  s  T  R  E  Jehan  T  r  o  t  i  e  r  .      n 

Je  m'esveillay  d'effroy;  prompt  et  appert. 

Je  ouvry  mes  yeulx  et  regarday  par  l'air  ; 

Lors  j'entendy  dame  Atropos  parler, 

Qui  commandoil  lever  ses  eslandartz 

Par  [des]  souldars  porlans  faiilx  et  tant  darcz, 

Flèches  et  dartz ,  sonnans  leurs  tristes  cors , 

Pour  dissiper  et  meurdrir  ung  seul  corps  ; 

En  uns  instant  fist  s;rant  bruvne  lever 

Là  où  esloit  nue  comme  le  ver, 

Seremigres,  la  seur  et  la  compaigne 

Desdilz  souldars,  qui  tousjours  l'acompaigne. 

Quant  j'aperçeu  leurs  voulentcz  horribles, 

Et  qu'ils  buffoyent  en  l'air  de  si  orribles 

Broas,  venins,  pour  mettre  soubz  la  lame 

Celuy  dont  Dieu ,  comme  je  croy,  a  l'âme. 

Las!  dis  ge  moy,  je  pleureray  à  larmes 

De  veoir  crier  de  si  piteux  allarmes  ; 

Car  Atropos  à  grans  pas  et  à  saulx 

Venoit  livrer  ses  très  cruels  assaulx 

Dessus  celuy  que  l'on  povoit  bien  mettre 

En  son  vivant  des  bonsfaicteurs  le  maislre. 

Approcher  fist  tous  ses  suppotz  et  serfz , 

Escervellez  comme  sauvages  cerfz , 

Pour  desployer  ses  furieux  trésors 

Là  où  je  vy  des  dardillons^  très  ors. 

Rougis  de  sang,  de  coulleur  faulce  et  matte, 

Dcsquelz  souvent  les  humains  faulce  et  matte  ; 

Lors  Atropos ,  plus  laide  que  ung  sec  ours , 

Ung  dart  sanglant  print  pour  tenir  ses  cours 

Et  descendit  en  la  présente  ville 

i.  Pris  ici  comme  dimiuulit' de  dard. 


i  1       L'E  p rr  A  !»  II E  de  d  l;  f f u n t 

D'une  façon  1res  deshonneste  et  ville , 
A  celle  fin  de  livrer  à  mort  sure 
Le  bon  Trotier  par  amèrc  morsure , 
Dont  s'aprocha  à  tout  son  dart  amer 
Que  chacun  doit  craindre,  non  pas  aymcr, 
El  le  ferir  d'un  coup  dur  et  pervers, 
Pour  luy  faire  menger  le  corps  par  vers. 
Prions  Jésus  qui  lui  face  pardon  , 
Luy  otlroyant  son  paradis  par  don*. 

Las ,  il  est  mort ,  voire  mort  et  deffail 
Du  dart  infait ,  tant  ort  et  venefique. 
De  veoir  mourir  ung  homme  si  parfait, 
Qui  a  bien  fait  et  couché  rhétorique 
De  pratique  haulte  et  scientiffique , 
Je  réplique  que  à  ung  tel  personnage 
C'est  dommage  quant  Alropos  s'aplique 
De  sa  pique  luy  faire  aulcun  outrage. 

One  ne  fist  mal  qu[e]  à  son  propre  corps. 
De  mes  recordz  je  dois  estrc  creable  ; 
One  ne  chercha  [ne]  noises  ne  discordz  , 
Mais  tous  accords  et  doulceur  amyable, 
Et  sans  fable  fut  à  tous  agréable  ; 
Secourable  tout  le  temps  de  ses  ans; 
Sans  motz  nuysans ,  par  son  parler  affable , 
Dessus  sa  table-  entretint  gens  plaisans. 

1.  On  a  vu  que  tout  ce  prologue  est  écrit  en  rimes 
équivoquées. 

2.  On  sait  qu'on  a  dans  des  circonstances  solennelles 
joué  des  farces  sur  la  table  de  marbre  du  Palais.  Il  est 
plus  probable  qu'il  ne  s'agit  ici  que  du  tréteau  sur  le- 
quel Trotier  tenoit  en  joie  ses  auditeurs  sans  mois  nui- 


M  A  I  s  T  R  E    J  F  II  A  N    T  P,  O  T  I  F,  R  .         1 3 

Pour  avoir  fait  mille  couplelz  rimez, 
Bien  estimez  el  prisez  par  tous  lieux, 
Pour  avoir  fait  des  Soubliais  imprimez, 
Non  reprimez  de  jeunes  ou  de  vieux  ; 
Par  ditz  joyeux  a  alosé  Ie[s]  dieux , 
A  qui  mieulx  niieulx ,  pour  leur  haultz  bruitz  et 
Par  ses  effaitz  [très]  grans  et  spacieux        [faitz  ; 
Doit  estre  es  cieulx  du  nombre  des  parfaitz. 

Assemblez-vous ,  les  déesses  et  dieux, 
Et  délaissez  vos  chants  armonieux, 
Voz  beaulxhabis,  vos  pompes  el  richesses; 
Ne  chantez  plus ,  mais  larmoyez  des  yeulx, 
Mettez  tout  bas  plaisirs  sollacieux , 
Ne  portez  plus  que  coulleurs  de  tristesses, 
Faisant  le  dueil  pour  les  dures  oppresses 
Et  les  griefz  maulx  que  ceste  louve  a  faitz,  ' 
Faisant  porter  à  cestuy-cy  le  faitz. 

Philomena,  cessez,  cessez  voz  chantz. 
Qui  sont  si  haulx ,  si  doulx  et  si  perchans  ; 
Ne  chantez  plus  musicalles  chansons , 
Mais  commandez  aux  oysillons  des  champs , 
Aux  grans  ,  aux  gros,  aux  pelis,  auxmeschans, 
Qu'ilz  facent  dueil  sans  saillir  des  buissons , 
Changans  leurs  chantz  par  estranges  façons, 
En  regretant  la  desplaisante  mort 
De  vostre  amy  ',  qui  gist  en  terre  mort. 

sants ,  c'est-à-dire  sans  trop  de  scandale  et  sans  poli- 
tique. 

i.  On  pourroit  infère.-  de  là  que  Trotier  étoit  aussi 
musicien  ;  je  crois  cependant  que  ,  jusqu'à  preuve,  il 
faut  s'abslenir  de  celte  supposition.  Notre  poète  ano- 


i4       L'Epitaphe  de  deffunt 

Sus,  Menandcr,  failz  les  gémissemens , 
Car  le  pillier  et  tous  tes  fondemens 
Est  abatUj'plus  n'y  a  de  remède; 
Tu  dois  penser  que  tous  esbatemens 
Se  lourncronl  vers  toy  en  pcncemens, 
Car  maintenant  tu  n'as  confort  ne  aide  ; 
Tu  as  perdu  ton  meneur  et  ta  guide', 
Qui  composa  tes  Colibetz  et  ditz  : 
Cy  gist  le  corps,  cl  l'âme  en  paradis. 

Pleurez ,  pleurez  les  Enfans  sans  soucy, 
Quant  vous  voyez  ycy  mort  et  transy 
Votre  père  qui  vous  a  gouvernez. 
Comblez  voz  yeulx  de  veoir  son  corps  ainsi , 
Piteusement  mis  à  présent  ycy  , 
Vous  en  devez  cstre  bien  cstonnez  ; 
C'est  bien  raison  que  dueil  en  menez 
En  prévoyant  la  dure  départie 
Et  comment  est  vostre  bende  espartie  ^. 

Pan ,  Orphcus,  qui  esse  qui  dira 
En  piteux  son  ung  triste  Libéra, 
Afiin  d'aider  à  Carmenlis  la  dame  ^2 

nyme,  suivant  les  errements  communs,  ne  fait  peut- 
être  comparoître  la  musique  que  comme  un  éloge  de 
l'harmonie  qu'il  trouvoit  aux  vers  de  Trotier. 

1.  On  a  dit ,  jusqu'au  commencement  du  176  siècle: 
La  guide  des  chemins  de  France. 

2.  Dispersée. 

3.  Carmenla  fut  la  mère  du  roi  Evandre,  qui  passoit 
pour  le  fils  de  Mercure,  et  vintd'Arcadie  fonder,  sur  les 
bords  du  Tibre,  la  ville  de  Palhnleum,  qui  fit  plus  lard 
partie  de  Rome.  Garmenta  éloit  prophélesse  et  rendoit 
ses  oracles  en  vers,  d'où  son  nom  latin.  Une  des  portes 


MAiSTRE  Jehan  Trotier.       i5 

Je  Yueil  sçavoir  lequel  commencera; 
Car  en  ce  son  chacun  s'assemblera 
Pour  veoir  le  corps  qui  gist  dessoulz  la  lame 
Et  prier  Dieu  très  humblement  pour  lame, 
Puisqu'en  ce  point  il  est  mort  et  passé, 
Disant  pour,  lui  :  Requiescat  *  in  pace. 

Epitaphe. 

Cy- devant  gist  au  lict  dame  Cybelle  ', 
Par  le  regard  du  basilic  rebelle , 
Le  bon  Trotier,  qui  long  temps  a  vescu 
Sans  amasser  ne  grant  blanc  ne  escu. 
Mais  seulement  il  vouUut  en  son  temps 
Estre  nommé  Tun  des  povres  contens  ; 
Faisant  comme  le  bon  lièvre  chassé , 
Près  de  son  giste  est  mort  et  trespassé , 
L  onziesme  jour  de  janvier  mil  cinq  cens, 
Jusques  au  dernier  soupir  garny  de  sens. 
Priez  à  Dieu  qu'il  veuille  avoir  pitié 
De  son  ame  par  sa  doulce  amylié. 

ÂMKK. 

de  Rome,  celle  qui  s'appela  la  porte  Scélérate,  fut  long- 
temps appelle,  en  son  honneur,  la  porte  Carmeutale. 

1.  Imp.  :  Requiescant. 

a.  C'est-à-dire  dans  la  terre. 


iG 


Chaisson 


Chanson  flamande  sur  la  bataille  de  Pavie 

(i525) 


li  l'effet  produit  par  la  prise  du  roi  de 
[France  ,  tombé  ,  à  la  bataille  de  Pavie  , 
jentre  les  mains  des  Espagnols  ,  fut  im- 
«mensedans  notre  pays,  il  ne  fut  pas 
moins  grand  à  l'étranger.  Ce  qui  étoit  pour  nous 
un  sujet  de  douleur  et  de  crainte  étoit  pour  eux 
une  victoire  et  une  espérance.  La  pièce  qui  va 
suivre  est  un  témoignage  curieux  des  sentiments 
avec  lesquels  les  Pays-Bas  espagnols  accueillirent 
cette  fortune.  C'est  un  placard  petit  in-folio  im- 
primé d'un  seul  côté.  En  haut  se  trouve  la  copie 
de  la  lettre  adressée  par  la  reine  Louise  à  Charles- 
Quint.  C'est  une  preuve  de  plus  de  la  confiance 
qu'il  faut,  en  général ,  ajouter  à  ces  pièces  officiel- 
les qu'on  imprimoit  pour  le  peuple,  en  les  accom- 
pagnant de  vers  et  de  poèmes  destinés  à  les  faire 
passer.  En  effet,  la  lettre  publiée  dans  les  pa- 
piers du  cardinal  de  Granvelle  (1 ,  269)  est  abso- 
lument la  même.  La  plus  grande  différence  est 
celle  de  la  souscription ,  encore  plus  forte  que 
dans  l'ancienne  impression  :  A  mon  bon  (ils  l'em- 
pereur K  Au-dessous  de  la  lettre  est  la  pièce  de 

1 .  On  peut  voir,  dans  les  papiers  de  Granville  (1,2  63), 


FLAMANDE.  17 

vers,  sans  tilie  et  disposée  sur  deux  colonnes. 
Elle  n'a  pas  de  nom  d'imprimeur,  mais  elle  doit 
sortir  des  presses  d'Anvers.  Le  seul  exemplaire 
qu'on  en  connoisse,  le  seul  peut  être  qui  existe 
encore  ,  se  trouve  à  la  Bibliothèque  de  l'Arsenal, 
à  la  suite  d'une  pronostication  pour  i547,  écrite 
par  Jean  Sauvage,  médecin  d'Anvers,  et  im- 
primée à  Anvers  par  Henri-Pierre  de  Middelburch, 
età  la  suite  d'une  autre  pronostication  pour  io'Sj, 
calculée  par  Jaspar  Laet,  et  imprimée  en  Anvers 
par  Michel  de  Hoochslrate  au  naveau.  J'ajouterai 
qu'elle  a  été  signalée  par  M.  Paul  Lacroix,  qui 
la  réimprimée  dans  le  Bulletin  du  Bibliophile, 
numéro  de  février  i858,  pages  732-735.  Nous  la 
redonnons  d'après  l'original.  On  remarquera  les 
bizarreries  de  l'orthographe,  comme  sur,  sus, 
imprimé  sups,  avec  un  luxe  de  consonnes  à  ra- 
vir les  partisans  de  cette  orthographe,  soi-disant 
étymologique,  avec  laquelle  on  a,  depuis  sa 
mort  jusqu'à  nos  jours ,  si  fort  barbouillé  Rabe- 
lais. 


S'ensuyt  la  copie  des  lellres  envoyées  à  l'Empereur 
par  la  Regenle  de  France. 

Monseigneur  mon  bon  filz ,  après  avoir  entendu 
par  ung  gentil  homme  la  fortune  advenue  au  Roy 

la  réponse  de  Charles-Quint,  et  conférer  le  volume  de 
M.  Aimé  Champollion  sur  la  captivité  de  François  I". 
Le  Cabinet  histurique  a  publié  dans  son  uecoud  volume 
de  iiouvelles  pièces  sur  ce  suje!. 

!'   r    VU!.  „ 


i8  Chanson 

monseigneur  mon  filz,  j'ay  loué  et  loue  Dieu  de 
ce  qu"il  est  tumbé  es  mains  du  prince  de  ce  monde 
où  je  Tayme  mieulx,  espérant  que  voslre  gran- 
deur ne  vous  fera  point  oublier  la  proximité  de 
lignage  d'entre  vous  et  luy.  Et  davantage,  que  je 
tiens  pour  le  principal  le  grandt  bien  qui  en  poeult 
universelement  venir  à  toute  la  chrestienté  par 
l'union  et  amitié  de  vous  deux  :  Et  pour  ceste 
cause  vous  supplie,  monsigneur  mon  bon  filz ,  y 
penser,  et  en  attendant  commander  qu'il  soit 
traicté  comme  l'honnesteté  de  vous  et  de  luy  le 
requiert ,  et  permettre ,  s'il  vous  plaist ,  que  sou- 
vent je  puisse  avoir  nouvelle  de  sa  santé.  Et  vous 
ne^  obligerés  une  mère,  ainsy  par  vous  nommée, 
et  vous  prie  aincoire  une  foys  que  maintenant  en 
affection  soyés  père  à  votre  humble  et  bonne  mère. 
En  bas  esloit  escript  :  Loyse.  Et  au-dessus  :  A 
monseigneur  mon  filz  l'Empereur. 


uiconqucs  vocult  en  soy  rcmcmorer 
Les  l'aiclz  Imullains  des  victorieux  Roys, 
Il  les  verra  non  eslre  à  comparer 
A  nos  derniers  parages  et  arrois , 
Par  Icsquclz  est  vaincu  le  roy  Franchoys  , 
Prins  en  son  parcq ,  son  orgoeul  abbatu , 
Tant  que  ad  présent  il  n'est  en  son  francq  chois , 
Par  follement  vers  nous  s'estre  embalu. 

11  eslimoit  Fortune  lui  debvoir 
1.  Nf.  pour  en,  de  cela,  par  cela. 


FLABIANDK.  19 

Porter  faveur,  comme  fisl  aullrefois 

A  Saincte  Croix*,  où  estoit  le  pooir 

Des  Suysses,  mais,  en  suyvani  ses  loix, 

Elle  a  torné  supz  sa  sphère  de  bois , 

Tant  que  soubz  piet  a  mis  la  gent  franchoise  , 

Le  Roy  captif,  aultres  princes  et  Roys 

Samblablement,  par  leur  content  et  noise. 

Loenge  à  Dieu ,  qui  donne  la  viclore 
Telle  à  César  par  le  duc  de  Bourbon  ! 
Noble  Bourbon ,  puys  mil  ans  telle  glore 
Ne  acquit  quel'qung,  que  ton  bruyt  et  renom; 
Par  tel  fachon  t'as  érigé  ton  nom  ; 
A  tousjours  mais,  n'est bcsoing  en  doubler; 
Tu  as  dompté  superbe  nation, 
Qui  pretendoit  le  monde  surmonter. 

Franche,  dis-moy,  quand  tu  fis  encharger 
La  Salemandre  à  ton  Roy  pour  blason , 
Pensois-lu  point  pour  quoy  signifier? 
Elle  enseigne,  sans  contradiction  , 
Homme  pardu  de  venerin  tison  -, 
Comme  ton  Roy,  dont  poeuples ,  sans  nombrer, 
Sont  abismés  en  la  conclusion, 
Comme  en  histore  on  porroit  racompter. 

Sainct  Mathias,  en  son  mois  de  febvricr^, 

1.  Allusion  h.  la  victoire  de  Marignan,  gagnée  par 
François  I"  eu  personne,  les  i3  et  i4  septembre  i5i5; 
le  second  de  ces  deux  jours  est  celui  de  la  tête  de  TExal- 
talion  de  la  sainte  croix. 

2.  Des  flammes  inipures  de  Vénus. 

3.  Saint  MaiHas  est  le  34  février. 


20  Chanson 

T'a  visité  trop  mieulx  que  à  ses  pardons  : 
Son  sort  est  chut  supz  loy,  au  vray  compter, 
Tant  que  lu  n'as  peult  rapasser  les  pontz 
Du  fort  Thasin  '  ;  mais,  ainsy  que  moutons  , 
Sont  tes  gens  mors  ,  pour  purger  les  malfaictz 
Que  l'as  commis  vers  toutes  nations. 
Comme  febv[r]ier  la  dénote  en  ses  faictz. 

Si  cy-après  tu  passes  près  Pavie, 
Ramembre-toy  de  la  belle  journée 
Où  ont  lassé  les  membres  et  la  vie 
Tes  danseriaulx,  que'  créature  née 
Telle  ne  scet^  ;  abaisse  ta  buée , 
Car  en  ce  point  pugnit  Dieu  les  malvais  : 
Tu  as  régné ,  tu  seras  régentée 
Par  nos  regonlz  et  victorieulx  fais. 

Ne  doubles  point  que  César  vaincquera , 
Comme  piccha  Dieu  l'a  notifié  : 
Province  en  toy  cy-après  on  fera , 
Quand  le  tors  faict  sera  rectifié. 
Tu  as  premier  l'Empereur  deffié , 
A  ton  malheur,  ainsi  comme  il  appert; 
Prie[ss]  mcrchi  de  coeur  humilié  , 
Car  aultrenient  tu  vois  que  tout  se  pert. 

Francz  Bourgongnons,  reveillés  vos  esprit[s]. 
Et  si  chantés  el  Bourgongnc  et  Bourbon, 

1.  Le  Tesin  se  jette  dans  le  Pô  ,  près  de  Pavie. 

2.  G'esl-à  dire.:  une  si  be-Ilc  journée  qu'on  n'en  con- 
noît  pas  une  parti  Ile. 


FLAM  AISDE. 


21 


Car  nous  avons  gaignié  et  los  et  pris 
Dessupz  FranchoYS,  qui  n'ont  pas  eult  le  bon , 
Tesmoing  Thesin ,  où  se  noia  foison 
Des  ennemis  de  César  invaincu  : 
Si  parsuyvons,  à  mon  opinion, 
Tout  le  réaime  est  en  un  coup  vaincu  ! 


22 


La  Défloration 


La  Deploralion  des  François  et  Nai'arrois  sur 
le  douloureux  trespas  de  très  hault  et  très 
illustre  prince  Antoine  de  Bourbon,  roj  de 
Nai^arre,  régent  et  lieutenant  gênerai  en 
France. 

A  Paris,  par  Guillaume  de  Njcerd,  imprimeur 
et  libraire,  tenant  sa  boutique  joignant  le 
bout  du  pont  aux  Musniers,  vers  le  grand 
Chastellet,  au  Bon  Pasteur.  Avecprii>ilège. 

(i5G2.) 


Chant  de  diieil  sur  le  douloureux  trespas  de  très 

hault  et  très  illustre  prince  Antoitie 

de  Bourbon  ,  roy  de  Navarre 

et  régent  de  France. 

,i  quelqu'un  cy-devant  encor  congneu 

n'ait  pas 
JLcs  dieux  pouvoir  mourir  el  aller  à 
Iropas, 

Et  eslre  nostre  tout  suject  à  un  destin 
Et  fatal  accident  secret  et  incertain, 
Assez  l'enseigne  et  monstre  à  tous  ce  seul  cercueil 

1.  In-8  de  4  feuillets;  Si  lignes  par  page  pleine.  — 
Collection  Lcber,  n0  3982. 


DES  François  et  Navarrois.  23 

Du  roy  des  Navarrois,  qui  eut  si  grand  accueil , 
Faveur  et  amitié  de  Dellonnc  et  de  Mars , 
Que  ,  bien  qu'il  se  ruast  parmy  lances  et  dards 
Le  premier  en  la  guerre,  aux  pi  us  dangereux  lieux 
De  batailles  sans  nombre ,  ardent  el  furieux , 
Lors  il  ne  pouvoit  estrc  en  si  mortelz  alarmes, 
Blessé  d'aucune  playe.  Or,  hardy  et  en  armes, 
Donnant  l'assaultà  ceux  qui  misérablement 
Se  séparent  du  roy  el  anliq  document , 
Et  qui  confusément  brouillent  la  dignité 
De  la  chose  divine  aussi  d'humanité, 
De  boullet  d'harquebus  il  fut  outrepassé 
Et  quelques  jours  après  du  coup  mort  renversé. 
Qui  niera  cecy  n'estre  faict  d'un  félon 
Esperil  très  malin  ,  cruel  cacodemon  , 
Et  des  horribles  seurs,  furies  infernalles  , 
Les  mains  n'avoir  lancé  ces  violentes  balles  , 
Pensans  par  ccste  mort  demourcr  vainqueresses 
De  celuy  qui  combat  armé  de  toutes  pièces 
Contre  les  ennemys  ayant  plus  grand'  envie 
De  conserver  la  foy  et  les  siens  que  sa  vie  , 
Afin  qu'ainsi  mourant  une  fois  seulement 
Par  mérite  il  regnast  perpétuellement? 

De  luy-mesme. 

Pour  la  foy,  pour  le  roy,  pays,  foyers,  autelz , 
Le  roy  des  Navarrois  menant  fort  aspre  guerre , 
Meurt ,  de  balles  ayant  rcceu  maintz  coups  mor- 
telz ; 
Une  plus  noble  mort  il  n'eustpassceu  acquerra. 

A  jamais. 


24  La  Défloration 

Dialogue  sus  le  trépas  de  très  hault  et  tr-ès  illustre 

prince  Antoine  de  Bourbon,  roy  de  Navarre 

et  régent  en  France,  selon  les  deplorations 

des  François  et  Navarrois. 

France. 

u  ne  fiches  en  moy  si  tost  les  tendres 

yeux , 
1  Ma  bien  aimée  seur,  qu'un  soucy  en- 

nuieux 

S'eslcve  tout  récent  soubz  ma  tendre  poictrine, 
Et  nouvelle  douleur  tout  à  coup  Tensaisine 
De  mes  veines  et  nerfz  contrislez  et  lassez. 
Comme  celui  qui  a  ses  membres  offensez 
De  mainte  griefve  playe,  et  qui,  pour  cstre  sain, 
Les  présente  au  fidèle  et  expert  médecin  , 
Alors  que  sa  douleur  il  voit  par  cas  fortuit 
S'alléger  quelque  peu ,  il  démet  un  petit 
Son  chagrin  et  soucy  et  reprend  ses  cspritz  ; 
Mais  aussi ,  dès  qu'il  voit  les  ferremens  repris 
Par  le  chirurgien  et  les  aspres  unguentz  , 
Entremeslez  parmy  rudes  medicamenlz  , 
Il  sent  comme  devant  sa  douleur  aussi  forte. 

Navarre. 

Ay-je  faict  chose  aucune  ou  rien  commis  de  sorte 
Qui  puisse  l'offenser  de  si  dure  manière? 

France. 

Ne  crois  jamais  cela  ;  lousjours  m'as  esté  chère , 


DES  François  et  Navaurois.      25 

Mais  des  infortunez  le  vray  soulaigement, 
C  est  d'avoir  compaignons  de  scml)lal)le  lourmonl; 
Mais  nul  ne  pcull  des  cas  reciter  si  riefandes 
Sans  rcfreschir  au  tour  du  cœur  angoisses  grandes . 
0  combien  des  haultz  dieux  sont  inconnus  aux 

hommes  [mes  ! 

Les  jugemens  arduz  de  tous  tant  que  nous  som- 
Qui  dira  en  avoir  notice  et  congnoissance  ? 
Nos  choses  sontdutoulmisessousleurpuissance; 
Leur  vouloir  les  gouverne,  homme  n'est  qui  des 

choses 
Etde  ce  qui  survient  sçeust  connoistre  les  causes; 
Ainsi  sesbat  de  nous  la  divine  vertu. 

N  AVA  R  R  E. 

Qu'esse  que  tu  le  dœuls?  De  quoy  te  complains- 
Cc  qu'il  a  pieu  aux  dieux  irrévocable  il  est    [lu? 
Si  d'ordre  réciter  ton  désastre  il  le  plaist 
Etde  ton  infortune  exposer  l'accident, 
Ce  temps-cy  n'est  pas  propre  à  ducil  si  évident; 
Mais  ce  que  maintenant  je  suis  d'avis  qu'on  taise 
Tu  pourras  quelque  fois  déclarer  à  ton  aise 
Plus  librement  à  tous.  Avec  toy  je  m'adjoins 
Compaigne  en  ces  douleurs;  les  Dieux  m'en  soient 
tesmoins. 

France. 

Donc  tu  veulx  que  je  taise  et  passe  sous  silence 
L'ornement  de  nous  deux,  l'honneur  et  l'excel- 
lence; 
Donc  ,  ne  diray-je  point  le  destin  misérable 
De  ce  seul  prince  qui ,  par  conduicte  équitable, 


26  La  Deploration 

Avec  toute  vertu  nous  a  alimentées, 
Gardées  prudemment  etencor  augmentées. 

Navarre. 

Que  ne  liens-tu  ta  voix?  Que  no  tais-tu  ces  choses 
Qui  les  i)laies  qui  sont  en  ma  poicirine  encloses, 
Kengregenl  d'avanlaige'?  0  jour  infortuné! 
0  plus  malheureuse  heure  en  laquelle  fut  né, 
Ce  prince  ,  redoubtô  jusqu'aux  tins  de  la  terre, 
Pour  le  ravir  devant  qu'il  peust  vaincre  par  guerre, 
Et  au  large  eslcndu  les  fins  de  son  empire  ! 

France. 

Qu'eusl-ceesté  si  Homère  oncqn'eust  voulu  escri- 
Du  vaillant  Achilles?  Qui  notice  auroit  or,      [re 
Sans  l'usaige  des  vers ,  du  magnanime  Hector? 
Cestuy-cy,  nostre  prince,  au  grand  Grec  n'a  cédé 
Ni  ce  très  preux  ïroyen  ne  l'a  pas  précédé 
En  quelque  acte  que  soit  de  chose  belliqueuse. 
Mais  il  ne  fut  jamais  que  fortune  envieuse 
N'ait  esté  ennemie  aux  choses  d'excellence. 
Atropos  d'humain  sang  n'a  jamais  suffisance; 
Tousjours  la  vie  humaine  elle  guette  et  menasse 
Et  plus  asprement  presse,  et  de  plus  grande  au- 
dace, 
Ceux  que  Bellonne  et  Mars  propres  à  eux  choi- 
sissent. 
Et  que  Pallas  la  docte  et  les  neuf  Seurs  chérissent. 
Donc,  comme  nostre  prince  à  cheval  et  en  ar- 
mes, 
Reluit  au  beau  milieu  des  assaulx  et  alarmes , 


DES  François  et  Navarrois.     27 

Et  que  par  sa  prouesse  il  repousse  en  leur  ost 
Les  enneinys,  diray-je  ennemis,  mais  plus  test 
Très  mauvais  fléaux  divins  dont  Dieu  très  juste 

afflige 
Le  peuple  très  mauvais  ,  afin  qu'il  se  corrige  , 
Et,  comme  au  plus  espèsdu  chaplis'  il  se  rue, 
Enfonçant ,  volligcant  en  la  troupe  plus  drue  , 
D'une  balle  sortie  à  l'effort  de  la  pouldre     [drc, 
D'un  puissant  harquebus ,  pénétrant  comme  foul- 
II  est  frappé  à  mort  ;  mais  ,  ne  perdant  le  cœur, 
Tant  que  le  sang  coulant  entretint  en  vigueur 
Ses  membres,  soncouraigeet  sa  voix,  il  ne  cesse 
D'encouraiger  les  siens,  puis  de  grand  hardiesse, 
Reprenant  son  cscu  et  son  luisant  armet, 
Couraigeux  en  l'cstour  en  vain  il  se  remet  ; 
Par  trois  fois  il  reprent  sa  lance  et  son  espée. 
Du  sang  des  ennemis  rouge  et  ensanglantée; 
Par  ces  trois  fois  les  mains  foibles  luy  ont  failli; 
Enfin  hors  de  sa  bouche  est  ce  propos  sailly,  [çois, 
S'escriant  hauUemont  :  «  Or  sus,  vaillans  Eran- 
Achevons  la  victoire  et  mourons  ccste  fois 
En  ceste  guerre  juste  ;  or  sus ,  combatons  fort , 
N'espargnons  nostre  sang  ;  c'est  une  juste  mort 
De  mourir  pour  la  foy,  le  roy  et  la  patrie. 
0  Dieux!  prestez  l'aureille  à  ma  voix,  je  vous  prie; 
Exaucez  mes  désirs!  Triomphante  Victoire 

1 .  Avec  un  p  Cotgrave  ne  donne  à  ce  mot  que  le  sens 
de  chose  eniieltée  en  petits  morceaux,  d'où  notre  cha- 
pelurf;aLsec  deux  p  il  lui  donne  ce  même  sens  et  celui 
de  mêlée ,  si  fréquent  dans  toutes  les  batailles  des  ro- 
mans du  13e  siècle. 


28  \'\  Dkpi.oration,  etc. 

Adjoustez  à  ma  mort  ce  '  ,  vostre  honneur  cl 

gloire.  >) 
Achevant  ce  propos  ,  il  tombe  et  prend  le  sault , 
Haletant  à  la  fin,  et  la  voix  luy  default^. 

Fin. 

1.  Imp.  :  à. 

2.  L"histoireestuii  peu  moins  solennelle  que  la  poé- 
sie. De  Bèze  {Histoire  ecclésiastique,  II,  6^i)  nous  don- 
nera un  détail  plus  précis.  On  est  devant  le  roi ,  et  le 
duc  de  Guise  et  le  roi  de  Navarre  étoient  de  tranchée 
alternativement.  «  Le  lendemain  (le  vendredi  i5  octo- 
bre), il  (le  roi  de  Navarre)  ne  laissa  pas  de  se  trouver 
aux  tranchées,  où  estoit  aussi  le  duc  de  Guise,  et  ayant 
disné  en  un  lieu  plus  prochain  de  la  muraille  hors  de 
la  baterie ,  ainsi  qu'il  vou'oit  faire  de  Teau  à  deux  ou 
trois  pas  de  là,  reçeut  une  arquebuzade  en  Tespaule 
gauche ,  prenant  bien  peu  de  la  cousture  d'un  pour- 
point de  chamois  qu'il  avoit  veslu.  »  De  plus,  il  ne 
mourut  pas  sur  le  coup  ,  mais  seulement  un  mois 
après,  le  17  novembre  [Ibidem^  p.  649-5o  et  665-7). 
n  y  a  dans  les  Mémoires  de  Condé  (VI ,  116-19)  une 
relation  de  sa  mort  aussi  au  point  de  vue  huguenot. 


La  Marguerite  des  vertus , 
a\>ec  le  procès  formai  d'ung  poi>re  humain'^. 


Les  Vertus  des  sainctz  Pères. 


uanl  ung  chascun  aura  de  Noé  la  pru- 
dence, [té, 
Du  bon  père  Abraham  la  bonne  loyaul- 
Et  de  son  filz  Isaac  la  vraye  confidence. 
Du  suplanleur  Jacob  la  longanimité 

i.  In-8  gothique  de  deux  cahiers,  sous  les  signatures 
A-B  ;  le  premier  de  8  ff.,  et  le  second  de  4  ;  24  lignes 
par  page  pleine.  Le  lecteur  verra  que  les  deux  pièces 
réunies  dans  cette  plaquette  ne  sont  pas  de  la  fia  du 
i56  siècle  et  ne  peuvent  même  pas  être  postérieures  au 
i4'',  si  même  elles  ne  doivent  être  attribuées  au  siècle 
précédent.  Le  goût  de  la  comparaison  qui  fait  le  fonds 
de  la  première  ,  cette  marguerite  dont  la  tige  signifie 
les  ancêtres  de  Jésus-Christ  et  la  fleur  les  trois  per- 
sonnes de  la  Trinité ,  l'emploi  du  vers  de  huit  pieds  à 
rimes  plates,  la  qualité  de  dit  qui  y  est  exprimée,  sont 
des  raisons  décisives ,  comme ,  pour  !a  seconde  ,  la  réu- 
nion des  couplets  de  neuf  vers  et  de  l'enjambement  des 
rime-,  de  strophe  en  slrophe. 


3o  La  Maugueuite 

Et  aussi  de  Moyse  la  parfaicte  constance, 

Du  vaillant  Josué  la  ferme  stabilité, 

De  Helye  le  prophète  la  grant  dévotion 

Et  aussi  de  Helysé  la  grand  perfection , 

De  David  le  bon  roy  Thumble  bénignité. 

De  son  filz  Salomon  la  grande  sapience  , 

Du  bon  pre[u]d'homme  Job  la  doulce  patience. 

De  Tenfanl  Daniel  la  nette  chasteté, 

Du  prophète  Ysaïe  la  très  belle  faconde, 

De  Jhéreniie  l'œil  et  la  persévérance , 

L'amour  de  Dieu  aurons  et  paix  par  tout  le  monde. 

Laquelle  nous  donne 
Amen. 


Scnsuit  la  Marguerite  des  Vertus. 

"aulrier  en  ung  vergier  esfoye , 
Où  à  moult  de  choses  pensoye, 
^  En  regardant  herbes  et  fleurs 
l^u^i:.^^  Là  estant  de  mainctes  couleurs , 

Et  apcrçeus  une  flourclte 

Qui  csloit  belle  ,  génie  et  nette; 

Lesungs  l'appellent  marguerite. 

Les  aultres  consoulde  petite. 

Se  la  cueilly  sans  nul  delay. 

Et  tost  maintenant  je  pensay, 

A  la  racine  et  à  la  feuillie 

Et  à  sa  façon  moull  polie , 

Qu'elle  se  povoit  comparer 


DES  Vertus.  3i 

A  la  dame ,  qui  est  sans  per, 
Qui  de  la  Jessé  progenie  ' 
Yrsit  vierge  sans  villeunie 
Et  a  porté  la  fleur  d'amour, 
A  qui  seule  est  deue  hennour. 
Geste  herbe  a  grant  signifiance 
Et  de  vertus  moult  habondance. 
En  luy  sont  comprins  bien  et  bel 
Le  viel  testament  et  nouvel; 
Car  en  la  racine  est  logie 
Toute  la  généalogie. 
Moult  en  y  a  grosse  et  menue 
Quant  elle  est  de  terre  nue. 
Se  sont  les  pères  prophelans , 
Qui  furent  jadis  au  viel  temps, 
Adam,  Eve ,  Noël  et  Job, 
Abraham ,  Isaac  et  Jacob  ^, 
Judas,  Phares,  Aram,Esrom, 
Adminadab,  Naason,  Salomon, 
Booz,  Obed,  après  Jessé, 
David ,  Salomon ,  Manassé , 
Abya  ,  Asa  ,  Josiam, 
Josaphat  et  Jeconiam , 
Joram ,  Achaz ,  Ezechias , 
Joathan,  Amon,  Ozias, 

1.  Pour  :  de  la  race  de  Jessé. 

2.  Toute  cette  généalogie,  à  part  le  vers  précédent, 
où  la  rime  a  fait  apparoître  Job,  qui  n'y  pensoil  guère, 
est  prise  du  premier  chapitre  de  Saint-Mathieu,  auquel 
nous  renTOj'ons.  La  fréquence  des  formes  de  l'accusatif 
Josiam,  etc., montre  que  notre  auteur  a  calqué  le  latin 
avec  trop  de  fidélité. 


32  l^A  Margueritiî 

Salalicl,  Eliachin, 
Zorobabel ,  Sadoch ,  Achin  , 
Jozias,  Azor,  Abiud , 
Eleazar  el  Eliud, 
Malhan ,  Jacob ,  font  la  lignie 
De  Joseph,  espouxde  Marie; 
Ce  nous  lesmoigne  sainct  Mathieu 
Et  moult  d'autres ,  jeunes  et  vieulx, 
Qui  sont  en  la  Bible  posés, 
Que  sainct  Jerosme  a  exposés. 
Retournons  donc  sans  nul  repos, 
De  part  Dieu,  à  notre  propos. 
De  la  racine  [est]  sur  monté 
Moult  de  feuilles  de  grant  bonté , 
Qui ,  après  le  viel  testament , 
Furent  sur  terre  justement, 
Par  lesquelz  nous  est  demonstré 
De  Jésus  la  grant  parenté. 
Et  est  venu  ce  que  avoit  dit 
Le  noble  prophète  David. 
Vérité  est  de  terre  yssue  ; 
Justice  est  du  ciel  descendue; 
Miséricorde  et  Vérité 
Cy  sont  trouvez  par  vérité  ; 
Justice  et  Paix  se  sont  baisé 
Quant  Dieu  a  son  filz  envoyé 
Pour  rachapler  l'humain  lignaige , 
Qui  pour  péché  lenoit  hoslaige, 

Or,  entendes ,  grans  et  menuz  ; 
Veez  cy  comment  il  est  venuz. 
Anne  trois  Maries  porta. 
Dont  saincte  Eglise  grant  Teste  a  ; 


DES  Vertus.  33 

La  première  a  porté  Jésus , 
Qui  pour  nous  saulvcr  vint  ç;ï  jus; 
Les  noms  des  auUres  sont  nommé 
Marie-Jacob  et  Salomé  <. 
Les  enfans  des  deux  pour  certain 
Furent  à  Dieu  cousin  germain. 
L'une  quatre  enfans  nourrit , 
Premier  saint  Jacques  le  petite, 
Joseph  juste ,  qui  Barsabas  ^, 
En  après  Symon  et  Judas  ; 
L'autre  aporta  pour  verilé 
Deux  filz  de  grant  auctorité , 
Et  sont  dignes  de  grant  honneur 
Comme  sainct  Jacques  le  majeur 
Et  sainct  Jehan  i'evangeliste. 
Elizabeth ,  sainct  Jehan  Baptiste  , 
Encore  y  a ,  bien  le  sçays. 
Hismeria  porta  sainct  Servais-», 

1.  Les  peintres  les  ont  fait  figurer  dans  la  Visitation. 
Ainsi,  dans  l'élégant  tableau  de  Douienico  Ghirlaudajo, 
qu'on  admire  au  Louvre,  la  vieille  Elisabeth  et  la  jeune 
Marie  occupent  le  centre  du  tableau,  et  l'on  voit  de 
chaque  côté  deux  autres  jeunes  femmes ,  dont  deux  in- 
scriptions nous  disent  les  noms  ;  l'une  est  M.  JACHOBî. 
et  l'autre  M.  SALOME. 

2.  Nous  disons  le  mineur. 

3.  Qui  est  pris  ici  dans  son  acception  latine,  le  même 
que.  Il  s'appeloit  Joseph  Barsabt's,  et  est  désigné  sous 
le  nom  de  Juste;  sa  fête  est  le  20  juillet. 

4-  Ici  les  renseignements  ne  viennent  plus  des  livres 
canoniques,  mais  des  Evangiles  apocryphes  et  des  lé- 
gendes; ils  n'en  étoieri  pas  pour  cela  moins  accpp- 
['.F.Vlil.  3 


34  La  Marguerite 

Cousin  en  oultre  à  Jhesucrist, 
Qui  pour  nous  chair  humaine  prist 
Et  si  eut  deux  bonnes  amyes  , 
Tenans  hostel  en  Belhanies, 
L'une  Marie  Magdaleine , 
L'aultre  Marthe ,  sa  sœur  germaine. 

Reprenons  cy  nostre  matière 
Et  entendons  à  la  manière 
De  ce  que  voulons  proposer 
Pour  de  bien  en  mieulx  procéder; 
Car,  entre  ces  feuilles-cy,  lye 
Trouvons  une  verge  jolye 
Qu'Isaye  devant  prévint 
Grant  temps  par  avant  qu'il  advint, 
Disant  qu'une  vierge  viendroit 
D'une  racine  et  naistroit 
De  Jessé,  portant  une  tleur. 
Qui  seroit  du  monde  soulveur  ; 
Le  saincl  Esperit  poseroit  sus 
Sapience  et  les  sept  vertus  ; 

tés  M.  Merlet  a  publié,  dans  les  Archives  de  l'art  français 
{Doctimenls,  t.  IV,  p.  Syô-g) ,  une  pièce  de  i53i,  par 
laquelle  Jean  et  Husson  Tiibac,  brodeurs  et  tapissiers , 
s'engagent  pour  une  tapisserie  inachevée  et  qui  repré- 
sentoit  évideninieni  la  généalogie  de  la  Vierge,  à  termi- 
ner les  images  de  Jhésus,  sainte  Anne,  sainte  Ismerie, 
à  amender  les  images  de  saint  Servais  et  saint  Jean 
l'Evangéliste,  à  faire  les  images  de  Stolanus,  pcre  de 
sainte  Anne  et  de  sainte  Ismerie,  celles  de  sainte  Eli- 
sabeth, Marie  Cleof-he,  Marie  Salomé,  E^yn  (?) ,  Eliui, 
saint  Simon,  Joseph  le  Juste  et  saint  Jacques  le  Mineur. 
— Le  saint  Servais  qu'on  fête  le  i3  mai  n'est  pas  celui- 
ci,  mais  un  évêaue  de  Tongres  vivant  au  4e  siècle. 


DES  Vertus.  35 

Ceste  vierge  esl  saincte  Marie , 
Qui  apporta  le  fruyet  de  vie , 
Et  est  verde  sa  naïlé  ' 
Signifiant  virginité. 

La  fleur  dessus  a  trois  couleurs  , 
Nous  demonstrant  sans  point  d'erreurs 
Toute  la  saincte  Trinité  : 
Le  verd  du  filz  l'humaniié , 
Humilité  et  passion , 
Et  de  sa  mère  l'union. 
Par  dedans  a  jaune  trésor, 
Resplandissant  comme  fin  or; 
C'est  Dieu ,  le  père  tout-puissant , 
Qui  règne  et  sera  régnant 
En  divinité  haullcment 
Sur  toute  créature  humaine  *, 
Car  il  n'est  rien  plus  excellant 
Que  lors,  se  me  semble  vrayement. 
Nous  le  veons  bien  appert , 
En  ce  qu'il  fut  à  Dieu  offert 
Au  jour  de  l'appariçion 
Le  plus  principal  des  troys  don  s. 

Les  feuilles  blanches  [à  l'Jentour 
Sont  pleines  de  toute  doulceur, 
Environnées  noblement 
Dung  bel  vermeil  couronnement , 
Venant  hors  du  meillieu  des  deux 
Sans  riens  empeschcr  à  nul  d'eulx , 
Et  ont  telle  perfection 

1.  Iinp.  :  Et  est  yerde  vedesa  naité. 

a.  Il  manque  ici  un  vers  pour  rimer  avec  celui-ci. 

3.£L'or  fut  le  donde  l'un  des  trois  mages. 


36  La  Marguerite 

Qu'clz  n'ont  point  separacion , 

Et  en  ce  qu'elles  sont  blancliettes, 

Par  dessus  ung  peu  vermeillettes, 

Nous  demonslranl  le  sainct  Esperit , 

Qui ,  au  baplcsnic  Jesucrist, 

Du  ciel  descendit  pour  certain 

En  coulon  blanc*  au  fleuf  Jourdain 

Et  [les]  apostres  resjouy 

En  espèce  de  feu  aussi 

Dix  jours  après  l'Ascention 

Dont  l'Espislre  fait  mention  2. 

Tout  nous  déclare  plaincment 
L'Escripture,  qui  point  ne  ment. 
Geste  fleur  a  propriété 
De  soy  ouvrir  à  la  clarté 
Du  soleil  et  en  suyt  les  rayz. 
Ainsi  fet  Dieu  qui  nous  a  faictz  ; 
Sur  les  esleuz  et  sur  les  bons 
Estant  ses  grâces  et  ses  dons, 
Et  euvre  sa  grant  tresorie 
En  eulx  demonstrant  sa  maisterie. 
Et,  comme  saige  et  bien  aprise, 
Elle  faict  aussi d'aultrc  guise; 
En  temps  se  reclost  peu  joyeulx , 
Bruyneux,  obscur,  ténébreux; 
Ainsi  la  divine  puissance 
Se  retraict  par  bonne  ordonnance 
Des  mondains  vivans  en  ordure, 
Enpeché  et  en  œuvre  obscure. 
Elle  est  ainsi  en  ^  médecine 

1.  Sous  la  forme  d'un  pigeon  blanc. 

3.  Actu3  apostoloruni ,  cap.  II.  —  5.  Imp.  :  On. 


DES  Vertus.  3; 

Très  vertueuse  et  très  fine , 

Playe  guerist  vieille  et  nouvelle  , 

Et  la  face  rent  gentc  et  belle; 

Ainsi  faictDieu,  qui  par  sa  grâce 

Vieil  péché  et  nouvel  elïace. 

Et  nous  rend  parfaict  acceptable 

Devant  son  trosne  délectable. 

En  ceste  noble  terne  ^  fleur 

Sont  bien  comprinsfoy,  paix,  doulceur; 

La  paix  au  Filz,  la  foy  au  Père, 

Au  sainct  Esperit  doulceur  compère  ; 

Se  nous  avons  sans  d\  penser, 

Cy  ce  comprent ,  en  peu  parler, 

La  haulte  majesté  divine  , 

Qui  sa  puissance  ne  décline. 

Or  entendons  parfaictcment  ; 

Tous  trois  sont  d'ung  consentement. 

Ne  l'ung  sans  l'autre  n'y  fait  rien  ; 

Ainsi  le  croyent  les  cresticns. 

Sainct  Hierosme ,  qui  bien  s'entend  , 

Si  le  nous  expose  emplcmcnl , 

Posé  qu'il  y  a  trois  personnes , 

Si  n'est  ce  qu'ung  Dieu  et  ung  trosnes , 

Une  substance  et  majesté 

Qui  est,  sera  et  a  esté. 

Sainct  Fol ,  docteur  de  saincte  Eglise , 

Saigement  dit  en  celle  guyse  : 

0  de  Dieu  haulte  sapience 

Pleine  de  bonté  et  science, 

Tes  jugements  sont  moult  profontz  , 

.  Non  pas  ternie ,  mais  triple. 


38  La  Marguerite 

Incompréhensibles  et  moult  bons , 
El  tes  YOyes  inestimables , 
Inénarrables  et  inscrutables*. 
Impossible  m'est  déposer 
En  brief  vaisel  toute  la  mer. 
Tant  de  biens  y  a ,  sans  faillir, 
Que  j'ay  d'y  penser  grant  plaisir. 
Mais  pl'us  avant  parler  je  n'ose, 
Car  il  est  tout  en  toute  chose 
Très  puissant  el  très  souverain; 
Il  nous  doibt  souffrir  pour  certain  ; 
Et  devons  moult  bien  honnourer, 
Priser,  servir  et  aourer, 
Ceste  vierge  si  précieuse, 
Si  plaisant,  si  délicieuse. 
Qui  nous  a  aporlé  tel  fruict. 
Par  lequel  est  tout  mal  deslruict , 
Devant  qui  ciel ,  terre  s'encline, 
Enfer  aussi ,  c'est  chose  fine. 

Entre  vous  qui  se  dit  lisiez , 
Je  vous  prie  que  le  corrigiés, 
Et,  si  j'ay  simplement  parlé. 
Pour  Dieu  qu'il  me  soit  pardonné, 
Et  n'en  soyés  point  esbahys. 
Car  c'est  le  premier  qu'oncques  fitz. 
J'ay  fait  en  bonne  intencion 
Toute  la  comparacion , 
Et  d'ung  petit  enseignement 
Trouverez  grand  assemblement. 
Or  est  il  temps  de  nous  relraire 

i.  Epist.  ad  Romanos,  XI,  verset  33. 


DES  Vertus. 

Et  de  finer  notre  exemplaire. 
Gloire  soit  et  magnificence. 
Honneur  et  très  grand  reverance 
Au  père  de  miséricorde 
Et  à  la  dame  de  concorde, 
Qui  si  très  bien  a  acordé 
Ce  qui  estoit  tout  descordé. 
Et  prions  Dieu  dévoilement 
Qu'il  nous  doint  bon  diffinemcnt, 
En  nous  pardonnant  noz  meffais 
Qu'en  ce  monde  cy  avons  faitz. 
Explicit  delà  marguerite 
Qui  se  dit  consoulde  »  petite. 

Amen. 


39 


Procès  formal  d'cng  povrk  Humai n. 

L'homme  humain  à  Dieu  se  complaint. 

rince  par  dessus  tous  estas, 
Jesucrist  en  gloire  éternelle. 
Qui  gouverne  tout  haut  et  bas  ; 
Vers  toy  j'adresse  ma  querelle. 

Une  maladie  spiritelle 

Me  tient  en  fièvre  continue, 

Tellement  que  Raison  chancelle. 

Et  fault  qu[e]  elle  soit  ancelle  ^ 

De  la  Chair  dont  est  soustenue. 

1.  Imp.  :  consolide. 

2.  Servante,  d'ancilla. 


4o  Le  Procès  FORM AL 

Je  suis  comme  une  beste  mue 
"  Qui  ne  scel  où  elle  doit  aller. 
Pensée  et  Soucy  me  tue 
Et  en  suis  tout  débilité  ; 
Comme  muet  et  sans  parler 
Je  demeure  là  tout  pensif, 
Si  par  toy  ne  suis  rappelé'  ; 
Je  transis  comme  pain  halé 
Et  sèche  sur  terre  tout  vif. 

Espoir,  avec[ques]  lesmotif[z], 
De  parvenir  à  quelque  honneur 
M'a  esté  de  piéça  nuysifz 
A  faire  ce  qu'ay  sur  le  cueur. 
Je  m'estandoye  à  la  faveur 
Du  monde  et  des  biens  de  fortune, 
Mais  vivre  en  espoir  c'est  langueur  ; 
Puis  tel  monte  en  la  nef  d'honneur 
Qui  ne  monte  pas  en  la  hune. 

Raison  est  par  telle  rancune 
Et  entre  eulx  deux  si  fort  répugne^, 
Que  j'en  suis  tout  débilité  ; 
Ne  scay  à  qui  le  recité. 
Sinon  à  toy,  Dieu  de  nature; 
Fay  que  je  soye  sollicité 

1 .  On  remarquera  dans  toute  celte  pièce  que  l'auteur, 
peu  soucieux  de  la  prosodie,  a  fait  régulièrement  rimer 
les  infinitifs  en  cr,  avec  les  participes  en  <?,  par  la  sup- 
pression de  IV  finale.  La  faute  est  trop  constante  pour 
que  nous  devions  la  corriger;  il  suffit  d'en  prévenir. 

2.  Imp.  :  répugnent. 


d'ung  povre  Humain.  4» 

Du  sainct  Esprit  et  visité, 

Car  grief  est  le  mal  que  jendurc. 

Royne  des  cieulx ,  vierge  Marie , 
Conforteresse  des  désolez , 
De  pensée  pure  le  supplie  ^ 
Que  tu  me  vueilles  consoler  ; 
D'amaritude  suis^  sauller 
Et  nescés  en  moy  qui  tiens  sente  ; 
Je  suis  celui  qui  ses  soles  3 
Porte  en  la  main  ,  et  affoUer 
Se  laisse  d'espines  piccantes. 

Enseignemens  et  bons  exemples 
M'ont  boulé  en  ce  soucy  cy, 
Et  le  remort  de  conscience 
Du  temps  qu'ay  perdu  jusques  cy. 
Sensualité ,  Raison  aussi , 
Dictes  nous  que  c'est  qu'il  y  a, 
Affin  qu'on  ait  de  nous  mcrcy; 
Ne  laissez  poini  ne  sa  ne  si, 
N'aulre  arbitraire  n'en  sera. 

Raison  respond  : 

Raison  doncques  point  ne  servira 
A  la  Chair*,  je  vous  certifie  ; 
Grant  ennemy  de  moy  sera , 
Où  elle  changera  sa  vie , 

1.  Imp.  :  Je  te  supplie  de  pensée  pure. 

2.  Imp.  :  Damatitude  je  suis. 

3.  Ses  souliers.  —  4-  Imp-  :  Alachet. 


42  Le  Procès  FOR MAL 

Nesse  pas  une  grant  follie 
Nourrir  tant  ce  que  pourrira? 
Oysive  Cher  à  mal  s'allie 
Sans  regarder  qui  s'en  suyvra. 

Je  feray  ce  qu'il  vous  plaira , 
Pécheur  humain ,  je  le  doys  faire. 
Sçavoir  vous  devez  que  piéça 
Sensualité  m'est  contraire. 
Et  ne  tâche  qu'à  moy  deffaire 
Combien  qu'elle  ne  congnoist  pas  ; 
Plusieurs  fois  l'ay  voulu  rctraire 
En  luymonstrantbon  exemplaire; 
Mais  elle  va  le  contrepas. 

II  n'a  aultre  chose  en  son  cas, 
Sinon  qu'elle  veult  avoir  ses  aises; 
Gourmandie,  jeux  ,  plaisirs,  cshas, 
Toutes  mondanitez  luy  plaisent. 
Voulez  vous  que  de  ce  me  taise 
Et  que  je  soye  sa  chamberière. 
Je  vous  promets  qu'on  ne  m'apaise 
Par  tous  les  coups  que  l'on  me  baise, 
Mais  plus  tost  j'en  deviens  plus  fière. 

Sensualité. 

Raison ,  vous  parlez  par  derrière , 
Mais  il  fault  que  je  vous  responde; 
Vous  dictes  que  je  tiens  manière 
De  trop  vivre  selon  le  monde; 
Discrétion  en  moy  habonde , 
J'ay  voulu  tempérance  avoir; 


d'ung  povre  Humain.  43 

Tousjours,  combien  que  soye  facunde, 
Sans-Soucy  me  maine  et  le  Monde 
Me  fait  vivre  en  bon  espoir. 

D'auUre  part,  vous  devez  savoir 
Quej'ay  complexion  sanguine, 
Laquelle  de  son  plain  vouloir 
A  tout  honneur  mondain  s  encline; 
Tousjours  elle  porte  bonne  myne, 
Soit  manie  ou  autrement , 
Sans  estre  ypocrite  ne  fine , 
Ne  jamais  el  ne  se  décline, 
Mais  se  tient  tousjours  en  ung  sens. 

'R.Axsoîi  replicque  :      * 

Sensualité ,  je  prêtons* 
Aux  dictz  desquels  vous  excusez; 
Mais ,  ainsi  que  je  les  enlcns , 
Sans  faulte ,  vous  contradisés; 
Premièrement ,  par  vos  ditz  disez , 
Que  vous  estes  bien  tempérée  ; 
Mais  à  toute  heure  vous  mangés 
Etbeuvez  plus  que  ne  povez 
Tant  que  nature  en  est  grevée. 

Et  si  vous  estes  excusée 
Par  sanguine  complexion; 
Mais ,  si  elle  estoit  bien  menée , 
Vous  auriés  perfection  ; 
Excès  2  luy  fait  oppression  ;  « 

i.  Je  m'élève  contre.  —  a.  Imp.  :  exceps. 


44  Le  Procès  FORM AL 

Joyeuse  est  en  sobriété. 
Pour  fuyr  les  temptations 
De  la  chair  et  les  visions 
Du  monde ,  il  la  fault  macté. 

[Sensualité]. 

J'ay  veu  que  souloye  débouté 
Et  fuyrre  les  plaisirs  mondains  ; 
Plus  vois  avant,  plus  suis  tenté, 
Et  contre  mal  résiste  moins. 
Ay-je  tort?  Si  de  ce  me  plains  ; 
Nature,  soyez  moy  propice, 
Que  je  soye  hors  du  monde  au  mains  <  , 
Car  compaignie  de  folz  mondains 
M'a  ainsi  mise  en  service. 

Je  ne  peux  mieulx  éviter  vice 
Que  me  retraire  en  quelque  lieu , 
Veu^  que  la  chair  ne  soit  point  nice 
Et  qu'elle  vueille  autant  pour  Dieu, 
Travailler,  comme  en  lieux  plusieurs 
Elle  prcnt  peine  pour  mal  faire; 
Sans  attendre  que  soye  vieux. 
Je  m'y  veulx  mettre  pour  le  mieulx , 
Car  au  monde  a  trop  à  refaire. 

[Raison]. 
Ce  n'est  pas  assés  rien  mal  faire  ; 

1.  Imp.  :  autmains. 

a.  C'est-à-dire  :  Pourvu  que. 


d'ung  povre  Humain.  4^ 

Mais  avec  ce  fault  mérité; 
Qui  du  monde  se  peult  relraire, 
Il  est  d'ung  grant  debtc  acquitté. 
Moy,  congnoissant  la  Icgiereté 
De  ma'  chair  et  aussi  le  temps  , 
Les  honneurs  mondains ,  voluptez , 
Desquels  nul  n'est  qu'en  ait  assez, 
De  moy  mesmes  je  me  contens. 

Sensualité  replicque. 

Vous  avez  des  fantaisies  tant, 
Raison  ,  et  tenez  trop*  grans  termes; 
Tousjours  vouldriez  estre  dedans 
Quelque  cloistre  de  movnes  ou  carmes. 
J'aimeroye  mieulx  me  rendre  aux  armes 
Que  d'estre  ainsi  ensarrée  ; 
Nature  n'est  point  assés  ferme 
Pour,  si  jeune,  estre  mise  en  ferme*, 
Et  seroit  trop  débilitée. 

Et  de  faict  eP  seroit  grevée 
D'estre  seul,  chose  ennuyable; 
L'âme  oultre  plus  ■»  seroit  privée 
Dunbien  qui  est  trop  meritable; 
C'est  que  devons  estre  cheritable, 
Les  ungs  les  aultros  enseignans , 
Mais  ung  si  me  fait  tout  muable, 

1.  Imp.  :  trap. 

2.  En  prison. 

3.  Imp.:  et  en  abréviation. 
4-  Imp.  :  oultre  plus  Tânie. 


46  Le  Procès  formal 

Car  on  tue  les  besles  en  Testable 

Ou  le[s]  loups  les  mengenl  aux  champs. 

Raison. 

Sensualité ,  par  vos  chantz 
Vous  excusez  dessus  nature. 
Mais  elle  hait  les  negligens 
Et  qui  de  leur  salut  n'ont  cure; 
Puis  dictes  que,  s[ej  il  procure 
De  plusieurs  faire  proftilé , 
Qu'il  mérite  fort;  je  l'asseure  , 
Mais,  quant  il  ne  peut,  par  droicture 
Soy  mesmes  s'y  doit  incité. 

[Sensualité]. 

Pour  aultres  causes  suis  cyté 
A  changer  autrement  ma  vie , 
C'est  que  si  ne  puis  éviter 
Ne  fuyre  maie  compaignie  ; 
Je  croys  le  premier  qui  me  prie 
Et  tourne  comme  un  pannunceau  •  ; 
Puis  en  ce  monde  n"a  qu'envie 
Et  qui  n'a  argent  à  poignie  ^, 
Il  ne  sera  point  du  monceau. 

Puis  que  Nature  a  tout  considéré ,  elle  dit  : 

Mes  filles ,  voicy  cas  nouveau 

1.  Sorte  de  petit  drapeau ,  de  pennon,  qui  s'agite  au 
moindre  vent. 
3.  Imp.  :  poignée. 


d'ung  povre  Humain.  4; 

Qui  n'est  pas  petite  matière  ; 
Aussi  me  semble  le  jeu  beau , 
Mais  que  ne  reculez  arrière. 
Quant  à  moy,  si  seray  première, 
J'en  donne  [mon]  consenlcment. 
Congnoissance  est  ma  conseilliere  ; 
La  Chair,  ne  soyés  pas  derrière , 
Entrés  y  volontairement. 

Congnoissance  sera  devant  ; 
Je  yray  après,  quoy  qu'il  me  cousle  ; 
La  Chair,  suyvez  moy  hardiment , 
La  Raison  vient  après  qui  boute'  : 
Sobre  devez  estre  de  bouche  ; 
Désormais  ne  prendrez  plaisance, 
Fais  ce  que  Nécessité  touche  ; 
Subjecte  à  Raison  serez  toute; 
Pour  ce  armez  vous  de  paciance. 

Le  povre  Humain. 

Gens  humains ,  veu  la  congnoissance 
Et  l'examen  de  ce  pécheur. 
Donnez  luy  par  vostre  clémence 
Conseil,  [secours],  ayde  et  faveur, 
S'il  vous  semble  pour  le  meilleur, 
Et  qu'ainsi  son  saulvement  face; 
Ostés  le  de  ceste  douleur, 


1.  L'imprimé  coupe  la  strophe  après  ce  vers ,  en  in- 
tercalant les  mots  :  nature  conclitd,  qui  seroient  mieux 
en  manchette  ou  en  tête  des  deux  strophes. 


48    LE  Procès  d'ung  povre  Humain. 

Et  il  priera  Noslre  Seigneur 
Qu'il  vous  communique  sa  grâce. 

Amen. 

Sa  voulenté  est  par  la  face 
Velée^  et  ne  congnoist  rien; 
En  douleur  le  cueur  serre  et  casse 
Pour  1g  souffle  de  ces  deux  faces  , 
Tellement  que  il  n"a  nul  bien^. 

Finis. 

Cy  [me  la  Marguerite  des  vertus. 
Iniprimé  à  Lyon  par  Barnabe  Chanssnrd. 

Xpo  laus^  et  gloria. 

i.  Voilée. 

2.  Ces  vers,  très  obscurs,  ne  sont  qu'un  fragment 
d'une  strophe  mutilée.  Peut-être  les  vers  retranchés 
contenoient-ils  le  nom  de  l'auteur,  et  lorsque,  pour 
l'iniprimer,  on  tira  celte  pièce  d'un  vieux  manuscrit, 
on  les  aura  retranchés  comme  inutiles  ou  même  nui- 
sibles, en  ce  qu'ils  auroient  pu  empêcher  de  prendre  la 
pièce  pour  nouvelle. 

3.  Imp.  :  laux. 


4y 


Le  compte  du  Rossignol  \^par  Gilles  Corrozel^ 

A  Lyon,  par  Jean  de  Tournes^. 
M.D.XLVII. 


Au  Lectedr. 

'amour  que  chacun  te  propose, 
Dont  lanld'escritz  sont  embellis, 
Proprement  ressemble  à  la  rose, 
Car  trop  poiugnans  sont  ses  delilz  ; 


i.  Nous  avons  déjà  donné  plusieurs  pièces  de  ce  fé- 
cond et  curieux  écrivain  :  Les  Regrets  de  Nicolas  Clereau 
(I,  109-115),  La  Déploration  sur  le  trépas  de  Madame 
Madeleine  de  France,  reine  d'Ecosse  (V,  234-4  0» 
Les  Blasons  oouiesiiques  (Yl ,  223-28),  et  Le  Cri  de 
joye  des  François  pour  la  délivrance  de  Clément  VII 
(VI,  280-91).  Eu  voici  une  nouvelle  ,  qui  est  de  beau- 
coup la  plus  heureuse,  et,  dans  ce  recueil,  qui  se 
préoccupe  surtout  de  la  rareté,  de  la  curiosité,  de  l'in- 
térêt historique  ,  des  détails  de  mœurs,  des  pièces  im- 
portantes au  point  de  vue  de  la  langue  et  des  mots, c'est 
une  bonne  fortune  que  de  pouvoir  accueillir  à  l'un  de 
ces  titres  une  plaquette  oii  se  rencontre  en  même  temps 
une  valeur  httéraire.  Si  Corrozet  avoit  souvent  écrit  de 
P.  F.  viir.  4 


5o  Le  compte 

Mais  l'amour,  duquel  cy  lu  lis, 
Qui  en  cueur  chaste  s'enracine , 

cette  façon ,  il  auroit  un  nom  comme  poète.  La  phrase 
est  rapide  et  toujours  claire  ;  la  légèreté  du  tour  s'y  mêle 
à  une  élégance  simple  qui ,  toutes  proportions  gardées, 
est  dans  le  sens  du  style  des  Ep'tres  de  Marot  ou  des 
Contes  de  Voltaire,  de  ce  style  éminemment  françois 
qui  ne  prend  de  la  poésie  que  ce  qu'il  faut  pour  aigui- 
ser la  prose  et  la  faire  se  jouer  dans  des  délicatesses 
d'idées  et  d'expressions  qui  ne  supporteroient  pas  d'ê- 
tre dites  tout  uniment  et  pour  elles-mêmes,  si  elles  n'é- 
toientpas  portées  par  la  forme.  Si  La  Fontaine  a  connu 
le  conte  du  Rossignol,  il  a  dû  y  prendre  plaisir;  mais 
il  n'a  pas  eu  à  le  récrire,  il  n'y  avoit  là  rien  pour  lui. 
Ce  n'est  pas  même  un  conte,  à  proprement  parler;  l'on 
ne  voit  pas  ici,  comme  pour  toutes  ces  anecdotes  amou- 
reuses qui  se  déroulent  en  aventures  ou  se  dénouent  par 
un  bon  mot ,  ni  une  origine ,  ni  une  imitation ,  et  Cor- 
rozet,  moins  l'énigme  du  rossignol,  doit  être  l'auteur 
de  sa  fable.  Elle  est  menée  avec  finesse,  car,  à  mesure 
que  se  déroule  l'action,  ou  pour  mieux  dire  les  conver- 
sations de  l'amoureux  Florent  et  de  la  délicate  Yo- 
lande, on  attend  toujours  une  autre  fin  que  celle  tout 
à  fait  imprévue  qui  est  le  but  de  l'auteur.  C'est  le  con- 
traire des  énigmes  de  Straparole  ;  en  les  lisant  on  ne 
peut  comprendre  qu'une  saleté,  tant  l'équivoque  est 
habilement  ménagée  et  adroite.  Ici  l'on  s'attend  à  une 
histoire  d'amour,  où  paroît  même  un  instant  la  Céles- 
tine  obligée,  et  l'on  a  affaire  h  une  thèse  d'amour  pla- 
tonique, et  si  détaché  des  sens  que  l'idée  même  du  ma- 
riage en  est  exclue.  Malgré  l'enjouement ,  c'est  du 
mysticisme,  et  de  celui-là  même  qui  est  si  frappantdans 
l'Heptaméron  de  la  reine  de  Navarre,  qu'elle  auroit  été 
bien  surprise  de  voir  prendre,  —  et  c'est  ainsi  qu'il 


DU  Rossignol.  5i 

Ressemble  au  chaste  et  très  beau  lis , 
Qui  croisl  sans  chardon  ny  espine. 


Le  compte  du  Rossignol. 

uisqu'ainsi  est  que  j'ay  l'intention 
De  mettre  en  vers  ceste  narration 
Ue  deux  amans,  dont  la  vie  amou- 
reuse 

Eut  une  fin  honneste  et  vertueuse, 
A  toy,  Amour  très  pudique^et  sincère, 
Que  tout  cucur  ciiaste  ayme,  adore  et  révère, 
Veux  adresser  mon  invocation 
Pour  mener  l'œuvre  à  sa  perfection"; 

esta  peu  près  toujours  traité  —  pour  une  œuvre  gros- 
sière, alors  que  la  doctrine  qui  eu  résulte  et  qu'il  étoit 
destiné  à  exposer  est,  pour  ceux  qui  savent  lire,  d'une 
délicatesse  qui  va  jusqu'à  la  sévérité. 

J'ajouterai ,  pour  ne  pas  oublier  la  partie  bibliogra- 
phique de  mon  rôle  d'annotateur,  que  ce  conte  parut 
d'abord  à  Paris,  chez  Gilles  Corrozet,  avec,  pour 
date  d'impression,  celle  du  a  avril  i546.  L'édition  qi.e 
nous  avons  sous  les  yeux  (in-S^de  38  pages  et  un 
feuillet  blanc,  26  lignes  à  la  page)  est  un  des  plus 
élégants  volumes  de  Jean^de  Tournes.  L'impression 
et  laponclualion  même  sont  d"une  correction  remarqua- 
ble, et  l'italique  en  est  charmant.  Comme  le  volume  est 
d'ailleurs  rare,  c'est  une  des  plus  j'^lios  plaquettes 
qu'un  bibliophile  puisse  habiller  de  maroquin  plein  ; 
il  n'est  pas  commun,  il  est  agréable  à  voir  et  agréa- 
ble à  lire.  On  n'en  pourroit  pas  dire  autant  de  beau- 
coup de  raretés. 


52  Lr    COMPTE 

Car  icy  nVst  aulro  chose  dfpaintc 
Qu'un  vray  subjet  d'une  amitié  Irès  sainte, 
Objcct  visible  à  chacun  d'ainsi  vivre 
Et  tes  guidons  d'honnestelé  ensuyvre, 
Mettant  à  Fœil  des  dames  l'exemplaire 
De  délaisser  Venus  pour  te  complaire. 
Doncques,  Amour  tout  plein  de  doux  attraict, 
Portant  le  fou  et  le  gracieux  iraict  % 
Donne  faveur  à  ceste  mienne  histoire 
Pour  en  laisser  aux  successeurs  mémoire. 

Long  temps  n'y  a  qu'en  la  ville  plus  grande 
Sur  qui  le  roy  de  la  France  commande 
Fut  une  bonne  et  belle  damoyselle, 
Noble  de  sang  et  de  vertueux  zelle , 
l'ioUe  de  corps,  de  hault  port  et  maintien, 
De  doux  ac>'  eil  et  boning  entretien, 
D'un  beau  parler,  d'une  grande  sagesse, 
Le  tout  tesmoing  de  sa  vraye  noblesse. 
Elle,  qui  tant  d'honneur  et  bien  sçavoit, 
\jH  court  du  roy  aucunes  fois  suyvoit, 
En  se  trouvant  aux  banquetz  et  con\is. 
Aux  jeux,  aux  bals,  aux  propos  et  devis 
Qu'on  y  faifoit,  où  tant  modestement. 
En  ris,  en  ■.  tste  et  en  acooustremenl 
Se  maintenoii  qu'aux  plus  haultes  princesses 
Elle  égaloit  ses  mœurs  et  gentillesses. 

En  court  aussi  un  jeune  homme  hantoit 
Qui  de  maison  et  de  hault  lieu  estoit, 

I.  C'est-à-dire  la  torche  e.iflaraniée  et  la  flèche,  at- 
tributs de  TAiiiour. 


nu  Rossignol.  53 

Nommé  Florent,  suyvant  le  train  des  armes, 

Dur  aux  assaulx  cl  hardy  aux  allarmes, 

Ce  qu'il  avoit  par  exercice  appris. 

Dont  il  oblinl  des  courlisans  le  pris. 

("Jianter  sçavoil ,  et  baller,  cl  danser, 

Kt  en  tous  jeux  honneslcs  s'avancer. 

Tenir  propos  cl  deviser  long  tcmpt. , 

Ce  luy  csioit  singulier  passe-temps , 

Et  bien  souvent  s'araisonnoit  à  celles 

Ou'on  esiimoii  de  la  court  les  plus  belles , 

.Où  se  trouvoit  la  pucelle  estimée 

Dont  j'ai  parlé,  Yolande  nommée, 

Qui  d'ans  complelz  n'avoit  guères  que  vingt. 

D'elle  Florent  tant  amoureux  devint 
Et  se  trouva  si  soudainement  sien 
Qu'en  elle  assist  tout  son  heur  et  son  bleu 
Eors  commença  à  sentir  la  pointure 
Du  traict  d'Aniour  volant  à  l'avanture. 
Captif  se  veit,  saisy  par  violence  , 
D'une  beauté  et  grfice  d'excellence, 
Qui  maintz  assauliz  et  combatz  luy  donnèrciil 
Et  soubz  mercy  son  cœur  emprisonnèrent; 
l.uy,  se  voyant  d'un  l'eu  nouveau  espris 
El  d'un  lien  indissoluble  pris , 
Ne  pardonna  à  chose  qu'il  peust  faire 
Pour  à  l'Amoiir  cl  à  soy  salisfaire. 

11  s'adonnoit  à  joustes  et  combatz , 
A  la  musique,  à  mille  autres  esbatz 
Afin  de  plaire  à  sa  belle  maistresse 
Qui  deleiioit  son  cœur  en  grand  deslresse. 


54  Lecompte 

Pour  alléger  encore  ses  douleurs, 
11  invenloil  meslange  de  couleurs , 
Changeoit  d'habitz  bien  proi)rcs  el  bien  failz , 
S'accompagnoit  des  hommes  plus  parfailz; 
Bref  il  vouloit  tous  gcnlilz  faitz  comprendre. 
Rien  ne  faisant  dont  il  fust  à  reprendre. 

Certes  l'amour,  qui  au  cœur  le  pressoil 
De  jour  en  jour  incessamment  croissoil. 
Comme  le  feu  s  alume  bien  souvent 
Dans  le  fourneau  par  la  force  du  vent, 
Et,  nonobstant  telle  ardeur  véhémente 
Qui  ne  rendoit  sa  volunlé  contente, 
11  sçavoit  bien  son  fait  dissimuler; 
Mais  devant  elle  il  ne  le  peut  celer 
Si  longuement  qu'il  ne  s'en  dcscouvrist 
Kt  le  secret  du  cœur  ne  luy  ouvris! . 

Donques  un  jour,  la  trouvant  à  par  elle, 
Voulant  trouver  à  1  amytié  nouvelle 
Grâce  et  mercy,  avec  la  face  basse 
Luy  dist  ces  molz  de  voix  tremblante  et  casse  : 
«  J'ai  veu  la  France  et  toute  l'AUemaigne  , 
«  Le  Portugal,  l'Italie,  l'Espaigne, 
«  Mais  je  n'ay  point  une  pucelle  veue 
«  De  telle  grâce  et  de  beauté  pourveue 
«  Que  vous ,  ma  Dame ,  à  qui  je  me  dédie , 
a  Moy,  mon  honneur,  et  mon  corps,  et  ma  vie, 
«  Pour  estre  vostre  à  pouvoir  commander 
".  Par  dessus  moy,  sans  me  le  demander.  « 
Oyant  ces  motz  ,  la  pucelle  Yolande 
D'un  sens  rassis  bassement  luy  demande  : 


DU  Rossignol.  55 

«  Comment,  monsieur?  Je  ne  sçay  dont  ce  vient. 

a  Le  diles-YOus  à  vostre  bon  escient? 

«  Je  ne  sçay  pas  doni  procède  l'audace 

«  De  vous  gaudir  de  moy  en  ceste  place; 

«  Mais  je  sçay  bien  qu'entre  nous  femmes  sommes 

«  Le  passe  temps  d'entre  vous  gentilzhommes, 

«  Et  ne  sçavez,  quand  estes  en  repos , 

«  Sinon  de  nous  tenir  autre  propos, 

«  En  nous  donnant  quelque  faulse  louange, 

«  Ce  que  je  trouve  en  mon  endroit  estrange , 

«  Vous  avisant  que  me  vueillez  laisser 

«  Et  telz  propos  jamais  ne  m'adresser, 

Cl  Vous  merciant  de  l'offre  par  vous  faite 

«  A  moy,  qui  suis  de  toutes  l'imparfaite,  v 

Adonc  Florent  sa  crainte  délaissa 
Et  plus  hardy  à  dire  commenta  : 
a  Amour,  qui  fait  que  mainte  créature 
«  Est  transmuée  en  sa  propre  nature, 
K  Qui  les  couars  fait  devenir  hardis 
«  Et  les  puissans  il  rend  encouardis; 
«.  Qui  d'assaillir  tous  les  hommes  s'efforce, 
«  Ha  prins  en  moy  une  si  grande  force, 
«  Pour  la  beauté  qui  de  son  lustre  esclaire 
«  Tout  vostre  corps  et  vostre  face  claire, 
«  Qu'en  délaissant  en  oubly  ma  personne, 
a  Du  tout  à  vous,  non  à  autre,  me  donne. 
<■<  N'estimez  point  que  je  sois  un  moqueur , 
w  Car  vous  pourriez  lire  dedens  mon  cœur 
«  Ung  long  penser  causé  d'affection , 
'<.  i.'e  joye  peu  ,  beaucoup  de  passion , 
«  Une  fov  forte  et  ferme  lovauté , 


56  Lk  compte 

(c  Et  plus  quamour  aymant  vostre  beauté. 

«  Ma  liberté  de  tous  costés  je  fuis; 

«  Jo  suis  en  vous ,  et  non  en  moy  ;  je  suis' 

«  Tel  que  pour  vous  ,  meltray  lame  et  la  vie , 

«  Dont  vous  serez  jusqu'à  la  mort  servie , 

«  Vous  suppliant  que  vostre  humanité 

«  Donne  pardon  à  ma  témérité,  » 

—  «  Certes,  respoiid  Yolande  la  belle, 
(c  Si  vous  souffrez  passion  tant  cruelle 
«  Que  recités,  jiour  un  je  ne  sçay  quoy 
«  Que  vous  voyez,  ce  cliles-vous,  en  inoy, 
«  Vous,  et  non  nioy,  en  estes  seul  coulpable, 
«  El,  qu'ainsi  soit,  vostre  arbitre  *  est  capable 
«  De  recevoir  l'amour  ou  refuser, 
«  Dire  autrement,  ce  seroit  abuser 
(C  De  la  raison,  qui  doit  estre  la  guide 
«  Du  corps  humain  soubz  une  cstroite  bride. 
M  De  me  nonmier  belle  de  corps  cl  face 
«  El  me  louer,  il  vient  de  vostre  grâce; 
«  Telle  beaulté  en  moy  je  ne  congnois, 
«  Et,  s'ainsi  est ,  mon  Dieu  je  rccongnois , 
«  Le  seul  authcur  de  beauté  el  bonté  ; 
«  Ce  sont  rayons  de  sa  haulle  clarté  , 
«  Me  confiant  qu'avec  l'ayde  de  luy 
((  Me  garderay  de  la  fraulde  d'aulruy. 
a  Si  vous  perdez  ainsi  la  liberté  , 
«  Par  obstinée  et  ferme  volunté 
1.1  Vous  seulement  en  forgés  les  liens, 
«  El  d'eslre  serf  vous  cherchez  les  moyens  ; 

1.  Votre  vo'on'ié,  votre  jugement,  ail'Urium. 


Df  Rossignol.  dj 

"  Mais  la  prison  ,  Dieu  nicrcy,  est  oavcrlc  : 

«  Je  ne  veux  point  de  gaing  pour  '  vostre  perle. 

X  Que  dy-jo  gaing?  Si  au  vent  j'avois  mis 

«  Le  mien  lionneur,  ce  (jui  ne  m'est  permis, 

«  J  aurois  acquis  perle  si  grande  et  telle 

«  Que  rinfamie  en  scroil  immortelle  ; 

«  L'honneur  perdu  par  quelque  mesehant  œuvre 

«  A  grand  peine  et  bien  tard  se  recœuvre. 

«  Vous  estes  serf,  à  ce  que  dit  m'avez; 

u  Mais  c'est  à  vous  que  vous-mcsmes  servez, 

«  A  vous  suyvant  tous  vos  mondains  plaisirs, 

'(  Voz  appetitz  et  sensuelz  désirs; 

<i  Quant  est  à  moy,  je  domine  sur  eux, 

a  Dont  tous  mes  faitz  se  trouvent  bienheureux. 

«  Ma  volunté  je  vous  ay  esclarcie  ; 

«  Si  vous  m'aymez ,  je  vous  en  remercie , 

«  Vous  suppli.int,  non  point  i)0ur  mes  mérites, 

«  Ains  pour  me  plaire,  ainsi  comme  vous  dites, 

«  De  non  jamais  me  parler  de  cela.  » 

Adonc  Florent,  toulestouné,  parla, 
Disant  ainsi  :  «  Comment  pourroit  l'amant 
«  Celer  le  feu  qui  le  va  enflaniant 
«  Depuis  le  corps  jusques  au  fons  de  l'ame? 
«  Ne  pensez  point,  ô  ma  très  chère  dame, 
«  Que  je  sois  seul  coupable  de  ce  l'ail,* 
<■<■  Certes,  non  moy,  mais  Amour  ha  ce  l'ait, 
<!  Qui  me  tient  pris  et  me  contient  de  sorte 
«  Qu'il  fault  du  cœur  que  la  i)arole  sorte 
<<  Tour  le  servir  en  ce  cas  d'ambassade 

r 

i.  Nous  dirions  au;ourd'hui  par. 


58  Lecompte 

«  El  réciter  comment  il  est  malade , 

«  Malade,  helas!  voire  malade  et  mort, 

«  Mort  qui  ne  sent  sinon  que  le  remort 

«  Et  souvenir  de  beauté  qui  le  poingt; 

«  De  sentiment  en  luy  autre  n'a  point. 

«  Vostrc  beauté  est  un  soleil  luisant, 

a  Plaisant  aux  yeux,  à  l'arbitre  nuisant, 

«  Car  à  vous  voir  je  vous  loue  et  vous  prise, 

«  El  cependant  ma  volunté  est  prise, 

«  El ,  quand  je  veux  telle  amour  oublier, 

a  Vostre  beauté  la  fait  mulliplier. 

«  En  nourrissant  l'amour  insupportable, 

«  Ma  fermeté  est  envers  vous  si  stable , 

«  Que  Zephirus,  le  vent  doux  et  léger, 

«  Auroit  plus  tost  les  Alpes  fait  renger 

«  En  terre  pleine  *  ou  obscure  valée  , 

«  Que  ceste  amour  de  moy  s'en  fust  alée. 

«  Plus  lost  la  mort  donne  fin  à  ma  vie 

a  Que  de  tromper  les  dames  j'ay  envie; 

«  Tous  ceux  qui  ont  ainsi  deçeu  les  femmes 

«  Pour  leur  loyer  sont  demeurez  infâmes. 

«  Quant  est  de  moy,  mon  cœur  s'est  avoué 

«  De  vous,  sans  plus,  à  qui  il  s'est  voué , 

«  Non  point  voué  seulement,  mais  offert, 

«  Dont  maint  tourment  angoisseux  ha  souffert, 

«  Ne  vous  osant  declairer  sa  tristesse  ; 

«  Mais  maintenant,  ô  ma  belle  maistresse, 

«  Envers  laquelle  ay  osé  entreprendre 

«  Tous  mes  plaintifz  et  larmes  faire  entendre , 

a  Je  vous  supply  de  me  faire  cest  heur 

1.  Unie, p/ana. 


DU  Rossignol.  69 

«  D'esire  de  vous  le  peiil  serviteur, 

«  Pour  vous  servir  de  cœur  et  de  puissance, 

«  En  attendant  finale  jouyssance 

«  De  mes  désirs ,  (jui  jamais  n'estaindront , 

«  Tant  que  tous  vifz  mes  membres  s'es tendront.» 

Lors  Yolande ,  à  demy  rigoureuse , 
Sentoil  en  soy  la  pitié  amoureuse 
Qui  combaltoil  pour  entrer  jusqu'au  lieu 
Où  se  vouloit  loger  ce  petit  dieu  ; 
Mais  Chasteté,  qui  ne  fui  onc  oultrée  ^ 
Puis  Crainte  et  Honte  en  det'fendoyent  l'entrée 
Si  vivement  que  l'Amour  n'y  entra. 
La  jeune  dame  adonqucs  remonstra 
Au  gentilhomme  en  quel  cas  d'infamie 
Elle  cherroit  pour  estre  ainsi  s'amye. 
Et,  quand  ce  point  elle  consentiroit , 
Que  trop  grand  playe  à  son  honneur  feroil, 
Luy  deffendant  mesmement  d'y  penser. 
S'il  ne  vouloit  grièvement  l'offenser, 
Et  que,  si  plus  il  en  faisoit  poursuite. 
Les  siens  parens,  dont  elle  avoil  grand  suite, 
Tous  gens  d'honneur  ei  de  noblesse  haulte, 
Le  puniroient  d'une  si  lourde  faulte, 
Car  son  honneur,  ainsi  qu'elle  disoit, 
Entre  les  mains  de  ses  parens  gisoit. 

Sur  ce  propos  la  Dame ,  à  qui  trop  griève 
Tel  entretien,  de  sa  place  se  liève, 
Et  laisse  là  du  tout  abandonné 
Florent  confuz ,  pensif  et  estonné , 

1.  C'est-à-Jire  vaincue. 


6o  Lk  comptk 

Lequel,  estant  revenu  en  soy  mcsme. 
Par  laguillon  de  ccste  amour  extresme 
Plus  que  devant  fui  sa  pensée  attainle 
Et  de  son  cœur  jetla  mainte  comidaintc. 
En  fin  conclud  l'entrcpi'inse  poursuyvre 
Jusques  au  bout  et  ses  désirs  ensuyvre  , 
j')isant  en  soy  :  a  La  tour  bien  assiégée 
«  Peult  estre  en  fin  prinsc  et  endommagée, 
«  Et  n'est  rempart  ny  boulevart  tant  fort 
«  Qui  longuement  peust  porter  un  effort 
K  Quant  l'assiegeur  à  rencontre  s'obstine; 
«  Mcsmcmenl  leau  avec  le  temps  ruine 
«  Le  dur  caillou ,  en  tombant  goutte  à  goutte  ; 
«  Je  metlray  donc  ma  force  et  vertu  toute 
«  Pour  la  changer  et  vaincre  son  propos.  » 

Ainsi  Florent,  sans  prendre  aucun  repos, 
Vagoit  en  soy,  faisant  mille  discours, 
Pour  à  son  mal  trouver  .'iackpie  secours; 
Aucunes  fois  en  delfianco  estoit; 
A  l'autre  fois  jouyr  se  promettoit; 
D'un  seul  penser  avoil  joye  et  douleur 
Qui  luy  causoit  changement  de  couleur  ; 
S'il  la  voyoit ,  devenoii  tout  transi , 
Et,  s'il  oyoil  nommer  son  nom,  aussi 
11  rougissoil,  et,  comme  transporté, 
Estoit  joyeux  et  puis  desconforté. 
Raison  souvent  taschoil  à  le  distraire. 
Mais  son  amour  balailloil  au  contraire; 
Mort  se  souhaite  ,  et  en  si  griefz  ennui/. 
Se  consumoii  et  les  jours  et  les  nuitz, 
En  se  sentant  dedens  le  cœur  blessé 


DL     PiOSSrGNOL.  6« 

D'avoir  esté  de  sa  dame  laissé. 

0  fol  Amour,  tu  ressembles  Circes , 
Qui  transmua  les  soudars  dUlixes 
En  ords  pourceaux  et  espèces  de  bestes , 
Car  tu  induis  à  vices  deshonnestes 
Tes  poursuyvans  ,  tant  que  tu  les  transmue 
Au  sensitif  de  chaque  beste  mue  ^. 
Ainsi  Florent,  à  deniy  hors  de  soy, 
A  Cupido  rendit  hommage  et  foy. 
Tirant  au  but  de  jouyr  de  la  belle, 
Dont  il  avoit  responce  d  rebelle, 
Et,  nonobstant  qu'elle  luy  eust  montré 
Signe  de  deuil,  et  très  bien  remonsiré 
Le  grand  danger  et  péril  hazardeux 
Où  ilz  cherroycnt  par  ceste  amour  tous  deux , 
11  ne  cessa  en  parole  et  en  geste 
De  plus  en  plus  le  rendre  manifeste  , 
En  la  pressant  de  regardz  et  de  signes 
D'un  homme  sage  et  raisonnable  indignes. 

Elle,  voyant  le  train  qu'il  maintenoit 
Pour  l'amour  d'elle,  et  qu'il  l'importunoit 
Trop  ardamment,  voulut  en  patience 
Encore  un  coup  luy  prester  audience , 
Non  pour  lier  sa  propre  volunté  , 
Mais  pour  donner  au  malade  santé. 
Donques  un  jour  tout  de  son  gré  permist 
Que  le  jeune  homme  à  raisonner  se  misl 
Avecques  elle,  en  faisant  sa  demande 
Plus  que  devant  importune  et  plus  grande. 

1.  Muette,  de  muta. 


62  Lecompte 

0  pleust  à  Dieu  que  toutes  filles  feissent 
Comme  Yolande ,  et  qu'elles  ne  se  meissent 
Facilement  à  cscouter  les  ditz 
Des  jeunes  folz  amoureux  estourdiz  , 
Sinon  à  tin  de  donner  guerison 
A  l'abreuvé  d'une  telle  poison , 
Et,  pour  le  mieux  ,  à  toutes  je  conseille 
Qu'à  telz  causeurs  ne  prestent  point  l'oreille, 
Car  il  est  bien  malaisé  d'approcher 
Du  feu  ardant,  sans  sentir  en  sa  chair 
Quelque  chaleur,  et  qui  ne  s'en  recule 
En  s'embrasant  à  la  fin  il  se  brusle. 

Or  ceste-cy  toutes  fois,  comme  sage, 
Se  garda  bien  d'estre  prinse  au  passage , 
Car,  quand  l'amant  luy  eut  fait  sa  prière. 
Le  rejetta  par  telz  propos  arrière  ; 
«  Florent,  dit-elle,  il  appert  clairement 
«  Que  vous  n'avez  esgard  aucunement 
«  A  mon  honneur,  qui  le  voulez  blesser. 
c(  Pensez-vous  bien  que  je  veuille  abaisser 
«  Ce  hault  vouloir,  et  que  je  laisse  preudre 
«  Ce  que  jamais  homme  ne  me  peult  rendre? 
«  Asseurez-vous  que  parler  ny  promesse, 
«  Bague ,  joyau  ,  ny  quelconque  richesse 
«  Ne  fera  point  ma  chasteté  branler, 
«  Et,  qui  plus  est,  puisqu'il  en  i'ault  parler, 
«  N'avons-nous  pas,  en  la  loy,  deffcndu 
«  Du  seigneur  Dieu  tel  amour  prétendu, 
«  Et  que  celuy  ou  celle  qui  fera 
«  Péché  charnel,  de  Dieu  puuy  sera? 
a  Je  vous  pry  donc ,  et  si  vous  admonnestc 


DU  Rossignol.  63 

«  Changer  l'amour  en  amy  tié  honncstc , 
«  A  fin  que  Dieu,  exerçant  sa  justice, 
X  En  sa  fureur  vous  et  moy  ne  punisse.  « 

Lors,  tout  transi,  replica  l'amoureux  : 
«  Or  suis-je  bien  de  tous  le  malheureux, 
«  Puisque  beauté,  grande  force  et  jeunesse , 
«  Parenté  noble  ,  autorité,  richesse, 
«  Le  beau  parler,  la  passion  aussi , 
«  N'ont  sçeu  trouver  vers  ma  dame  mercy. 
«  Tous  les  oyseaux,  tant  privés  que  sauvages, 
«  Poissons  hantans  les  fons  *  et  les  rivages, 
«  Restes  des  champs,  sans  danger  se  fréquentent 
«  El  par  amour  l'un  avec  l'autre  hantent, 
«  Et  nous,  ayans  franchise  et  volunté, 
«  N'osons  jouyr  de  nostre  liberté. 
«  Or  bien,  dit-il ,  je  n'ay  donc  plus  d'envie 
«  D'avoir  jamais  plaisir  en  cestc  vie; 
«  Vivre  me  fault  longuement  en  langueur, 
«  Par  impitic  et  cruelle  rigueur 
«  Jusques  à  tant  que  la  Mort  ayt  tant  fait 
u  Que  mon  corps  soit  roide,  pasle  et  deffait; 
«  Et  ncantmoins ,  combien  que  cruauté 
«  Soit  répugnante  à  ma  grand'  loyauté , 
«  Je  demourray  en  propos  immuable 
«  De  vous  aymer  et  de  me  rendre  aymable 
«  Si  constamment  que  plus  tost  nageroyent 
«  Poissons  sur  terre  et  bestes  mangeroyenl 
«  Au  fons  de  l'eau  que  mon  désir,  altaint 
«  D'un  feu  si  chaud ,  soit  à  jamais  estaint.  » 

1.  Fontaines. 


64  Legompte 

Quant  Yolande  aperçeul  rassuranee 
Enracinée  en  la  persévérance  , 
De  ici  amour,  pour  de  luy  se  deffairc, 
Elle  luy  va  telle  requeslo  faire  : 
«  Puisqu'ainsi  est  que  l'Amour  et  la  Foy 
«  Vous  ont  donné  et  asservy  à  moy, 
«  la  passion ,  qui  voslre  cœur  afflige  , 
«  Voslre  me  fait  et  envers  vous  m'oblige. 
«  Mais,  pour  autant  qu'il  est  vituperable 
«  Pour  voluplé  laisser  vertu  louable, 
«c  Et  que  du  nom  de  noble  est  deveslu 
(i  Qui  pour  plaisir  délaisse  la  vertu , 
K  Aussi  qu'amour  d'une  femme  bien  née 
«  A  homme  ignare  est  très  mal  assignée, 
ce  Non  que  pour  tel  je  vous  veuille  estimer, 
«  Si  vous  voulez  faire  estai  de  m  aymer 
«  Et  mettre  en  fait  ma  persuasion , 
«  Je  veux  qu'Amour  vous  soit  occasion 
«  D'avoir  vertu  ,  qui  l'homme  déifie , 
<c  Esludiant  en  la  philosophie 
«  De  double  nom,  morale  et  naturelle , 
«  Et,  s'il  advient  que  vous  soyez  par  elle 
«  Rendu  sçavanl,  ainsi  que  je  désire, 
«  Lors  congnoistrez  n'avoir  esleu  le  pire, 
«  Et  que  sçavoir  plus  que  lasciveté 
«  Aura  le  don  de  mercy  mérité.  » 

Florent,  qui  veit  l'intention  honnesie 
Qu'avoit  sa  Dame  et  qu'elle  l'amonneste , 
De  profiter  aux  lettres  et  aux  artz , 
Pour  parvenir  aux  amoureux  hazards  , 
Joyeusement  accepta  la  demande , 


DU  Rossignol.  65 

Et,  tout  ainsi  que  la  belle  commande  , 
Délibéra,  puisqu'il  failloit  ainsi 
Pour  obtenir  l'amoureuse  mercy, 
D'y  obéir  et  prendre  discipline , 
Estudiant  en  humaine  doctrine; 
Et,  pour  ce  faire ,  il  délaissa  la  court, 
Print  robe  longue  et  laissa  Thabit  court, 
Puis  s'adonna  de  tous  pointz  à  l'estude 
Avecques  soing  et  grand'  solicitude. 

Les  anciens  poètes  ont  descrit 
Que  Minerva ,  déesse  de  l'esprit , 
Aussi  les  Soeurs  Muses  de  bon  sçavoir, 
Ne  peurent-onc  et  ne  pouvoyent  avoir 
Avec  Venus  quelque  société; 
Mais  le  contraire  au  vray  ha  cy  esté. 
Pour  ce  qu'Amour  sus  Florent  dominoit. 
Et  nul  repos  l'estude  luy  donnoit. 
Et,  neantmoins  que  difficile  il  semble, 
En  cest  amant  se  trouvèrent  ensemble , 
Et,  qui  plus  est,  d'autant  que  grand'estoit 
L'amour  en  luy,  l'estude  s'augmenloit. 
Si  que  pour  vray  Amour  fut  la  nourrice 
De  son  sçavoir  et  maint  autre  exercice. 

Trois  ans  durant,  aux  lettres  dédia 
Tout  son  esprit,  et  tant  estudia 
En  Aristote,  en  Ciceron  et  Pline, 
Et  en  Platon ,  la  science  divine. 
Que ,  par  labeur  d'un  esprit  travaillé, 
Après  avoir  et  nuict  et  jour  veillé. 
Il  fut  sçavant,  ayant  la  renommée 

P.  F.    YlII.  5 


66  Lecompte 

D'avoir  acquis  science  consommée , 
Dont  luy  sembla  avoir  fait  tel  devoir 
Que  le  guerdon  d'amour  en  deusl  avoir. 

Pour  parvenir  à  ce  désiré  poincl , 
Voulant  trouver  son  Yolande  à  point , 
Bevint  en  court,  et,  luy  estre  arrivé  \ 
Choisit  le  temps  pour  parler  en  privé 
Avecques  elle,  et  voulut  la  Fortune 
Luy  donner  jour  avec  heure  opportune, 
Et,  lorsqu'il  fut  venu  en  sa  présence , 
Luy  dit  telz  motz ,  après  la  révérence  : 
a  J'ay  de  long  temps  en  mon  cœur  allumé 
«  Un  feu  caché ,  qui  n'est  point  consumé , 
«  Lequel  me  suis  très  efforcé  d'eslaindre; 
«  Mais  mon  arbitre  à  ce  n'ha  sçeu  allaindre, 
«  Et  néantmoins  ,  veu  le  bien  qu'il  m'a  fait, 
«  Serois  m.arry  de  n'avoir  satisfait 
(<  A  cest  amour,  dedens  moy  demouranl , 
«  Qui  d'homme  lourd,  les  lettres  ignorant, 
«  M'ha  fait  sçavant,  par  art  et  discipline  , 
«  En  naturelle  et  morale  doctrine, 
«  Par  le  moyen  de  vous ,  ma  seule  Dame , 
«  Que  j'ayme  plus  beaucoup  que  ma  propre  âme, 
«  Qui  de  ce  faire  en  amour  m'enchargeastes, 
n  Et  par  amour  aussi  vous  obligeastes 
«  Qu'ayant  vaqué  aux  lettres  quelque  temps, 
«  Rendriez  l'amour  et  mes  désirs  conlens. 

i.  Cette  ellipse  pour  :  après  eslre  arrivé,  se  trouve 
dans  les  auteurs  coutemporains,  mais  suilout  dans  Ra- 
belais, qui  a  si  souvent  employé  cette  forme  qu'elle 
lui  est  particulière. 


DU  Rossignol.  67 

«  Acquittés-vous  donques  de  la  promesse, 

«  Et  pardonnes  à  ma  grand'hardiesse, 

«  Qui  est  conduite  avec  persévérance 

«  Pour  parvenir  où  tend  mon  espérance.  » 

—  a  Mon  doux  amy,  repondit  Yolande , 

u  A  bien  bon  droit  fondés  vostre  demande , 

«  Et  si  serois  dite  ingrate  de  tous 

«  Si  je  n'estois  gracieuse  envers  vous. 

«  iMais  je  vous  prie,  autant  que  je  puis  faire, 

«  De  me  vouloir  en  un  point  satisfaire, 

<(  Car  femmes  sont  de  sçavoir  curieuses  ; 

«  Fuisqu'ainsi  est  qu'aux  estudes  fameuses 

«  Avez  esté  pour  sciences  apprendre, 

«  Ne  vous  soit  grief  me  donner  à  entendre 

«  Que  c'est  que  fait,  quand  de  couple  charnelle 

«  Le  rossignol  départ  de  sa  femelle, 

«  Et,  si  cela  de  vous  je  puis  sçavoir, 

a  Tous  vos  désirs  de  moy  pourrez  avoir.  » 

Le  jeune  amant  tomba  en  grand'  pensée, 
Voyant  l'amour  n'eslre  recompensée 
Que  par  ce  poinct ,  el,  l'heure  estant  tardive  , 
La  question  difficile  el  haslive 
Le  feirent  taire  et  demeurer  pensif 
Comme  frustré  de  son  plaisir  lascif, 
Et  sur  le  champ  d'avec  elle  se  part. 
Bien  enleniif  de  sçavoir  quelle  part, 
En  quel  autheur  sçauroit  ceste  raison. 
Dont  s'en  alla  ainsi  en  sa  maison, 
Triste  et  dolent,  visiter  chacun  livre, 
Pour  y  respondre  ou  ne  vouloir  plus  vivre, 
Et,  ne  trouvant,  tant  sçeustles  visiior, 


68  Lecompte 

Chose  qui  peusi  ses  espritz  contenter, 
Se  proposoit  une  mort  voluntaire, 
Considérant  comment  l'avoit  fait  taire 
Une  pucelle  et  l'avoit  surmonté , 
Luy  qui  estoit  tant  expérimenté. 

En  ce  penser,  du  tout  desespéré 
De  parvenir  au  poinct  tant  désiré , 
Errant  s'en  va  comme  la  nef,  portant 
Un  pesant  faix  dessus  la  mer  flottant , 
Qui  ne  sçait  point  sa  fortune  future. 
Se  rencontra  au  chemin ,  d'aventure , 
Une  vieillotte ,  au  visage  ridé , 
Qui  plus  sçavoit  que  Florent  n'eust  cuydé. 

Elle,  voyant  la  contenance  triste 
Du  jeune  amant  qu'elle  avoit  veu  tant  miste, 
Luy  demanda  s'il  souffroit  quelque  perte 
Dont  il  monstrast  tristesse  si  aperte , 
S'il  avoil  eu  aucune  adversité 
En  sa  richesse  ou  en  sa  parenté. 
«  Non,  respond-il.  —  Doncques,  quelle  tristesse, 
Dit-elle  alors ,  «  trouble  tant  ta  jeunesse? 
«  Je  te  supply  ne  m'en  celer  la  cause. 
—  a  0  malheureux,  dist-il,  —  helas,  je  n'ause 
«  Le  révéler,  car  aussi  bien  seroit-ce 
a  Parler  en  vain  et  croistre  mon  angoisse  ; 
«  Que  pleust  à  Dieu  n'avoir  onc  esté  né  !  » 

La  vieille ,  oyant  tel  propos  destourné 
De  la  raison,  fut  de  pitié  attainte, 
Et  tant  pressa  Florent  que  de  sa  plainte 


DU  Rossignol.  69 

La  cause  sçeut,  et  comment  la  pucelle 
Luy  avoit  fait  demande  si  nouvelle. 

«  0  que  je  suis  venue  bien  à  point , 
Dist-elle  alors;  ne  te  centriste  point, 
<.(■  Tu  ne  perdras  par  icelle  ignorance 
«  Le  don  auquel  as  eu  tant  d  espérance. 
«  Entens ,  mon  filz ,  que  la  coustume  est  telle 
«  Du  rossignol  que  jamais  a  femelle 
«  Ne  se  conjoint  que  sus  un  rameau  verd, 
«  Auprès  duquel  à  plein  et  descouvert 
«  Sera  un  sec,  et,  quand  l'oyseau  petit 
«  Ha  consommé  son  charnel  appétit , 
a  Le  rameau  sec  incontinent  il  cherche, 
«  Dessus  lequel  fait  un  vol ,  et  s'y  perche, 
«  Où  il  agence  et  polit  son  plumage , 
il  Chante  enroué  et  change  son  ramage , 
«  Puis  court  à  Teau  pour  se  laver  bien  net. 
«  J'ay  retenu  dedens  le  cabinet 
a  De  mon  esprit,  depuis  mon  jeune  temps, 
«  Ce  beau  secret  et  autres  que  j'entens, 
«  Que  j'ay  apprins  d'un  philosophe  sage 
a  Que  je  servois  quand  j'estois  en  bas  aage. 
M  Sois  asseuré  que  ce  que  je  t'ay  dit 
«  Satisferoit,  voire  sans  contredit', 
«  Non-seulement  à  ta  dame  etamye, 
M  Mais  à  la  grande  et  noble  académie 
«  Des  gens  sçavans.  Or  t'en  va  donc  en  paix.  » 

Alors  Florent,  deschargé  d'un  grand  fais, 
Remercia  la  vieille  sans  attendre , 

1.  Sans  contradiction,  sans  objection. 


78  Le    COMPTE 

El  sus  ce  poinct  fait  à  sa  dame  entendre 
Qu'il  estoit  prest  dessus  sa  question 
De  luy  donner  la  diffiniiion. 

Le  jour  esleu,  aussi  l'heure  assignée. 
S'en  vint  l'amant,  la  fresche  matinée. 
En  un  jardin  paré  d'arbres  et  entes, 
D'herbes  et  fleurs  très  odoriferentes, 
Qui  decoroyent,  par  l'œuvre  de  Nature, 
Tout  le  parterre  enrichy  de  verdure. 
Là  les  amans  ensemble  se  trouvèrent, 
Mille  bons  jours  et  salutz  se  donnèrent 
Avec  regardz ,  les  uns  simples  et  bas  , 
Les  autres  pleins  des  amoureux  combats. 
Et,  quand  les  cœurs  et  les  affections 
Eurent  monstre  diverses  passions  , 
Qui  comballoyent,  les  uns  pour  abuser, 
Les  autres  non,  mais  pour  y  refuser. 
Le  jeune  amant,  qui  du  profond  souspire. 
Va  commencer  à  voix  basse  luy  dire  : 

«  Belle  aux  doux  yeux ,  le  temps  est  accomply 
<«  Qui  me  doit  rendre  assouvy  et  remply 
«  De  mes  désirs,  et,  combien  que  subtile 
a  Fust  ta  requeste  et  à  moy  difficile , 
a  Amour  pourtant  m'ha  tant  poingt  et  pressé, 
«  Mesme  en  l'esprit,  qu'onques  je  n'ay  cessé 
«  De  travailler  pour  mettre  à  la  lumière 
«  La  question,  et  voicy  la  manière.  » 

Lors  recita  la  response  inventée , 
Ne  plus  ne  moins  que  la  vieille  esdentée 
Luy  avoit  dit,  faisant  conclusion 


DU  Rossignol.  71 

Qu'ayant  trouvé  cesle  solution , 

Il  dcvoit  estre  en  possession  mis 

Des  biens  d  amour,  comme  elle  avoit  promis. 

Voyant  adonc  Yolande  l'aflaire 
Venue  au  poincl  que  plus  n'y  sçait  que  faire. 
Loue  Florent,  loue  sa  diligence, 
Ayant  trouvé  sa  prompte  inielligence, 
Et,  neanimoins  qu'elle  se  voye  preste 
D'estre  surprise,  ainsi  comme  la  beste, 
Des  chiens  surprise  et  jusqu'aux  ilans  atteinte, 
Cherche  sa  ruse  et  veult  user  de  feinte 
Pour  eschapper  et  allonger  sa  vie. 
Ainsi  la  dame ,  en  amour  poursuyvie , 
D'un  esprit  prompt  et  de  prudence  aussi 
Soudain  s'arma;  à  luy  va  dire  ainsi  : 

«  Mon  cher  amy,  je  ne  sçaurois  assez 
a  Tous  voz  labeurs  rendre  recompensez, 
«  Et  ne  vous  puis  loyer  plus  grand  donner 
«  Que  cesluy-cy,  que  je  veux  ordonner 
«  Pour  le  repos  de  voz  affections, 
«  Lequel,  s'il  est,  hors  toutes  passions, 
«  Bien  digéré ,  l'ennuy  vous  estera 
«  Que  vous  portez,  et  si  surmontera 
«  Les  chaudz  désirs  qui  vous  pressent  si  fort, 
«  L'acte  faisant  d'homme  prudent  et  fort. 

a  Amy ,  tous  ceux  qui  se  joingnent  à  femmes 
a  En  charnel  acte  et  par  amours  infâmes 
«.  Sont  tout  ainsi  que  rossignols  plaisans, 
<i  Sur  rameau  verd  qui  se  vont  deduisans 
«  En  leur  luxure  et  amour  sensuelle, 


72  Le    COM  PTE 

«■  Puis,  quand  prend  tin  la  volupté  charnelle, 

«  Tombent  soubdain  dessus  le  rameau  sec, 

«  Laissans  lamour  et  le  plaisir  avec. 

«  Ce  rameau  sec  pour  sa  signifiance 

«  Note  d'Honneur  et  d'Amour  l'oubliance , 

<(  Où  tombent  ceux  qui ,  pleins  de  leurs  plaisirs , 

a  Ont  accomply  tous  leurs  vilains  désirs. 

a  Je  te  supply  de  considérer  comme 
«  Pour  mon  amour  tu  es  devenu  homme, 
«  Homme  prudent ,  loué  et  eslimé  ; 
«  Et,  ce  pendant  qu'ainsi  tu  as  aymé 
«  Et  aymeras  d'amour  saint  et  pudique  , 
«  Tu  as  esté  au  vivre  politique 
«  Persévérant,  et  seras  davantage 
a  Pour  la  haulteurdu  vertueux  courage 
«  Nourry  d'amour,  qui  fait  qu'à  fin  soyent  mises 
«  Les  faitz  d'honneur  et  grandes  entreprises. 
a  Par  cest  amour  feras  œuvres  louables , 
<(  Dignes  tous  jours  d'estre  recommendables; 
ce  Mais ,  si  l'amour  et  la  volupté  tienne , 
«  Ce  que  je  prie  à  Dieu  que  point  n'avienne, 
«  S'estoit  saoulée  au  plaisir  de  la  chair, 
«  I!  nefaudroit  désormais  plus  chercher 
t(  En  toy  le  bien  que  l'Amour  y  ha  mis, 
«  Et  deviendrois  lasche,  vain  et  remis. 

a  Donques,  amy,  craingnant  de  t'avenir 
«  Un  si  grand  mal ,  il  te  doit  souvenir 
«  Du  rossignol ,  du  rameau  verd ,  et^puis 
«  Du  rameau  sec ,  où  il  se  met  depuis  ; 
«  Cela  rendra  ta  personne  contente. 


DU  Rossignol.  73 

«  Vy  donc ,  amy ,  en  amoureuse  attente , 
«  Et,  pour  plaisir  si  soudain  abbatu  , 
a  Ne  pers  l'honneur  et  l'acquise  vertu 
«  Qui  te  rendra  cent  fois  plus  glorieux 
«  Et  plus  content  que  l'amour  furieux  , 
'<  Dont  ne  despend  que  triste  fasclierie 
«  El  puis  eu  fin  la  honte  et  moquerie.  » 

Quand  Yoland  la  belle  se  fut  teue , 
Florent  devint  ainsi  qu'une  statue 
Tout  immobile ,  et  pensa  longuement 
A  ce  qu'il  ha  ouy  diligemment. 
Puis,  tout  ainsi  qu'un  homme  qui  traveille  * 
Par  un  vain  songe  et  du  dormir  s'eveilie, 
11  commença  premier  à  se  mouvoir 
Et  l'amour  fol ,  lequel  souloit  avoir, 
S'esvanouit  comme  un  songe  menteur; 
Puis  l'amour  saint,  de  tant  de  biens  autheur, 
Entra  chez  luy,  avecques  fermeté 
De  non  tenter  jamais  la  chasteté 
De  telle  dame,  à  laquelle  il  voua 
Le  chaste  amour,  et  elle  l'avoua. 

Ainsi  l'amour  lascif  et  sensuel 
En  un  instant  devint  spirituel, 
Ferme  trop  plus  qu'onques  n'avoit  esté, 
Tant  que  raison  vainquit  la  volupté. 

Plus  que  moins. 

i.  Qui  souffre. 


Complainte 


Complainte  de  France^, 


L'ACTEDR. 

près  les  maulx  et  desplaisans  ennuys 
Que  j'euz  souffers ,  tant  ou  jours  com- 
me en  nuylz , 
Par  divers  mons  el  dangereux  passages, 
Où  les  passans  souvent  ne  sont  pas  saiges, 


j.  In-4  gothique  de  6  feuillets,  dont  les  deux  se- 
conds sont  signés  a  n  et  a  Ht ,  ce  qui  prouve  que  la 
pièce,  qui  commence  tout  en  haut  du  premier  feuillet , 
n'a  jamais  eu  de  feuillet  de  titre;  33  lignes  à  la  page. 
La  pièce  ne  porte  pas  de  date,  mais  celle-ci  est  bien  fa- 
cile àreconnoîtreetmêmeà  serrer:  Il  s'agit  de  la  guerre 
de  Charles  VIII  contre  Naples.  La  pièce  est  donc  com- 
posée entre  les  années  1494  et  1495  ;  déplus,  il  n'est 
question  que  du  départ,  le  roi  va  vers  le  pays  Romain, 
on  ne  sait  rien  encore  des  succès  de  l'expédition  ,  et 
c'est  celte  inquiétude  qui  est  le  sujet  de  la  douleur  de 
France  ;  Charles  VIII  étant  parti  de  France  dans  le 
mois  d'août,  la  pièce  ne  peut  être  ni  antérieure  ni  posté- 
rieure à  l'automne  de  i494'  Elle  est  curieuse  parce  que 
les  reproches  de  France  aux  trois  Etals  montrent  as- 
sez que  l'expédition  n'avoit  pas  trouvé  dans  l'ensemble 


DE  France.  76 

Ung  jour  luysanl  d'azur  assez  paré. 
Hors  toutes  gens  me  trouvay  séparé 
En  ung  beau  parc  ,  de  fleurs  si  très  couvert 
Que  on  ne  savoit  s'il  estoit  blanc  ou  vert , 
Et  là ,  gisant  à  l'ombre  d'un  grant  saulx  \ 
Sommeil  me  print,  pour  les  cruelz  assaulx 
Que  Soing,  Chagrin  et  Soucy  m'avoient  faitz, 
Si  que  soudain  m'endormy  soubz  le  fès. 

Si  en  veillant  porlay  fort  griefve  somme 
De  dur  travail ,  je  n'en  fus  par  ce  sompne 
En  riens  exemp,  car,  à  ung  seul  clin  de  euil, 
Je  iresbuchay  de  dosplaisir  en  deuil , 
Et  mon  esprit  qui  tant  avoit  vcillié 
Fut  en  courroux  doublement  réveillié 
Par  pleurs,  regretz,  gémissements  et  plaints 
De  cueurs  transsis  et  yeulx  de  larmes  plains. 

En  ce  dormir  tantost  me  fut  advis 
Que  j'aperçeu  devant  moy  vis-à-vis 
Une  grave  et  magnifique  dame , 
Qui  me  sembla  de  cueur,  de  corps  et  d'âme       , 
Eslre  en  douleur  très  vivement  atiainle; 
La  face  avoit  de  larme  toute  lainte , 

de  la  nation  une  faveur  complète;  le  poète  n'a  pas  écrit 
ses  vers  dans  rintention  de  faire  voir  ce  sentiment, 
mais  en  le  blâmant  il  le  révèle.  J'aurois  voulu  y  trou- 
ver quelque  anagramme  ou  quelque  allusion  qui  m'tût 
permis  de  désigner  Jean  Trolier,  ce  poète  de  Charles 
VIII,  comme  l'auteur  de  celte  Coniplainte,  mais  il  n'y 
a  rien  de  semblable ,  el  force  uoui  est  de  la  laisser  à 
l'état  anonyme. 
1.  Saule,  de  salix. 


y6  Complainte 

Les  yeulx  baissez,  tordant  ses  bras  et  mains 
En  grans  souspirs,  dont  elle  getta  maintz; 
Ne  faisoit  lors  que  crier  et  pleurer  ; 
Fort  belle  estoit,  mais,  par  trop  esplourer, 
Son  cueur  dolent  couleur  n'avoil  en  face  ; 
Il  n'est  beaulté  que  par  pleur  ne  s'efface. 

Son  nom  ne  sçeu  si  promptemenl;  mais  on 
M'avoit  bien  dit  qu'elle  estoit  de  maison 
Comble  de  biens ,  de  trésors  et  delilz; 
Son  manteau  bleu  semé  de  fleurs  de  lys  , 
Son  deuil,  ennuy,  et  sa  grefve  souffrance 
Me  tirent  lors  jugier  que  c'estoit  France. 

A  sa  clameur,  en  grans  tourbes  et  tas 
S'assemblèrent  François  de  tous  estas  '  ; 
Adonc  son  deuil  plus  fort  se  renouvelle , 
Et  ne  fut  oncq,  dessus  terre  ,  nouvelle 
Plus  piteuse  que  ouyr  les  plainlz  et  cris 
Que  l'on  n'auroit  en  bien  long  temps  escris; 
Si  commença  la  dame  beaucoup  plainte 
Sa  très  dure  et  doulente  complainte  : 

France  '^. 
Dieu  éternel ,  souverain  roy  des  roys , 

1.  La  pièce  se  compose  de  trois  discours  de  France 
à  Eglise,  Noblesse  et  Labeur;  rien  de  si  fréquent  que 
cet  emploi  des  trois  Etals  dans  la  poésie.  On  a  vu  dans 
ce  recueil ,  t.  III ,  p.  247-60  ,  La  Deploralion  des  trois 
Estais  de  France  sur  Tenlreprise  des  Anglois  et  Suisses, 
et  la  pièce  qui  suivra  celle-ci  se  termine  aussi  par  une 
Complainte  des  trois  Etals  sur  la  mort  de  Charles  VIII. 

3.  Toutes  les  strophes  de  vers  de  dix  pieds  dites  par 


DE  France.  77 

Voy  les  desroysde  ton  ancelle*  France; 
Très  doulx  Jésus,  qui  pendis  en  la  croix, 
En  griefz  deslroys  et  passages  eslrois 
Par  deux  ou  trois  suis  navrée  à  oultrance; 
3Ion  cueur  en  tence  et  faict  sa  remonstrance; 
Donne  asseurance  au  roy  Cliarles  mon  fils  ; 
De  cliief  souffrant  sont  membres  desconfitz. 

Où  auray-je  recours  ? 
Où  fuyray-je  le  cours? 
Où  prendray-je  secours, 
Fors  à  la  court  des  courz 
Qui  désolez  conforte? 
Hélas,  quelz  piteux  tours! 
Quelz  estranges  destours  ! 
Villes,  chasteaulx  et  tours 
Sont  en  piteux  atours 
S'ilz  n'ont  muraille  forte. 

Se  je  me  plains,  se  je  pleure,  lamente 
Et  me  tourmente,  bien  cause  ay  de  ce  faire; 
En  grief  dangier,  en  douleur  véhémente. 
Peine  et  tourmente,  mon  roy  s'expérimente; 
Quoy  qu'on  en  mente ,  il  prent  à  cueur  l'affaire; 
Pour  satisfaire  et  son  vouloir  parfaire , 
Devons  deffaire  trésors ,  où  qu'ilz  soient  mys  ; 
Au  granl  besoing  congnoist-on  les  amys. 

Banières ,  estandars , 
Force  flèches  et  dars, 

la  France  sont  écrites  en  vers  équivoques ,  tandis  que 
l'Acteur  n'équivoque  que  les  rimes. 
1 .  Servante ,  de  ancilla. 


jS  Complainte 

Pyonniers  et  souldars , 
Grans,  rustres  et  grondars, 
Chascun  s'en  va  sa  voye  ; 
Plourez,  pelis  poupars, 
Voz  pères  sont  espars  ; 
Ils  vont  quérir  leurs  pars 
Sur  Rommains  et  Lombars 
Par  les  mons  de  Savoye. 

D  or  et  d'argent  ne  me  chault  à  parler; 
Aille  par  l'air,  soit  d'estoc  ou  de  taille  ; 
Mais  tel  morceau  trop  me  poise  avaller. 
Doy-je  galler,  quant  monter,  devaller, 
Et  voy  aller  mon  prince  en  [la]  bataille? 
Ha,  truliandaille,  qui  mangez  la  pouUaille, 
Force  est  qu'on  aille;  le  temps  [en]  est  venu; 
Ung  grant  maleur  est  à  coup  survenu. 

Dorennavanl  me  fonde 
A  pleurs,  si  que  je  fonde 
En  soupirs  et  morfonde 
Là  bas  au  fin  fons  de 
La  rivière  de  larmes  ; 
En  abisme  parfonde 
Le  roy  des  roys  confonde , 
Soit  par  feu  ou  par  fonde  ^ 
Et  comme  cloche  *  fonde 
Alphonse  et  ses  alarmes  '. 

I.  Froiide,  du  latin  funda. 

■2.  Comme  iiue  cloche  mise  dans  la  fournaise. 

ô.  Le  poêle  et  les  contemporains  compreuoienl  très 
bien  ce  que  cela  vouloit  dire.  Aujourd'hui  c'est  une 
ellipse  d'idée  qui  va  jusqu'à  l'erreur.  Alphonse  d'Ar»- 


DE  France.  79 

Quel  bien,  quel  eur,  quel  plaisir  puis-je  avoir, 
Pour  or,  ne  avoir,  ne  quelconque  richesse? 
Mon  chief  absent  *  et  si  ne  puis  savoir. 
Par  nul  savoir,  si  on  luy  fait  bon  devoir; 
A  dire  voir,  j'en  suis  en  grant  tristesse  ; 
Dure  dcslresse  me  lient  en  forle  presse; 
Crainte  m'oppresse  jusque[s]  à  rendre  rame; 
Ce  n'est  pas  jeu  d'eslongner  ce  qu'on  ame. 

0  royne  de  valeur  ', 
Vous  cliangerez  couleur. 
Quant  saurez  la  douleur. 
Le  froit  et  la  chaleur 
Que  le  bon  roy  endure; 
C'est  des  bons  le  meilleur, 
C'est  des  grans  le  greigneur, 
Des  honnestes  l'honneur; 
Dieu  doint  que  son  bon  eur 
Soixante  et  ung  an  dure. 

L'Acteur. 

Ces  mots  finiz ,  France  leva  sa  veue, 

gon ,  roi  de  Naples,  étoit  mort  en  i458  ;  mais  comme 
c'étoit  lui  qui  avoit  été  le  dernier  roi  à  peu  près  légi- 
time, et  que  Ferdinand,  qu'il  avoit  fait  reconnoître 
pour  son  successeur  et  que  Charles  VIII  vouloil  chas- 
ser, étoit  son  fils  naturel ,  il  étoit  comme  la  cause  de 
la  guerre,  et  par  là  on  comprend  que  son  nom  soit 
venu  sous  la  plume  du  pcëte. 

1.  Eu  lisant  ahsenie  pour  s'absente,  la  phrase  seroit 
plus  correcte  qu'avec  cet  ablatif  absolu  suivi  d'un  et. 

a.  Anne  de  Bretagne. 


8o  Complainte 

Plus  pileuse  que  on  ne  l'eut*  pieçà  veue; 
Regardant  ceulx  qui  estoient  là  présens, 
Et,  sans  donner  salut  ne  autre  présens, 
Sans  varier  ne  pcr  cy  ne  par  là, 
Publicquement  à  haulte  voix  parla 
A  nos  seigneurs  de  l'Eglise  là  près , 
Disant  les  inotz  contenus  cy-après  : 

France. 

Que  faictes-vous ,  prélatz  de  saincte  Eglise? 
Fault-il  qu'on  lise  vos  vices  et  péchiez? 
Voslre  maintien  le  peuple  scandalise; 
Par  mainte  guise  voslre  estât  se  déguise; 
C'est  une  exquise  dont  huy  vous  cmpeschiez  ^  ; 
Voz  eveschiez  de  maulx  entreveschiez , 
Loups  alechiez  par  divers  alibis; 
Le  bon  pasteur  veille  sur  ses  brebis. 

Solz  et  mondains  prelas , 
Vos  subgetz  sont  près  las; 
Sans  plaisirs  ne  soûlas 
Les  promenez ,  hélas , 
A  rigueur  inhumaine; 
A  quoy  songez-vous?  Las! 
Venus,  seur  de  Pallas, 
Par  grans  fleuves  et  lacz, 
Plains  d'immortelz  hélas, 
Au  fons  d'enfer  vous  maine. 

I.  Imp.:  l'avoit. 

t.  C'est  par  la  délicatesse,  par  le  luxe,  que  vous  vous 
mettez  aujourd'hui  dans  l'embarras. 


i)E  France.  Si 

Qui  vous  aprent  à  démener  batailles? 
Mettez  sur  tailles,  creues  *  et  inventions; 
Des  povrcs  gens  ne  comptes  quatre  mailles; 
Ce  sont  voz  ouailles;  on  menge  leurs  poullailles  ; 
Blez  ,  vins  et  pailles  sont  pour  les  pensions; 
Processions,  jeûnes,  oblations 
Faire  deussions  pour  nostre  roy  absent; 
Le  sain  2  ne  scet  que  le  malade  sent. 

Sont-ce  pas  voz  offices 
Vivre  en  vos  bénéfices , 
Punir  les  maléfices 
Et  faire  sacrifices  * 
Pour  le  roy  et  ses  gens? 
On  congnoist  bien  voz  vices  ; 
Vous  estes  fins  novices  ; 
Se  vous  faictcs  services , 
C'est  pour  faire  édifices 
Et  amasser*  argent. 

Chascun  de  vous  deust  estre  continent, 
Vray  abstinent,  soudain  en  pleurs  et  larmes; 
Vostre  prince  est  en  péril  emynent. 
Incontinent  qu'il  survient  accident, 
Sans  incident  on  doit  courir  aux  armes  ; 
Moines  et  carmes  ne  doivent  faire  alarmes 
Mais  estre  fermes  par  ouvres  méritoires  ; 
Hommes  bataillent  s  et  Dieu  fait  les  victoires. 

1.  Imp.  :  crenes. 

2.  Imp.  jain. 

3.  Dire  des  messes. 

4.  Imp.:  amasses. 

5.  Imp.  :  bataillant. 

P.  F.    VIII.  G 


82  Complainte 

Les  dévotes  prières, 

Jeûnes  particulières, 

Charitez  aumosnières, 

En  diverses  manières 

Conduictes  par  raison , 

Sont  trop  plus  singulières 

Que  estendars  ne  banières  ; 

Les  armeures  grossières 

Ne  servent  aux  barrières* 

Tant  que  fait  oraison. 
Gens  du  clergié ,  plaignez  ce  que  je  dueil  ; 
N  euvrez  ung  œil  qui  larmes  ne  distille; 
Convertissez  tous  vos  plaisirs  en  dueil  ; 
Rire  ne  vueil  ;  plourer  est  mieux  mon  vueil  ; 
Plaisans  recueil  ne  gist  plus  en  mon  stille  ; 
Par  voye  subtille,  pénible  et  difficile 
Jusqu'en  Cècille  ^  vostre  bon  roy  s'expose; 
L'homme  souvent  propose  et  Dieu  dispose. 
Pleures  et  lermoyés, 

Clercs  françois  qui  m'oyés; 

Vos  yeulx  en  pleurs  noyés, 

Et  vous  esbanoyés 

Au  clos  de  double  ennuy  ; 

A  voz  failz  pourvoyez; 

Dressez  3  les  forvoyez; 

Force  argent  envoyez 

Et  priez  Dieu  pour  luy. 

1.  Dans  les  tournois,  la  lice  étoit  fermée  par  des 
barrières  ;  par  là  le  mot  est  devenu  possible  à  appli- 
quer pour  apporter  l'idée  de  combat. 

a.  G'esl-à-dire  le  royaume  de  Naples. 

5.  Remettez  dans  le  droit  chemin. 


DE  France.  83 

L'ACTECB. 

Adonc  cessa  France ,  la  noble  dame, 
Et,  quant  congneut  n'avoir  rcsponce  de  ame, 
De  l'autre  part  se  tourna  vers  Noblesse, 
En  remonstrant  le  dangier  qui  nous  blesse, 
Dont  tant  avoit  larmoyé  et  pleuré. 
Lors  essuya  son  visage  espleuré  ; 
Mais  ung  souspir  getta  si  très  divers 
Que  on  ne  l'aroit  de[c]lairé  en  dix  ans  *  ; 
Après  cela  print  alaine  ung  petit, 
Puis  parla  France  selon  son  appétit. 

France. 

0  noble  sang,  je  plains,  pleure,  souppire, 
Et  suis  soubz  pire  hasart  que  fus  jamais; 
Le  roy  s'en  va,  dont  je  crains  qu'i  m'empire; 
Le  temps  s'expire  ;  ung  eslrange  air  aspire  ; 
Se  Dieu  l'inspire ,  c'est  ung  bon  entremets  ; 
Jeunes  plumatz,  ne  séjournez  plus,  mais 
Prenez  armez  et  suyvez  vostre  maistre; 
Où  le  prince  est ,  le  subget  doit  bien  estre. 

Hélas,  dame  Noblesse , 
Belle  chose  et  nobl[e]  esse 
Quant  le  mal  soubz  vous  blesse  ; 
Mais  c'est  [trop]  grant  simplesse , 
Du  bien  vous  estrangés  ; 
Celluy  trop  sa  foy  blesse 
Qui  s'eudort  par  feblesse  ; 

1.  Il  manque  ici  deux  rimes. 


84  Complainte 

11  n'aynie  gentillesse , 
Quant  son  roy  gentil  laisse 
En  pays  eslrangier, 

Noblesse  fut  jadis  le  seur  pillicr, 
Qui,  sans  piller,  porta  d'armes  le  fès; 
Enfans,  oyez  trompettes  trompiller; 
Sans  babiller  il  se  fault  babiller 
Pour  houspiller  ces  villains  Turs  infectz; 
Qu'isoientdeffaiclz;monslrez-YOusgensparfaictz; 
Par  dilz,  parfaitz  augmentez  vostre  nom; 
11  n'est  trésor  qui  vaille  bon  renom. 

Vos  bons  prédécesseurs 
Vous  ont  l'ait  possesseurs , 
Vous ,  vos  frères ,  vos  seurs , 
De  fors  chasteaulx  et  seurs 
Que  à  présent  vous  tenez  ; 
Faictes-vous  successeurs 
Des  vaillans  avanceurs  ; 
Ne  soies  godisseurs , 
Mais  sur  voz  aggresseurs 
Les  armes  soustenez. 

Gorricrs  chelifz,  gens  de  lasche  courage 
Qui  par  outrage  portez  voz  larges  manches  ' , 
De  gorrier  vous  faictes  rouge  raige  - 


i .  Sur  les  pourpoints  étroits  on  portoit  alors  de  grands 
surtouls  ou  manteaux  en  forme  de  robe  ouverte  par 
de\ant,  dont  les  manches  alloient  en  s'évasant  depuis 
l'épaule,  et,  par  suite  de  la  largeur  de  l'ouverture, 
pendoient  très  bas,  et  presque  plus  bas  que  le  genou. 

2.  Cela  se  rapporte-t-il  à  l'expression  proverbiale: 
«  Le  plus  rouge  est  bientôt  pris  »,  et  celle-ci  alors 


DE  France.  85 

Dieu  ,  qui  oraige  passer  ainsi  vostre  aage 
En  fol  ouvraige,  jours  ouvriers  et  dimanches? 
bossus  voz  anches ,  au  lieu  d'armures  blanches , 
Gaulles  et  branches  portez  pour  vous  esbatre; 
Tel  fait  les  verges  dont  après  se  voit  batre. 

Gens  très  mal  ordonnez 
Aux  vices  adonnez , 
Esles-vous  estonnez 
Ou  mai  embaitonnez  1? 
Quelle  chose  vous  meult? 
Vous  jonchez  2,  blasonnez  3, 
Aux  dames  raisonnez; 
Mauvais  bruiz  leur  donnez; 
Le  roy  habandonnez 
Et  marche  tant  qu'il  peult. 

Nobles  Françoys,  gettez-moy  hors  d'ennuy 
Dès  au  jour  d'uy  ;  ne  tardez  à  demain  ; 
Suyvez  le  roy,  et  qu'il  n'y  ait  cellui 
Qui  près  de  luy  ne  face  ung  plaisant  huy  •*, 

aufoit-elle  irait  aux  recherches  de  la  toilette  plutôt  qu'à 
rinlelligence?  On  n'a  jamais  rendu  un  compte  bien  exact 
de  ce  proverbe,  et  ce  n'est  pas  uiènie  une  explication  que 
jetante  ici,  mais  plutôt  une  question  que  je  pose. 

1.  Ou  bien  n'avez-vous  pas  d'armes?  Bâton  vouloit 
si  bien  dire  armes  qu'on  a  commencé  par  dire  des  bâ- 
tons à  feu. 

2.  Vous  continuez  à  faire  rcpindve  sur  le  pavé  de 
vos  salles  des  jonchées  d'herbe  fraîche  pour  vous  y 
tenir. 

5.  Vous  passez  votre  temps  à  parler. 

4.  Discours ,  cri  ;  forme  que  le  poète  a  donnée  pour 


86  Complainte 

Criant  :  «  Je  affuy  »,  le  baslon  en  la  main. 
Le  très  humain  vers  le  pays  rommain 
Va  soir  et  main  ',  pour  proesse  acquérir; 
Qui  veull  avoir  du  bien  le  doit  quérir. 

C'est  beaucoup  trop  songié  , 
C'est  trop  le  frain  rongié 
Trop  le  temps  prolongié  , 
Trop  suyvy  à  longe , 
Trop  laschemenl  servy; 
Le  mal  tout  du  long  j'ay  ; 
Or  soit  en  lac  plongié 
Qui  prent-  si  long  congié; 
Se  on  est  de  luy  vengié , 
11  l'a  bien  desservy. 

L'Acteur, 

Si  tost  qu'elle  eut  à  Noblesse  parlé, 
Ses  yculx  tourna  et  par  long  et  par  lé , 
Continuant  son  ennuy  despiteux  ; 
Si  vit  Labeur,  qui,  au  son  des  piteux 
Regrelz  et  plains ,  estoit  là  arrivé , 
Mais  bien  soubdain  son  clou  luy  a  rivé, 
Combien  qu'il  fust  las,  pesant  et  deffait. 
Et  dit  ces  mots,  ou  semblables,  de  fait  : 

je  besoin  de  la  rime  au  mot  fta,  que  nous  avons  con- 
servé dans  huée, 

i.  Il  est  donc  certain  qu'il  n'y  étoit  pas  encore  ar- 
rivé. 

2.  Imp.  :  preul. 


DE  France.  87 

Franck. 

Gros  homme  court ,  rural  et  mécanique, 
Ta  vie  inique  nous  met  en  ce  dangier; 
Quant  tu  es  plain ,  à  chascun  fais  la  nique  ; 
Ton  cueur  s'applique  à  murmure  et  réplique; 
Se  on  te  picque,  tu  quiers  de  l'en  vengier; 
Homme  legier,  en  pays  estrangier 
Se  va  rengier  ton  roy,  pleures -tu  point? 
Villain  ne  vault  jamais,  qui  ne  le  point. 

0  bourgois  et  marchans , 
Qui  jour  et  nuyt  marchans 
Estes  par  bois  et  chamjs, 
Vostre  prouffit  cherchans. 
Quelle  est  vostre  amictié  ? 
Estes-vous  si  meschans , 
Quant  vous  ouez  mes  chans 
Comme  glaives  trenchans , 
Que  en  la  terre  couchans 
Netumbez  par  pitié? 

Gens  de  mestier  et  simples  laboureurs. 
En  cris  paoureux  plaignez  vostre  bon  chief  ; 
Il  va  punyr  estrangiers  rigoureux  ; 
Cueurs  douloureux,  priez  qu'il  soit  heureux 
Si  que  entour  eulx  de  son  fait  viengne  à  chief. 
Et  de  rechief  priez  Dieu  que  de  brief 
Sans  aucun  grief  son  peuple  en  paix  revoie; 
Le  chief  absent,  tout  membre  se  desvoye. 

Pensez  de  labourer, 
Et  de  cueur  savourer 


ë8  Complainte 

Que  devez  révérer 
Vostre  prince ,  et  pleurer 
Son  ennuyeuse  absence , 
Ung  seul  Dieu  adorer, 
Ung  seul  roy  lionnorer, 
Une  loy  préférer 
Et  loyaulx  demeurer, 
Allendans'  sa  présence. 

Feu[p]le  françois,  pleure  le  desconfort 
Dont  par  renfort  sens  ^  mon  cueur  détenu; 
Se  mes  hayneux  prétendent  faire  effort 
Sus  ville  ou  fort,  monstre-toy  ferme  et  fort; 
Donne  confort,  tout  ainsi  qu'es  tenu; 
Entretenu  seras  et  maintenu , 
Tout  soustenu  sans  le  piller  ne  batre  ; 
Tout  homme  doit  pour  son  pays  combatre. 

S'il  vient  quelque  mutin, 
Grumeleur  ou  lutin, 
Qui  te  face  liulin 
Pour  avoir  ton  butin, 
Prens  fourche,  houe  et  pic; 
Soit  Jean  ou  Hanotin  ^, 
Viengne  soir  ou  matin , 
Hare-luy  ton  mastin , 
Et  luy  donne  ung  tatin 
Soudain ,  sans  dire  pic. 

1.  Iiiip.:  Atîendes. 

a.  Imp.  :  seul. 

3.  C'est-à-dire  de  quelque  nom  qu'il  s'appelle. 


DE  France.  89 

Petis  bergiers,  ne  dictes  plus  chançons; 
Voz  plaisans  sons  convertissez  en  pleurs  ; 
Scparez-vous  par  les  champs  et  buissons, 
Filles ,  garçons  ;  voz  joyeuses  tençons , 
Ris  et  façons  aggravent  mes  douleurs; 
(Ihapeaulx  de  fleurs  de  diverses  couleurs 
M[e]  font  malheurs  ;  ne  portés  verte  fueille  ; 
Ung  cueur  dolent  quierl  que  l'autre  se  dueille. 

Bergiers ,  bergeronnettes , 
Qui ,  dessus  *  les  herbètes 
Et  belles  violettes , 
Avecques  vos  houllettes 
Faictes  saulx  amoureux, 
Laissez  voz  amourettes , 
Œillades  et  mynètes, 
Flûtes,  cornemusèles, 
Et  monstrez  que  vous  estes 
Tristes  et  douloureux. 

L'Acteur. 

Plusieurs  regretz ,  comblez  de  dueil  et  d'ire , 
La  dame  fait,  qui  seroient  longz  à  dire, 
En  contemplant  son  seigneur,  prince  et  roy. 
Le  peuple  lors  s'esmeut  par  tel  desroy 
Que  les  Estas  ,  qui  vouloient  proposer, 
[Ne  peurent  pas  leurs  vouloirs  exposer] 
Pour  la  clameur  que  soudain  fait  accroistre; 
Les  cueurs  enflez  eussiez  ouy  là  croistre 
Par  si  dolent  et  merveilleux  party 

1.  Imp.  :  Qui  sus. 


90       Complainte  de  France. 

[ ]; 

Ruysseaulx  de  pleurs  et  fontaines  de  larmes, 
Puis  de  regretz ,  et  grans  sources  d'alarmes 
Se  firent  là,  tant  de  clercs  que  de  lais. 
Si  m'esveillay,  et,  sans  aulre[s]  délais , 
Prins  mon  papier  et  couchay  par  escript 
Le  contenu  en  ce  présent  escript. 
Pour  nobles  cueurs  exciter  et  mouvoir 
A  la  raison  qui  les  doit  esmouvoir, 
Priant  Jésus ,  vérité ,  vie  et  voye , 
Que  nostre  roy  si  bi[e]n  visite  et  voye* 
Que  ayant  santé,  tant  du  corps  que  de  1  ame, 
Brief  puisse  veoir  son  peuple  qui  tant  l'ame, 
El  sur  ce  point  fais  fin,  luy  offrant  ce 
Traictié ,  nommé  La  complainte  de  France. 

EXPLICIT. 

I.  Dirige,  mette  dans  !e  vrai  chemin. 


Les  Epitaphcs  des  feuz  roys  Lof  s,  unziesme  de 
ce  nom  ,  et-de  Charles  son  filz ,  VIII  de  ce 
nom,  que  Dieu  ahsoiUe ,  et  la  pileuse  com- 
plainte de  dame  Crestienté  sur  la  mort  du  feu 
roy  Charles,  avec  la  complainte  des  trois 
Estatz  * . 


L'Epitaphe  du  feu  roy  Loys,  XI  de  ce  nom. 


e  fuz  Loys ,  XI  de  ce  nom ,  roy  de  France. 
Moult  me  greva  Fortune  tost  après  mon 
enfance;  [chassa; 

Mon  père ,  le  roy  Charles  septiesme ,  me 
Je  fuz  hors  du  royaume  jusques  il  trespassa. 


1.  I11-4  gotliique  de  6  feuillets,  sous  la  signature  a;  3i 
lignes  à  la  page.  Au  premier  recio,  le  titre  tout  en  haut  de 
la  page,  et  au-dessous  deux  petits  bois:  celui  de  gauche, 
enfermé  dans  une  bordure  carrée,  représente,  à  mi-corps, 
des  prêtres  donnant  l'absoute  à  un  cercueil;  le  bois  de 
gauche  offre  l'écu  de  France  surmonté  d'une  couronne 
fleuronnée.  Le  dernier  verso  est  blanc.  La  jiièce  doit  être 
imprimée  par  le  même  éditeur  que  la  précédente, car  les 
caractères  sont  les  mêmes,  et  peut-être  TEpitaphe  de 
Charles  VIII  est-elle  du  même  auteur  que  la  Complainte 


92  Les  Epitapues  des  Roys 

En  Flandres,  en  Brebanc  longuement  fuz  tenu 
Par  le  duc  de  Bourgongne  Philippe ,  et  soustenu  ; 
Puis  fuz  en  sa  présence  sacré  et  couronné. 
En  grant  pompe  et  triumphe  à  Paris  amené. 

Je  eslevay  basses  gens  et  mis  en  grant  degré , 
Dont  les  seigneurs  de  France  ne  prindrent  pas  en  gré  ; 
Mon  royaume  trouvay  entier  et  paciique 
Jusqucs  en  lenlreprinse  qu'on  dit  le  bien  publicque  * , 

Que  Charles ,  mon  feu  frère ,  et  autres  mirent  sus  ; 
Mais  ,  louenge  à  Dieu  ,  j'en  vins  à  mon  dessus  , 
El  demcuray  puissant  en  la  fin  sur  eulx  tous  ; 
Mes  ennemys  deboutay  et  remisau  dessoubz. 

Cinquante  mille  Anglois  que  le  roy  d'Angleterre 
Edouart  amena  pour  envahir ^  ma  terre, 
Sans  faire  effusion  de  sang,  ne  perdre  place,     [ce. 
Chassay  hors  mon  royaume  ;  Dieu  m'en  donna  la  grâ- 

A  Picqueny  fut  faicte  3  la  veue  de  nous  deux, 
Dont  le  duc  de  Bourgogne  Charles  fut  bien  pencux , 
(Jui  pour  France  grever  les  avoit  faict  venir, 
Mais  ilz  s'en  retournèrent;  bien  en  peut  souvenir. 

de  France.  L'exemplaire  de  la  Bibliothèque  impériale  porte 
au  titre  la  signature  bien  connue  :  J,  Ballesdens  Ad  entre 
deux  s  fermés. 

1 .  La  guerre  de  la  Ligue  du  bien  public  commença  dans 
la  quatrième  année  du  règne  de  Louis  XI ,  c'est-à-dire  en 
i464,  et  finit  l'année  suivante. 

•2.  Inip.  :  emahir. 

5.  Le  traité  de  Picquigny  estde  1475. 


LoïS  XI  ET  Charles  VIII.  gS 

Je  conquis  Roussillon,  Sardaigne  en  peu  d'espace, 
Artois  et  plusieurs  villes,  Bourgoignc  haultc  et  basse, 
En  ma  main  mis  Prouvence,  Anjou,  Guyse  el  le  Maine  ; 
J  ay  augmenté  ainsi  '  mon  royaume  et  domaine. 

Je  donnay  aux  églises  grant  somme  en  mains  lieux 
En  deniers  ,  en  rentes  ;  or  l'ait  prins  en  gré  Dieux. 
Aux  Flamans  donnay  paix  en  mariant  mon  filz^  ; 
En  fin  en  mon  royaume  ce  singulier  bien  feiz. 

Tous  n'ay  bien  contenté  et  à  tous  n'ay  complu  ; 
J'ay  mon  règne  conduict  ainsi  que  Dieu  a  pieu, 
Aux  Molis  Irespassay  d'aoust  en  la  fin  du  mois^, 
L'an  mil  CCCC  quatre  [et]  XX  avec[ques]  trois. 

Je  ordonné  que  mon  corps  fust  devant  la  belle  dame 
De  Clery  *  en  sépulture  que  chascun  te  reclame  sic), 

1.  Imp.  :  J'ay  aucmenté  de  toutes  pars. 

2.  Le  mariage  du  Dauphin  avec  la  fille  de  l'empereur 
Maximilien ,  Marguerite  d'Autriche  ,  fut  une  des  condi- 
tions du  traité  d'Arras,  conclu  en  i484>  et  la  jeune  prin- 
cesse, qui  étoit  alors  à  la  cour  de  France,  y  a  porté  le 
titre  de  dauphine;  mais  le  mariage  n'eut  pas  lieu. 

3.  Le  3o  août.  Le  Motis  du  poète  est  les  Montils  lèz 
Tours ,  ancien  nom  de  la  localité  où  Louis  XI  fit  bâtir  son 
château  de  Plessis-lès-Tours. 

4.  A  Notre-Dame  de  Cléry,  à  quatre  lieues  d'Orléans  Sa 
statue  de  bronze,  qu'il  avoit  commandée  lui-même  au 
sculpteur  Conrad  de  Cologne  et  à  son  fondeur  Jean  de 
Wrine ,  le  représentoit  à  genoux ,  tête  nue ,  en  costume  de 
chasse  ,  avec  le  cornet  au  côté,  et  ayant  à  côté  de  lui  un 
chien.  M"«  Dupont,  dans  son  excellente  édition  de  Comi- 
nes  (t.  III,  339-44),  a  publié  le  marché;  en  i845  elle 
avoit  publié  dans  le  Magasin  pittoresque,  p.  363-4,  "" 


g4  Les  Epitaphes  des  Roys 

Et  que  Charles  mon  filz  régner  après  moy  puisse , 
Longuement  et  en  paix  du  royaume  jouisse. 

Amen. 


L'Epitaphe  du  feuroy  Charles,  VIII  de  ce  nom. 

[e  hault  seigneur,  qui  en  tous  siècles 

règne , 
I  Quant  il  lui  a  plu  faire  faillir  du  règne 
Loys  unziesme ,  de  qui  suis  filz  yssu , 

Après  avoir  fil  de  vie  tissu 

Par  treze  années  me  daigna  en  cest  âge* 

Possesseur  [faire]  de  royal  héritage. 

Es  premiers  ans  fus  de  guerre  assailly; 

Victorieux  toutes  fois  en  sailly. 

Bretaignemys  soubzmon  obéissance 
Et  en  obtins  paisible  jouyssance , 
Et,  quant  je  fus  duc  de  toute  Dretaigne  , 
La  dame  prins  pour  espouse  et  compaigne. 
Henry,  fuytif  de  son  propre  pays, 
Par  moy  fut  roy  des  Anglois  envays^  ; 

article  qui  reste  curieux,  parce  qu'on  y  voit  un  fac  simile 
du  dessin  qui  accompagne  le  marché  original.  Ce  premier 
tombeau  fut  violé  et  brisé  dans  les  guerres  de  religion  du 
16*  siècle,  et  rétabli  en  1622.  La  statue  de  marbre,  faite 
alors  pareilles  Bourdin,  d'Orléans,  s'y  voit  encore,  après 
avoir  passé  par  le  Musée  des  Monuments  françois;  mais 
le  reste  du  tombeau  ne  date  que  de  la  restauration. 

1.  Imp.  :  lestage. 

2.  Cf.  l'épître  de  Henri  VII  à  Henri  VIII.  Dans  ce  re- 
cueil, t.  III,  p.  36-71. 


LoYS  XI  KT  Charles  VIII.        gS 

Je  garantis  Guyenne  et  Normandie 
De  mes  contraires;  si  feisje  Picardie; 
Bourgongnc  mys  en  tranquillité  telle 
Qu'en  mon  vivant  n'y  eut  playe  mortelle. 

Au  roy  d'Espaigne  Roussillon  je  feis  rendre  , 
Par  force  non,  mais  pour  amictiô  prendre. 
A  mes  cousins  ne  voulus  courir  sus  ; 
Des  adversaires  suis  venu  au-dessus. 
Arme  auz  fiers ,  amour  aux  bons  partie 
M'a  fait  gaigner  l'une  et  l'autre  partie. 
En  union  lors  mon  royaulme  mys 
Environné  de  tous  loyaulx  amys  ; 
Ainsi  j'en  fis,  selon  le  mien  office, 
Jardin  de  paix ,  tout  enclos  de  justice , 
Dont  bien  povoye  quérir  repos  en  temps 
Et  demourer  entre  tous  roys  contens. 
Mais  franc  vouloir  et  désir  de  conquerra 
Le  mien  pays  et  [la]  lointaine  terre 
Occupée  d'estrangiers  possesseurs , 
Dont  seigneurs  furent  les  miens  prédécesseurs, 
Cela  me  fist  par  sens ,  non  par  folie , 
Passer  oultre  le  pays  d'Italie. 
Au  saint  Père  l'obéissance  feis 
Ainsi  que  doit  dévot  et  loyal  nlz , 
Puis  m'en  allaymon  emprinse  parfaire, 
Où  tant  me  fut  propice  à  mon  affaire 
Le  Créateur,  qu'en  iriumphant  affaire 
Peu  jours  après  de  Cccille  fus  roy, 
Sans  destourbier  ne  aucun  desarroy, 
Et  par  povoir  et  songneuse  poursuyte 
Mes  ennemys  firent  honteuse  fuytte. 


96         Les  Epitaphes  des  Roys 

A  mon  retour  voulurent  Italiens 
Me  descontire  ot  mettre  en  leurs  liens, 
Mais  je  passay,  à  peu  de  compaignie, 
Sur  les  ventres  de  toute  leur  mesgnie, 
Et  retournay,  monstrant  vainqueur  ce  jour, 
L'espée  au  poing,  en  mon  propre  séjour, 
Et  delivray  de  moul  cruel  affaire 
Le  mien  frère  d'Orléans  à  Novairre. 

Que  reste  plus?  J'ay  tousjours  eu  envie 
Par  failz  amiables  faire  lire  ma  vie. 
J  ay  honnouré ,  deservant  charité , 
Toute  Teglise  en  grant  humilité; 
Nobles  ont  eu  leurs  devoirs  et  leurs  renies, 
Tous  en  droit  soy,  sans  rigueurs  violentes, 
En  seure  paix  Labour  soubz  mon  escu. 
Plus  eusse  fait,  se  plus  eusse  vécu  ; 
Mais  Atropos,  ainsi  que  Dieu  l'ordonne, 
Qui  demollisl  royal  cepire  et  couronne 
Et  fait  le  grant  faillir  et  abregier 
Tout  aussi  tosl  que  ung  povre  bergier, 
Après  avoir  tant  de  forces  dontées , 
Terres  et  mers  par  forces  surmontées , 
Comme  elle  prent  à  tuer  gens  déduit. 
Non  de  mes  ans  venu  à  vingt  et  huit, 
Ung  samedy,  le  jour  d'avril  septiesme  i. 
De  dari  poingnant  me  rendit  mort  et  blesme 
En  monchasteau  d'Amboise  où  nasqui. 

Or  rendre  dont  fault  grâces,  et  à  qui? 
A  cil  puissant  que  créateur  on  clame 

I.  En  i497« 


LoYS  Xi  ET  Chaules  Mil.        97 

Affm  qu'il  ait  mercy  de  ma  povre  âme. 
Et  la  prengne  par  son  digne  plaisir; 
Le  corps  s'en  va  soubz  la  terre  gésir. 
Jésus,  Amen;  c'est  fin;  ainsi  soit  il. 


Cy  finissent  les  Epitaphes  et  après  ensuivent  les 
regrès  et  complaintes  de  dame  Crestienlé. 

e  dois-je  point  griefment   me   com- 
plaindre,  [plaindre, 

Par  pleurs  et  plains  et  par  larmes  me 
Crier,  gémir  et  faire  grans  regretz? 
Ne  doy-je  point  mon  cueur  en  dueil  contraindre? 
Ne  doy-je  point  mon  piteux  cueur  empraindre 
Des  grans  souspirs  poignans  et  très  griefz  ' 
Que  il  n"y  eut  entre  Troyans  et  Grecz 
Si  grant  douleur  que  celle  que  je  porte? 
Las,  ay-je  tort  si  je  me  desconforte? 
Si  je  lamente,  me  devez-vous  blasmer? 
De  fort  gémir,  mes  enfans,  vous  enorto. 
Car  l'alliance  des  crestiens  est  morte  ; 
La  faulse  Mort  l'a  fait  roide  pasmer. 

Délie  Flora,  ce  premier  jour  de  may 
Que  Zepbirus  l'a  donné  le  beau  may 
Et  que  on  devoit  faire  joyeuse  chère , 
Nous  avons  eu  pour  dictié ,  chant  ou  lay, 
Gémissement,  tant  de  clerc  que  de  lay; 

1.  Imp.:  grecz, 
P.  F.    VIll.  , 


gS        Les  Epitaphes  des  Roys 

Eshaiz  de  nous  se  sont  lirez  arrière  ; 
Nous  avons  veu  la  conlristablc  bière 
Où  repose  le  corps  de  nostre  roy  ; 
Nous  avons  veu  le  piteux  desarroy 
Que  Mort  a  fait  en  ce  pays  de  France  ; 
Nous  avons  veu  ses  chevaulx  et  charroy  ; 
Nous  avons  veu  son  triunipliant  arroy 
Portant  le  dueil  et  remply  de  souffrance. 

Ha ,  Lachesis ,  Allropos  a  destruit 
Le  noble  roy  si  sage  et  bien  *  instruit 
Avant  qu'il  eust  les  ans  d'un  parfait  homme. 
Cloto ,  Cloto ,  ton  fil  si  bien  construit , 
Si  bien  tissu ,  qui  faisoil  tant  de  fruit, 
Est  mis  au  bas;  il  a  prins  mortel  somme. 
Ta  faulse  seur,  qui  les  humains  consomme , 
L'a  rué  jus ,  palle ,  mort  et  transy  ; 
Pas  ne  cuidoie  qu'il  en  allast  ainsi  ; 
Promis  m'avoil  de  faire  mons  et  vaulx 
Et  ses  subjcz  tenir  en  paix  aussi  ; 
11  eust  ce  fait  et  parachevé ,  si 
La  faulse  Mort  n'eust  entendu  sa  faulx. 

Or  es  tu  bien  plaine  d'oultrecuidance, 
Fiere  Allropos ,  qui  t'esbas  et  qui  dance 
Quant  les  humains  tu  navres  de  ton  darl, 
D'avoir  féru,  griefvemcnt,  par  oullrance, 
Sans  espérer  d'en  avoir  recouvrance , 
Ce  noble  corps  qui  fut  jadis  plain  d'art. 
Dire  on  pourroit  que  tu  as  cl  prens  pari , 

1.  luip.  :  si  bien. 


LoYS  XI  ET  Charles  VIII.       99 

0  Cibelles,  des  biens  que  tu  luy  donnes, 
Veu  qu'on  te  voit  royal  ceplre  et  couronne, 
Roys,  ducz  et  princes,  tous  les  jours  assaillir; 
Je  ne  sçay  pas  comme  elle  te  guerdonne , 
Mais  tu  luy  fais  sa  pari  trop  grande  et  bonne , 
Car  pour  elle  toutes  gens  lais  faillir. 

Que  t'avoit  fait  ce  noble  et  sage  prince? 
Dy  moy  pourquoy  tu  Tas  rendu  si  mince. 
Oncq  ne  mcffil  ;  il  n'avoit  point  mespris. 
Qui  le  faisoit  venir  à  sa  province 
Le  surprendre  du  dart  qui  si  fort  pince 
En  luy  faisant  faillir  tous  ses  espris? 
Oncques  ne  fut  de  ses  ennemis  pris, 
Et  si  fut  plain  de  prouesse  et  vaillance  ; 
Trouvé  s'csloit  près  de  canon  et  lance, 
Picques  et  dars,  entre  ses  ennemis, 
Etmainlenanl  en  repos  et  plaisance 
Tu  Tas  surprins  par  une  nonchallance , 
Dont  plusieurs  sont  tristes  et  remis. 

C'estoit  celluy  qui  m'aymoit  si  très  fort  ; 
C'estoit  mon  bien ,  mon  soûlas  ,  mon  confort  ; 
C'estoit  mon  filz  ;  helas,  j'estoie  sa  mère; 
C'estoit  mon  cueur,  c'estoit  tout  mon  support; 
Las,  ay-je  tort  se  je  fais  desconfort 
Pour  ceste  mort  et  separance  amère? 
Faulse  Atlropos ,  plus  vile  que  Lhiméro  , 
Pourquoy  as- tu  ravy  cil  qui  vivoit 
Honnestcment  etTqui  point  ne  juroit? 
Las ,  c'est  celluy  qui  fisl  faire  deffence 
Que  qui  le  nom  de  Dieu  blasphemeroil, 


100       Lf.s  Epitapues  des  Roys 

Puny  seroiti.  Aussi  tanl  il  aymoit 

Tous  gens  leitrez  que  je  meurs  quant  je  y  pense. 

Ha,  noble  filz,  si  Iresclievallereux, 
Doulx  el  bénin ,  courtois  el  amoureux , 
Support  des  bons,  aux  mauvais  mortifique, 
Le  départir  de  vous  m'est  douloureux. 
J'en  ay  le  cucur  si  triste  et  langoureux 
Que  mon  esprit  en  est  impacifique. 
0  noble  cucur,  o  vouloir  princilique, 
Père  des  povres,  desvet'ves  protecteur. 
Vous  estiés  des  François  le  pasteur; 
Mais  Mort  vous  a  fait  en  terre  héberger. 
Ha,  bon  Charles,  plus  n'estes  gouverneur; 
La  Mort  vous  a  fait  laisser  tout  honneur 
Et  trespasser  aussi  tost  que  ung  bergier. 

Et,  puisqu'il  fault  que  par  vaulx  et  montaigne 
Piteusement  à  par  moy  me  complaigne , 
En  souspirant  narreray  de  voz  faitz. 
Premièrement  avez  conquis  Bretaigne, 
Ou  la  duchesse  [vous]  prinstes  pour  compaigne, 
En  deschargeant  vos  subjez  du  grand  faiz. 
Tousjours  depuis  vostre  peuple  a  en  paix. 
Picardz,  Normansavez  eniretenuz; 

1.  C'étûit ,  comme  les  ordonnances  sur  les  taverniers 
et  sur  les  faux  nionnoyeurs,  un  de  ces  édits  qu'on  renou- 
Teloit  toujours ,  parce  que  le  mal  étoit  toujours  aussi 
grand.  Saint  Louis  avoit  sinon  inauguré,  du  moins 
poussé  plus  loin  que  tout  autre  les  sévérités  à  cet  égard, 
et  l'on  peut  consulter  sur  ce  point  la  Table  du  Join- 
ville  de  l'Imprimerie  royale,  au  mot  Jurementii. 


Lots  XI  et  Charles  VIII.      loi 

Les  Bourguignons  se  sont  aussi  tenuz 
De  voz  amys ,  sans  faire  aucune  guerre  ; 
Et  les  Flamans  se  sont  bien  maintenus; 
Au  roy  d'Espaigne  de  voz  grans  revenus 
Avez  baillé  de  Roussillon  la  terre. 

Passé  avez  Millan  et  Lombardie, 
Et ,  quelque  chose  que  le  faulx  Lombart  die , 
Les  avez  fait  de  paour  trembler  souvent; 
Les  Genevois  et  plusieurs  d'Italie 
Vous  voulurent  brasser  quelque  folie, 
Mais  de  leurs  faiiz  n'est  emplus  que  de  vent , 
Et  d'un  vouloir  1res  benyn  et  fervent 
Au  pape  feisles  très  humble  obéissance  ; 
Puis  vous  allastes  prendre  la  jouissance 
De  Cecille,  où  fusles  couronné , 
Et,  n'eust  élé  '  le  tour  et  lanuysance 
Qu'on  voulut  faire  en  ce  pays  de  France , 
Contre  les  Turcz  eussiez  guerre  ordonné. 

Et,  au  retour  de  celle  grant  conquesle. 
Les  faulx  Lombars ,  qui  tirent  si  grant  queste 
Qu'ils  amassèrent  bien  trente  raille  eslrangiers, 
Vous  voulurent  faire  guerre  cl  tempeste  ; 
Mais  sur  leurs  ventres  passastes  sans  requesle, 
A  peu  de  gens ,  comme  conduit  des  anges  ; 
Puis  vous  en  vinstes  rendre  louanges 
A  SainctDenys,  où  gisez  maintenant*. 

1.  Imp.  :  Et,  ce  n'eust  esté. 

3.  J'ai  traité  en  détail,  dans  les  Archives  de  l'art 
français  {Documents,  t.  I ,  p.  129-132),  ce  que  l'on  sait 
de  son  tombeau ,  ouvrage  de  Guido  Mazzoni ,  dit  Pa- 


102       Les  Epitaphes  des  Roys 

Deux  ans  après ,  non  pas  inconlinanl, 

Du  mois  d'avril  le  jour  qu'on  dit  seplicsme , 

La  fière  Mort  d'un  cruel  dartpoingnanl 

Vous  vint  férir,  non  vostre  lieutenant, 

En  vous  rendant  tout  iransy  sans  nul  esme. 

Fin  avez  pris  aussi  bien  que  Xerxès , 
Que  Priamus,  Charlemaigne,  Ulixes, 
Que  Cipion,  que  César  .Iulius; 
Vous  avez  prins  aussi  bien  le  décès 
Que  Alexandre  et  que  Polinices, 
Ou  que  Cirus,  Cresus  et  Darius; 
La  Mort  vous  à  tous  mis  et  rués  jus, 
Et  plusieurs  autres  pleins  de  vaillance  et  bien; 
Nul  espargne  ,  tant  soit  granl  terrien , 
Foible  ne  fort  ;  elle  met  tout  au  bas  ; 
Dire  on  ne  peut  quant  on  meurt,  et  combien 
On  doit  vivre ,  le  vouloir  en  est  sien  ; 
Brief,  il  n'est  point  de  plus  dangereux  pas. 

A  tant  me  tais ,  pour  le  faire  plus  brief. 
De  ce  feu  roy,  combien  qu'il  me  soit  grief. 
Ce  nonobstant  à  mes  dilz  je  melz  fin. 
En  espérant  que  de  ce  grant  meschief 
Auray  de  brief  guerison  et  relief 
Au  roy  Loys ,  son  parent  et  affin , 
En  depriant  le  Créateur  à  fin 
Qu'il  le  vueille  si  bien  entretenir 
Que  ses  pays  il  puisse  en  paix  tenir; 

ganino,  sculpteur  de  Moclène,  que  Charles  VIII  avolt 
ramené  de  Naples  avec  d'autres  ouvriers  italiens. 


LoYS  XI  ET  Charles  VIII.      io3 

Bien  le  fera ,  c'est  ung  prince  sans  blasnie, 
Et ,  pour  au  point  retourner  et  venir, 
Ayons  ireslous  du  feu  roy  souvenii-, 
Et  prions  Dieu,  sans  cesser,  pour  son  ânr.e. 

Amen. 


Ensuit  la  complainte  des  trois  Estaljn 
et  'premièrement  de  Noblesse. 

onlre  toy,  Mort,  douloureuse  et  despite 
^%  Angoisseuse,  maleureuse  et  mauldicte, 
'  "  Geste  complaincte  ay fondée  etescripte. 
De  cueur  courrouce,  où  nul  plaisir  n'a- 
Noircy  de  dueil  et  aggravé  de  paiue,  [bite, 

Je  t'appelle  de  trahison ,  villaine  ; 
De  toy  me  plains  de  toute  ma  puissance 
D'avoir  occis  le  noble  rov  de  France. 


Complainte  de  FEglise. 

Je  fais  trésor  des  regrets  que  j'amasse, 
Et  n'est  ung  bien  passé  que  j'oubliasse 
Pour  chascun  jour,  quelque  chose  qu'avienne; 
Tant  que  lame  en  mon  corps  se  tienne 
Ne  cesseray  prier  pour  le  feu  roy; 
Subjecle*  y  suis ,  et  si  faire  le  doy  ; 

1.  Iinp.  :  Car  subjecte. 


io4   Les  Epîtaphes  drs  Roys,  etc. 

Mort  est  trop  tiere  en  son  oultrecuidancc 
D'avoir  occis  le  noble  roy  de  France. 

Complainte  de  Labour. 

Adieu  chansons ,  que  volenliers  chantoye , 
Et  les  beaulx  dictz  où  je  me  delictoye; 
Je  n'ay  membre  qu'en  langueur  ne  labeure; 
Rien  ne  m'est  bon,  n'aultre  bien  ne  savoure  ; 
Si  me  tarde  que  jà  mort  de  dueil  soye , 
Sans  plus  chercher  jamais  place  ne  voye  ; 
Contre  la  Mort  n'a  point  de  résistance 
D'avoir  occis  le  noble  roy  de  France. 

Dieu  en  ait  Vâme. 
Amen, 


io5 


La  Légende  véritable  de  Jean  le  blanc. 
M.D.  LXXV*. 


Légende  véritable  de  Jean  le  blanc. 

n  m'a  mis  des  dieux  au  rancr, 
Rt  si  ay  nom  Jean  le  blanc , 
I  Rondelet,  fail  à  la  haste, 
'  Soiinel  et  dieu  de  pasle; 
Chascun  s'en  moque  en  tout  lieu  ; 
J'ayme  mieux  n'estre  plus  dieu 
Que  de  l'eslre  en  telle  sorte. 

T.  In-i8  de  33  pages ,  sous  les  signatures  A-C  ;  26 
lignes  à  la  page.  Quand  on  aura  lu  la  pièce,  on  ne  s'é- 
tonnera pas  de  n'y  trouver  ni  le  nom  de  l'auteur,  ni 
celui  de  l'imprimeur  :  ils  auroient  passé  un  vilain  quart 
d'heure  dans  les  mains  des  catholiques.  C'est  comme 
le  développement  de  l'épigrammc  du  Dieu  des  papistes, 
imprimée  en  i563  (cf.  t.  VII,  p.  42-45),  et  de  deux 
des  strophes  de  la  chanson  de  Hari  l'Ane  {Ibidem,^.  49)  ; 
mais  celle  Légende  est  bien  autremenl  spirituelle  que 
l'épigramme;  elle  est  aussi  bien  plus  légère,  et  le  choix 
du  vers  de  sept  pieds  y  est  bien  pour  quelque  chose. 
Le  Passe-Temps  de  Jean  le  blanc,  qu'on  lira  à  la 
suite,  quoique  imprimé  à  la  même  date,  avec  les 
mêmes  caractères  et  le  même  fleuron  au  titre,  ne  me 


io6        Légende  véritable 

Or,  à  fin  qu'on  se  déporte 
D'ainsi  me  déifier, 
Je  vous  veux  spécifier 
Par  le  menu  qui  je  suis  ; 
Car  plus  porter  je  ne  puis 
Qu'ainsi  de  moy  on  se  rie. 
J'ayme  mieux  n'csire  qu'oblie 
Et  qu'on  me  joue  à  la  raife 
Que  voir  faire  la  piaffe 
A  ma  saincie  déilé. 
Voici  donc  la  yerité 
De  moy,  au  long  et  à  plein. 

Je  suis  nay  d'un  petit  grain 
Mis  enterre  àTadventure, 
Où  je  souffre  la  froidure , 
Le  vent,  la  neige  et  l'orage. 
La  personne  dcsgoustée 
D'une  main  précipitée 
Me  prend ,  m'emporte  de  joye , 
Et  dans  un  mortier  me  broyé , 
Et  nvarrouse ,  en  ce  faisant , 
D'un  vinaigre  fort  cuisant  ; 
Puis,  pour  fin  de  sa  besongne, 
A  deux  belles  mains  m'empongne 
Et  me  serre  tellement 
Qu'au  milieu  de  ce  tourment 

parottpasdu  même  auteur;  la  forme  en  est  moins  fran- 
çoise  et  moins  heureuse;  dans  tous  les  cas  il  seroit  cer- 
tain, à  cause  de  son  infériorité,  qu'il  a  été  écrit  le 
second,  quand  même  ses  premiers  vers  ne  feroienl 
pas  allusion  à  cette  Légende  verilahlt. 


DE  Jean  LE  BLANC.  107 

Toute  mon  humeur  distille  ; 
Puis,  comme  chose  inutile, 
Ce  qui  reste  de  mon  corps 
Est  poussé,  jette  dehors. 
Voilà  comme,  en  me  broyant, 
Ledesgousté,  lefrinnt, 
D'une  vertu  qui  n'est  fausse , 
Me  transsubslantie  en  sausse 
Verte,  gaye,  appétissante, 
Et,  alors  qu'on  me  présente 
Sur  la  table  à  descouvert, 
On  m'appelle  Jean  le  vert. 

Si  je  ne  sers  au  repas. 
Ma  condition  n'est  pas 
Plus  asseurée  et  meilleure; 
Car,  si  aux  champs  je  demeure, 
Je  suis  rongé  de  la  chèvre , 
De  la  brebis  et  du  lièvre , 
Du  bœuf,  de  l'asne  et  cheval. 
Et  de  maint  autre  animal  ; 
Les  oyes  à  grans  monceaulx , 
Et  plusieurs  autres  oiseaux, 
Me  paissent  pareillement 
A  part  et  ensemblement. 

De  là  je  vien  peu  à  peu 
A  croislre  de  nœu  en  nœu , 
Et  finalement  suis  fait 
Un  cspy  gros  et  refait , 
Fourni  de  beaucoup  de  grains. 
Les  passans  entre  leurs  mains 
A  l'heure  rue  vont  froissans  ; 


io8         Légende  véritable 

Vents  et  orages  naissants 

Me  mènent  à  leur  vouloir  ; 

Les  grands  pluyes  me  font  choir 

Tant  que  ma  leste  pesante 

Souvent  demeure  gisante 

Sur  la  terre  et  y  pourrit. 

Et  ce  qui  point  ne  périt 

N  a  point  trop  meilleure  issue  ; 

Car,  la  moisson  advenue , 

Il  n'est  fils  de  bonne  mère 

Ouinetasche  à  me  def faire. 

Hommes ,  femmes ,  cnfans ,  filles , 
Viennent  avec  des  faucilles 
Me  coupper  tout  au  travers 
Et  me  couchent  à  l'envers, 
Me  garrotent  et  me  lient. 
Et  me  foulent  et  me  plient. 
Passent  des  fourches  ferrées 
Parmi  mes  veines  serrées, 
Puis  m'empalent  sans  merci. 

Estant  empalé  ainsi, 
On  me  traîne  en  une  grange; 
Là  on  m'entasse  et  arrange, 
Et  me  foulle,  en  ce  faisant. 
Le  mau-sade  païsant 
Avec  ses  pieds  tant  qu'il  peut, 
Pour  me  mettre  comme  il  veut. 
Là  ne  puis  longuement  estre 
Oue  soudain  le  rat  champestre 
Me  visite,  me  salue  , 
Et  d'une  dent  esmoulue 


DE  Jean  lf.  blanc,  109 

Jtfe  faict  crociller  le  corps. 
De  ceste  presse  je  sors 
Lors  qu'à  la  chaleur  plus  forte 
Dedans  une  aire  on  me  porte; 
Trouppe  de  chevaux  y  entre 
Qui  nrie  passent  sur  le  ventre 
El  repassent  plusieurs  fois, 
Jusques  à  ce  que  je  sois 
Tant  pelaudé,  tant  bourré 
A  grans  coups  de  pied  ferré, 
Que  ma  robbe,  et  ceste  aresle 
Qui  sesleve  sur  ma  leste 
Me  délaisse  entièrement. 

Ailleurs  on  fait  autrement  : 
Quatre  batteurs  mal-piteux, 
Ou  bien  trois ,  ou  du  moins  deux , 
Se  mettent  à  un  int,lani 
A  me  dauber  tant  et  tant 
Qu'une  sueur  générale 
Depuis  leur  teste  dévale 
Jusques  à  leurs  pieds  puans , 
Et ,  peu  à  peu  remuans. 
Ne  laissent  un  seul  endroit 
Que  par  le  flanc  et  à  droit 
Ne  me  bâtent  à  outrance, 
Et  le  tout  à  la  cadence; 
Et,  pour  croislremon  martyre, 
Apres  encore  on  me  vire 
De  l'autre  costé ,  à  fin 
Que  je  sois  batu  sans  fin. 
En  après  on  me  ravale, 


110         Légende  véritable 

Et,  avccques  une  pale, 

On  me  jcUe  en  l'air  bien  haut 

Pour  me  faire  prendre  un  saut. 

Voici  qu'ailleurs  on  me  fait  : 
Dedans  un  van  on  me  met; 
Là  dedans  on  me  pourmènc , 
On  me  vire ,  on  me  demene , 
On  me  secoue  ,  on  me  branle , 
Et ,  pour  me  donner  le  branle , 
Le  vanneur,  de  ses  genoux , 
Frappe  le  van  par  dessous. 

Après  que  j'ay  bien  sauté , 
Un  boisseau  est  apporté , 
Dedans  lequel  on  me  verse  ; 
Puis  une  troupe  perverse 
Au  sac  me  met  prisonnier, 
De  là  m'enferme  au  grenier , 
Où  un  peu  je  me  repose. 
Mais  cela  est  peu  de  chose , 
Car  les  passes  ' ,  les  pigeons , 
Les  souris ,  les  papillons , 
Me  font  la  guerre  à  toute  heure , 
Et,  lorsque  plus  [je]  m'asseurc, 
Voici  un  nouveau  mcschef. 
C'est  le  boisseau  de  rechef 
El  le  sac ,  mes  ennemis , 
Où  prisonnier  je  suis  mis 
Pour  m'cnvoyer  au  moulin. 

1.  Les  moineaux,  de jaawcr. 


DE    Jean    LE    BLANC.  111 

0  la  mal-heureuse  fin 
Qui  là  m'est  prédestinée! 

Une  mœule  y  est  tournée 
D'un  artifice  admirable, 
D'une  roideur  incroyable , 
Sur  un  lict  de  pierre  forte  , 
Qui  brise  de  telle  sorte 
Tout  ce  qu'on  mect  sus  ce  lict 
Qu'il  est  à  Tinstant  réduit 
En  poudre  menue  et  fine 
Qu'on  nomme  de  la  farine  ; 
Là ,  par  une  grand  tremue , 
Qui  peu  à  peu  me  remue , 
Au  licl  on  me  fait  descendre , 
Et  la  mœule  me  fait  cendre 
Aussi  déliée  et  blanche 
Que  la  neige  de  la  branche  ; 
La  mœule  m'envoye  et  met 
Dedans  l'arche  ou  dans  la  met , 
Et,  quand  là  on  me  regarde, 
Jamais  homme  n'auroit  garde 
De  dire  :  «  C'est  ci  le  grain 
Duquel  ce  saccstoit  plein.» 
Jamais  il  ne  le  diroit, 
Quand  point  il  ne  le  sauroit. 

Voici  venir  de  nouveau 
Le  sac  avec  le  boisseau  ; 
Dedans  l'un  je  suis  foulé, 
Dedans  l'autre  dévalé 
Pour  y  estre  prisonnier. 
Lors,  me  prenant,  le  mounier 
Me  jette  avec  son  valet 


iti        Légende  VERITABLE 

Sus  son  asne  ou  son  mulel; 
Il  m'envoye  en  la  maison 
De  ma  première  prison. 
Là  me  prend  une  chambrière* 
De  ce  faire  coustumière  , 
Qui  me  sace  ,  me  beluie, 
Me  vire,  me  culebuie. 

Sorlant  de  ce  beluleau, 
Messire  Jean  prend  de  l'eau 
Un  peiil  tiédie  au  feu  , 
Et  me  brasse  peu  à  peu , 
El  me  deslrempe  cl  me  bal 
Tout  à  l'enlour  et  à  plal. 
11  met  chauffer  cependant 
Des  fers  sur  le  feu  ardent 
Faits  en  la  forme  et  manière 
De  ceux  là  d'une  gauffriùre, 
Les  frotte  d'un  peu  de  cire , 
Puis  entre  deux  me  met  cuire, 
El  me  tourne,  me  fracasse, 
Me  façonne,  me  compassé. 
Tant  qu'il  me  fait  une  oblie  , 
Belle,  blanche  et  bien  polie, 
Portant  la  forme  el  figure 
D'un  homme  qui  mort  endure 
Sur  une  croix,  ou  qui  sort 
D'un  tombeau  vainqueur  de  mort. 

Quand  je  sors  de  ceslc  presse , 
11  prend  en  sa  main  traistresse 
Un  compas  dont  une  branche 

1.    Imp.  :  chatuberière. 


DE  Jean  le  blanc.  it3 

Est  un  petit  fer  qui  tranche. 

Avecquescet  instrument 

Il  m'arrondit  tellement 

Que  figure  plate  au  monde 

Ne  sauroiicslre  plus  ronde. 

Cela  fait,  il  me  regarde 

Et  soigneusemenl  prend  garde 

S'il  y  a  dans  tout  mon  corps, 

Soit  dedans  ou  soit  dehors, 

Quelque  paille  ou  quelque  ride, 

Ou  bien  quelque  perluis  vide. 

S'il  me  trouve  bonne  mine, 

Dès  ceste  heure  il  me  destine 

A  estre  Dieu  de  la  messe. 

Et  à  ceste  fm  me  laisse 

Dans  une  boite  petite. 

Où  comme  en  prison  j'habite 

Jusqu'à  l'heure  de  ma  mort; 

Car,  à  l'heure  qu'on  m'en  sort, 

C'est  pour  estre  dévoré, 

Après  m'avoir  adoré 

Comme  Dieu  un  peu  de  temps. 

Mais  de  tout  cela  j'entens 

Vous  déclarer  la  façon 

Pour  vous  servir  de  leçon. 

Maistre  Jean  vient  à  l'église, 
Où  il  prend  sa  grand'chemise 
Traînant  d'un  grand  pied  par  terre , 
Et  d'un  grand  cordon  se  serre 
Pour  se  trousser  proprement^ 
Quatre  boisseaux  de  froment 

P.  K     VIII.  8 


1  l4  L  E  G  E  N  1)  i;    \  i;  R  1  T  A  15  L  IL 

Tout  autour  de  la  ceinture. 
Puis  il  se  coiffe  la  leste 
Dessus  son  bonnet  à  crcste , 
Et  se  lie  et  se  garrote 
En  mirloret  ou  marmote. 
Après,  une  estole  il  prend, 
Qui  en  escharpe  se  rend 
Depuis  l'espaule  senestre 
Jusqu'au  flanc  et  costé  dextre , 
Faisant  un  nœud  sur  la  hanche 
Et,  par  dessus  sa  grand'manche , 
Passe  un  brasselet  bien  large 
D'ostadine  ou  bien  de  sarge. 
Sur  tout  cela  il  s'affuble 
D'une  belle  grand'chasuble , 
Et  au  milieu  d'elle  passe 
Par  un  trou  sa  teste  grasse. 

Ainsi  caparassonné , 
Ainsi  brave  et  atourné, 
A  l'autel  il  se  va  rendre. 
De  vous  vouloir  faire  entendre 
Tout  le  mistère  qu'il  fait, 
Cela  n'est  pas  de  mon  faicl  ; 
Il  se  vire,  il  se  pourmène. 
Il  se  baisse ,  il  se  ramène  , 
Parle  haut  entre  ses  dens , 
Sort  dehors,  rentre  dedans  ; 
Une  saison  il  sommeille  ; 
Tout  à  coup  il  se  resveille, 
Fait  des  croix ,  parle  par  signes, 
Fait  cinquante  mille  mines. 


D  L    .1  K  AN    LE    UL  ANC.  1  l5 

Le  povre  peuple  assemblé 
Est  esbahi  et  troublé. 
Ne  sachant  que  c'est  à  faire; 
Mais  le  but  de  ce  mystère 
Est  en  fin  pour  m  engloutir, 
Non  pas  si  tost  au  sortir 
Comme  seroit  mon  désir. 
Car  il  veut  avoir  plaisir 
De  moy  encor  un  petit 
l'our  entrer  en  appétit. 

Il  nie  prend  joliement, 
Et  me  pose  dignement 
Avec  deux  doigts  sur  la  napi)e  ; 
Un  peu  après  il  me  happe. 
Et,  faisant,  par  plusieurs  fois. 
Sur  moy  des  signes  de  croix, 
Me  dit  cinq  mots  en  l'oreille , 
Par  lesquels,  ô  grand'merveille ! 
Je  suis  fait  Dieu  plus  soudain 
Qu'on  n'auroit  tourné  la  main. 
Ces  mots  se  disent  si  bas 
Que  le  peuple  ne  l'oit  pas , 
Et  voit  seulement  la  mine 
De  messir'  Jean,  qui  latine, 
Et,  guignant  de  leste  et  d'yeux. 
Rote  ces  mots  précieux. 

Qui  ne  pcnseroit  à  l'heuio 
Et  tiendroitpour  chose  seurc 
Que  je  serois  désormais 
Exempt  de  mal  pour  jamais , 


ii6        Légende  véritable 

Estant  venu  Dieu  ainsi? 
Je  le  pensois  bien  aussi; 
Mais,  las  !  ma  divinité 
N'est  rien  que  calamité, 
Rien  qu'ennuy  et  desconfort, 
Et  (inalomcnl  ma  mort; 
Car  escoulez  le  bon  iraict 
Que  ce  beau  fait-Dieu  me  fait. 

Avec  deux  mains  me  tenant, 
11  me  monstre  incontinent 
Au  peuple  ,  tout  ainsi  comme 
S'il  leurdisoit  :  «  Voici  l'homme 
Qui  fait  les  dieux,  et  voici 
Le  Dieu  qu'il  a  fait  aussi; 
Regardez,  faites  luy  feste; 
Puis  nu;  hausse  sur  sa  leste, 
S'inclinant  premièrement , 
Fuis  se  haussant  tellement, 
Qu'en  le  voyant  ainsi  croistre 
11  fait  clairement  paroistre 
Que  de  luy  n'est  peu  de  chose. 
Cela  fait,  bas  il  me  pose , 
Me  reprend,  me  remet  bas; 
Et  a  un  temps  ses  esbats 
A  me  tourner,  me  virer, 
Me  contempler,  m'admirer, 
A  me  jetter  des  œillades, 
A  faire  des  mines  fades, 
A  ses  mains  esparpiller, 
A  les  joindre,  à  sommeiller, 
A  se  resveiller  soudain  , 


deJeanleblanc.  117 

A  me  prendre  encor  en  main 
Et  me  monstrer  de  nouveau 
Sur  l'espaule  au  peuple  veau  , 
Qui  s'incline,  qui  m'adore, 
Kl  qui  joint  les  mains  encore 
Toul  ainsi  que  s'il  disoil 
A  ce  peuple  qui  me  voit  : 

«  Le  voilà,  le  compagnon  ! 
Esl-il  beau ,  esl-il  mignon  ? 
Ne  l'avez-vous  pas  veu  tous? 
Ce  ne  sera  pas  pour  vous  ; 
Vous  le  pouvez  adorer, 
iMais  je  le  veux  dévorer 
Après  qu'encores  un  peu 
Il  m'aura  servi  de  jeu.  » 
Ce  jeu ,  c'est  le  jeu  du  chat 
Qui  de  la  souris  s'esbat, 
De  sa  pâte  la  pourmène, 
1-a  recule,  la  ramène , 
Fait  semblant  de  ne  la  voir, 
l'A  de  dormir  sans  mouvoir  ; 
Puis,  quand  ses  jeux  sont  passez 
Et  qu'il  voit  que  c'est  assez  , 
La  mange  hastivement. 

Ainsi  prend  esbatement 
De  moy  messire  Janot, 
Qui  devant  le  peuple  sot 
Par  la  moitié  me  départ , 
Puis  encores  me  repart , 
Et,  empoignant  un  calice  , 
Fait  verser  à  son  novice , 


ii8         Légende  veritabli: 

Ou  son  clerc,  du  vin  dedans. 
Fait  des  croix,  mène  les  dénis, 
Barbote  et  l'ait  mainte  mine  , 
Puis,  comme  chose  divine , 
M'avale  dévotement; 
Après  boit  gaillardement 
Un  coup  et  n'y  laisse  goutte, 
Ains  soigneusement  esgoutle 
Le  calice  avec  les  doigts, 
Boit  encore  une  autre  fois, 
Puis  nettoyé  sa  vaisselle. 

Voilà  l'issue  cruelle 
Qui ,  après  ces  jeux ,  attend 
Ma  déilé ,  nonobstant 
Qu'il  me  reste  encor  un  traict  : 
C'est  qu'on  m'envoye  au  relraici 
Pour  dernière  sépulture , 
Combien  que  la  pourriture 
De  ce  vilain  puant  ventre  , 
Où  ,  si  mal  fortuné ,  j'entre, 
Au  retraicl  ne  cède  point. 
Tant  est  infect  de  tout  poinct. 

Je  vous  ay  à  suffisance 
Conté  au  long  ma  naissance. 
Le  tourment  elfascherie 
Qui  accompagne  ma  vie 
Durant  mon  humanité 
El  durant  ma  déilé. 
Jugez  maintenant  ensemble. 
Sans  vous  tromper,  qu'il  vous  semble 
De  moy ,  et  quel  Dieu  je  suis , 


DE    J  i:  AN    LE    BLANC.  Hg 

Qui  garenlir  ne  me  puis 
D'eslre  d'un  faquin  moqué , 
Mis  en  pièces  et  croqué, 
Envoyé  dans  la  lalrine 
El  maint  autre  chose  indigne. 
Jugez  s'il  est  raisonnable 
Que  pour  nioy,  Dieu  misérable, 
La  tierce  part  de  la  terre 
Soit  en  combat  et  en  guerre , 
Les  frères  contre  les  frères. 
Les  enfans  contre  les  pères. 
Les  parons  et  les  amis 
L'un  contre  l'autre  soyent  mis 
Pour  se  desfaire  à  outrance 
Par  la  pistole^  et  la  lance  ; 
Jugez,  jugez,  je  vous  prie. 
Si  ce  n'est  pas  grand  folie , 
Pour  un  si  sot  Dieu  que  moy 
Qu'on  voyc  un  tel  dcsarroy 
Que,  depuis  les  empereurs 
Jusqu'aux  povrcs  laboureurs , 
Tout  le  monde  soit  en  peine. 
Toute  la  terre  soit  pleine 
De  force ,  de  voleries , 
De  trahisons,  tromperies. 
Parjures,  desloyautez. 
Et  autres  meschancetez  ! 

Baal ,  à  moy  comparé , 
Est  dieu  doux  et  modéré; 
Moloch  est  dieu  débonnaire 

1.  l'ininière  forme  de  notre  mot  pistolet. 


12  0  J  j  E  G  E  N  D  i:    V  E  R  IT  A  n  L  E 

Si  à  moy  on  le  confère , 

Et  tous  autres  dieux  de  sanc  '. 

Ne  m'ap|)elez  plus  le  blanc; 

Appelez  moy  le  vermeil, 

En  cruauté  nompareil. 

Ceux  que  j'ay  réduits  en  cendre , 

Que  j'ay  fait  noyer  ou  pendre  , 

J.es  massacres  que  j'ay  faits, 

Tant  en  guerre  comme  en  paix. 

En  font  suffisante  preuve. 

(conclusion ,  jo  me  treuve 

Un  dieu  meschanl  jusqu'au  bout  , 

Un  dieu  malheureux  du  tout, 

Et  ne  se  faut  csbahir 

De  journellement  ouyr 

Ces  enragez  huguenots 

Dire  tant  de  vilains  mots  , 

Tant  de  pouilles,  tant  d'injures. 

Tant  de  moqueries  dures  , 

Tant  de  vilaines  paroles 

Contre  moy  et  ces  gens  foies 

Ûui  m'adorent  tous  les  jours. 

Le  pis  est  qu'ils  vont  tousjours , 

Et,  quelque  chose  qu'on  face, 

On  n'en  peut  oster  la  race , 

Tellement  que  les  papaux 

Sont  taillez  d'avoir  des  maux  , 

Si  un  dieu  plus  que  moy  fort 

Me  résiste  à  leur  effort. 

Je  suis  las  de  les  entendre , 

i.  Qui  demandent  des  sacrifices  humains. 


I)  K  Je  a  n  l  k  blanc.  121 

Je  ne  puis  plus  me  défendre; 
11  me  faull  voile  callcr, 
M  enfuir  et  m'en  aller 
Pour  me  cacher  dans  le  puits 
De  l'abysme  d'où  je  suis 
Puis  quatre  cents  ans  sort\ . 
ie  suis  tant  en  durparty , 
Tant  ennuyé ,  tant  lassé, 
Je  suis  tant,  tant  harassé, 
Que  plus  on  ne  m'y  attrape. 

Bran  pour  vous,  monsieur  le  pape , 
Pour  toy,  cardinal  sans  foy , 
Pour  vous,  duc  d'Albe  sans  loy, 
Pour  vous ,  parlemens  pipeurs, 
Pour  vous ,  courtisans  trompeurs, 
Pour  vous,  vilains  apostats, 
Missotiers^  et  renégats, 
Si  soigneux  de  vos  bedaines  ; 
Allez,  vos  fièvres  quartaines  ! 
Malheureux  ,  vous  savez  bien 
Que  ma  déité  n'est  rien , 
Et ,  par  faute  de  courage , 
Vous  venez  me  faire  hommage. 
Bran  pour  toy,  sale  marmite 2, 
Pour  toy ,  Sorbonne  hypocrite , 
Pour  vous ,  cagolz  et  prestraille  ! 
Vous  ne  valez  pas  la  maille^. 

1 .  Diseurs  de  messes.  On  a  déjà  vu  le  mot  dans  une 
autre  pièce  protestante,  t.  8,  p.  28. 
i.  Cf.  le  tome  7  ,  p.  i4o. 
5   Sorte  de  petite  monnoie. 


12  5  L  E  G  E  N  D  F,    V  F.  iU  T  A  H  F.  E 

Je  vous  dy  à  tous  adieu  ; 
Cercliez  ailleurs  voslre  dieu; 
Je  me  retire  au  manoir 
De  mon  père  Jean  le  noir  ^ 
Où  bien  lost ,  comme  j'espère , 
Verrez  aussi  vostre  père. 


Si  quelqu'un  désire  savoir 
L'occasion  de  tant  de  maulx  , 
Et  qui  t'ait  la  guerre  esniouvoir 
En  guerre  ,  combats  et  assaux  ; 

Qui  l'ait  que  tout  le  monde  ainsi 
Est  meslè  de  feu  et  de  sang , 
C'est  Jean  le  noir  qui  fait  cecy 
Pour  sauver  son  fils  Jean  le  blanc. 

Jean  le  blanc ,  à  la  vérité  , 
Ne  l'ut  que  pain  en  premier  lieu; 
Depuis,  par  la  subtilité 
De  Jean  le  noir,  il  devint  dieu. 

Mais  ce  bon  fils ,  recognoissant 
D'où  luy  venoit  si  grand  pouvoir, 
Acquit  un  empire  puissant 
En  recompense  à  Jean  le  noir. 

1.  Le  pape. 


1)  K    .1  K  A  N    I,  K    BLANC.  123 

A  la  fin  le  monde  a  voulu 
Cognoistre  ce  (jui  en  esloil , 
Et,  voyant  ce  Dieu  vermoulu  , 
Et  que  le  rat  s'en  esbatoit, 

Ne  le  voulut  plus  adorer, 
El  le  protesta  net  et  franc  ; 
C'est  ce  qui  fait  désespérer 
Et  Jean  le  noir  et  Jean  le  blanc. 

Jean  le  gris  et  Jean  l'enfumé 
Se  sont  joints  à  eux  pour  ce  faict, 
Et  ont  Jean  le  blanc  reclamé 
Combien  qu'eux  mcsnies  l'aven t  faict. 

Mais  Jean  l'ancien  *  nous  a  appris 
Que  nous  verrions  confondre  et  choir 
Jean  l'enfumé  et  Jean  le  gris, 
Et  Jean  le  blanc  et  Jean  le  noir. 

PSAL.   55. 

Viri  sanguinum  et  dolosi  peribunt. 
Fin. 


A  l'exemplaire  de  l'Arsenal,  que  nous  avons 
sous  les  yeux,  le  premier  possesseur  a  intercalé, 

1.  Le  Christ. 


124  I^EGKNDK    VERITABLE 

sur  deux  pages  qu'il  a  placées  entre  le  titre  et  la 
pièce  ,  la  musique  et  les  paroles  d'ua  canon  pro- 
testant sur  le  même  sujet;  l'écriture  est  bien  du 
temps  même,  et,  comme  ces  chansons  populaires 
des  huguenots  sont  des  plus  rares,  c'est  pour  nous 
une  bonne  fortune  que  d'en  rencontrer  une  sau- 
vée ainsi  par  hasard.  En  voici  les  paroles  : 

C  ANOK. 

Hau,  dom  Jean  le  blanc, 
Toy ,  dieu  de  farine  , 
Ton  pouvoir  sanglant 
S'en  va  en  ruine  ; 
Tout  lire  au  manoir 
De  dom  Jean  le  noir  '. 

llau,  puler  sancte , 
Avec  ta  pantoufle, 
Ton  siège  rente 
S'en  va  comme  ung  souffle  ; 
Tout  lire  au  manoir 
De  dom  Jean  le  noir. 

Hau,  misser  Jacquet , 
Voslre  purgatoire 
S'en  va  sans  acquest , 
Sans  menger,  sans  boire  ; 

I.  Tire  n'est  pas  pris  ici  dans  le  sens  de  tout  va, 
mais  dans  son  sens  militaire:  tout  le  monde  attaque, 
tire  sur  la  maison  du  pape. 


DE  Jean  le  blanc.  iq5 

Tout  lire  au  manoir 
De  dom  Jean  le  noir. 

Hau ,  frère  Marmet , 
La  marmiile  verse  ; 
La  perte  vous  met 
En  très  grant  destresse; 
Tout  tire  au  manoir 
De  dom  Jean  le  noir. 


1  2  H 


\a.   Pas  si:-'i' !•:  >m'S 


Le  Passe-Temps  de  Jean  le  blanc. 
M.D.LXXV^ 


Le  Pusse-Temps  de  Jean  le  blanc. 

ay  déclaré  ma  naissance , 
Wes  progrcz  et  ma  puissance 
'Et  anéantissement; 
'Or  mon  restablissement 
El  ma  [jompe  je  veux  dire, 
Afin  que  qui  viendra  lire 
Ce  discours  de  ma  splendeur 
Tremble  dessous  ma  grandeur. 

Je  pensoy'  que  la  brigade 
Des  rimeurs  de  la  Pléiade 
Façonneroil  en  mon  nom 
Quelques  hymnes  de  renom. 
Ils  ne  veulent  en  moy  croire 
Et  se  moquent  de  ma  gloire  ; 

1.  In-8  de  i6  pages,  sous  les  signatures  A-B ;  l'é- 
nigme elles  épigramuies  sont  imprimées  en  italique. 


n  K    .1  I  :  A  N    L  K    «}  L  A  IM  C .  1  2  7 

Pour  ce  n'altendray  rien  d'eux 
Ny  des  superstitieux, 
Qui,  m adorans ,  ont  la  rage 
Pour  guide  de  leur  courage. 
Moy  mesme  de  mon  honneur 
Ores  seray  le  sonneur. 

Fuyez,  troupe évangelique; 
Hors  d'ici ,  bande  hérétique , 
Qui  piquez  de  chasque  tlanc 
Le  pauvre  dieu  Jean  le  blanc; 
A  vous  ceci  ne  s'adresse  , 
Ains  aux  amis  de  la  messe. 
Si  me  venez  harasser, 
Je  vous  feray  fricasser 
Chez  Jean  le  tyran ,  mon  frère , 
Par  Babylon ,  ma  grand'mèrc. 
Encoresque  blanc  je  sois, 
Si  suis-je  noir  maintes  fois , 
Plein  de  feu  pour  mettre  en  cendre 
Qui  sur  moy  veut  entreprendre. 
Mais  si  voulez  m'accoster, 
Et  pour  croire  m'escouter, 
Ouvrez  un  peu  les  oreilles 
Pour  entendre  mes  merveilles. 

Jean  le  mat,  qui  dieu  m'a  fait , 
El  qui  des  dens  me  desfait , 
Puis  en  sa  pance  m'avale  , 
D'où  j'entre  en  autre  lieu  sale 
Le  lendemain ,  en  rotant 
Cinq  petis  mots,  à  l'instant 
Me  fait  dieu  de  forme  ronde , 


128  Le  Passk-Temps 

Pour  cstre  adoré  du  monde. 
Et,  si  quelque  verlepoingt, 
11  ne  me  dévore  point , 
Ains  en  un  cachot  me  serre , 
Où  je  ne  voy  ciel  ny  terre, 
L'espace  de  douze  mois. 
Là  dedans,  à  maintes  t'ois, 
Tandis  qu'on  sonnoil  Taubade  , 
Et  Jean  le  veau,  mi-malade 
De  la  rage  de  me  voir, 
Passoit  et  malin  et  soir 
Devant  ma  prison  ciboire , 
Ma  couleur  dcvenoii  noire; 
Les  Lignes  et  vermisseaux 
M'ont  livré  cent  mil  assaux, 
Et  ma  divinité  fainte 
A  mort  souvent  l'ut  allainte , 
Si  qu'au  lieu  de  Jean  le  beau 
On  trouvoit  dans  le  tombeau 
De  la  pourriture  tendre 
Qu'il  faloit  réduire  en  cendre. 
Et  moy ,  roi  de  tant  de  rois , 
Suis  bruslé souvenles  fois, 
Mesmes  par  ceux  qui  m'adorent. 

Si  les  vers  ne  me  dévorent , 
Quelque  l'ois  une  souris 
M'assaut  en  ces  lieux  pourris , 
Et  de  moy  fait  gorge  chaude  ; 
Mais ,  s'on  prent  ccsle  ribaude 
Qui  vient  ainsi  m'attachcr. 
Son  corps  est  tenu  si  cher 


D  E    .1  E  A  N    LE    BLANC.  1  29 

Qucnbeau  reliquaire  il  entre, 
Car  elle  a  Dieu  dans  le  ventre. 
Puis  mes  supposts  bien  marris 
L'appclent  Sainclc  Souris. 

Quand  1  "assaut  des  vers  j'eschappe  , 
Si  la  souris  ne  m'attrape, 
El  que  sauf  je  puisse  voir 
L'honneur  que  me  fait  avoir 
Jean  rengraissé  qui  me  mange. 
C'est  une  merveille  cstrange 
Des  caresses  qu'on  me  fait. 
Mais  si  tost  je  suis  desfait 
Qu'en  coste  métamorphose 
On  void  bien  qu'il  n'y  a  chose  , 
En  tout  ce  grand  univers. 
De  changeniens  plus  divers 
Que  moy ,  qu'un  Jean  rasé  forge 
Par  le  souffle  de  sa  gorge. 

Le  jour  des  drapeaux  venu, 
Jean  brigand  me  lire  nu 
Hors  de  ma  cachette  obscure  ; 
F'uis  en  une  cage  dure 
De  quelque  luisant  cristal  » 
D'or,  ou  d'autre  beau  mêlai , 
Me  loge ,  afin  que  sa  farce 
Trompe  mieux  la  populace. 
Et,  d'autant  qu'en  ce  séjour 
Qui  m'avoil  osté  le  jour. 
Je  suis  devenu  élique , 
Chagrin,  las,  paralytique, 
11  veut,  pour  me  soulager, 
1>.F.VI1I.  , 


/ 


a3o  Le  Passe-Temps 

Dedans  ses  mains  me  charger, 
Et ,  pour  me  faire  un  peu  rire, 
Mille  flambeaux  fait  reluire; 
Mais ,  de  peur  de  m'esblouir 
Ou  me  voir  esvanouir, 
Il  m'enferme  en  ceste  cage , 
Et,  pour  domler  mon  courage, 
La  musique  est  d'un  costé 
Qui,  d'un  ton  regringoté  , 
Vient  adoucir  ma  manie. 
Puis  marche  une  compagnie 
De  soldats  veslus  de  fer, 
Qui  empeschent  l'approcher. 
Ou  que  quelque  main  farouche 
A  ma  déité  ne  touche. 
Car  de  moy  je  suis  perclus  ; 
Je  n'ay  de  force  non  plus 
Qu'un  rien  ou  qu'une  peinture, 
Car  d'un  fol  je  suis  facture. 

0  qu'il  fait  bien  plaisant  veoir 
Jean  brun ,  lils  de  Jean  le  noir, 
Porter  mon  corps  deifique 
Sous  le  poisle  magnifique  ; 
Jean  le  dandin ,  le  cornard , 
L'hypocrite ,  le  paillard , 
Couronnez  de  fleurs  en  teste, 
Couvrent  la  vilaine  beste 
Qui  dans  ses  pattes  me  tient , 
Et,  marmotant,  m'entretient. 
Suivi  de  Jean  croque-messe. 
De  Jean  l'enfumé  qui  vesse , 


DE  Jean  le  blanc.  i3t 

Avec  Jean  le  gris  et  noir. 
De  peur  de  voir  mon  manoir 
S'en  aller  en  décadence 
El  faire  sécher  leur  pance. 

Les  Jeans  de  mille  couleurs 
Suivent  au  pas  ces  voleurs  ; 
L'un  me  fait  une  grimace , 
Criant  quant  il  voit  ma  face  ; 
Un  autre ,  plus  soucieux  , 
Fait  rouler  leau  de  ses  yeux , 
Marry  qu'ainsi  l'on  me  serre  ; 
L'un  m'appelle  dieu  sur  terre, 
L'autre  me  dit  son  sauveur. 
Et  tient  pour  grande  faveur 
S'il  peut  donner  une  œillade 
A  ma  rondeur  blanche-fade. 
Ceux-ci  crient  comme  fouis; 
Ceux-là  hurlent  comme  loups 
Et  font  un  grand  tintamarre. 
Quand  Jean  le  pelé  se  carre 
Auprès  d'un  brave  eschaffaut. 
Là  me  fait  faire  le  saut 
Devant  tous  en  pleine  rue  ; 
Chacun  lors  à  teste  nue 
Va  guignant  ce  crocheteur, 
Et ,  par  diverse  senteur, 
Par  beaux  tapis  et  musique , 
L'amadoue,  flatte  et  pique 
A  m'eslever  de  rechef 
Les  pieds  par  dessus  son  chef. 

sr.pndant  mot  je  ne  sonne. 


Le  Passe-Temps 

Car  cesle  pompe  m'eslonne , 
El  je  prevoy  le  danger 
Où  ce  loup  me  doit  ranger 
Après  sa  longue  morisque. 
Il  fait  du  joyeux  et  frisque , 
11  m'appelle  son  agneau, 
Mais  c'est  pour  m'osler  la  peau 
El  m'engloulir  jusqu'au  centre 
De  son  cyclopiquc  ventre  ; 
Il  me  seroit  trop  meilleur 
D'avoir  perdu  la  couleur 
Et  ma  rondeur  au  ciboire  , 
Dans  la  boîte  ou  dans  l'armoire , 
Ou  d'estre  mangé  des  ratz, 
Que  de  ces  pouacres  raz 
Dont  la  pance  détestable 
Est  de  vérole  l'cslable. 

Mais ,  nonobstant  mes  discours , 
Avec  Jean  le  veau  je  cours, 
Ou  ,  pour  mieux  dire  ,  on  me  porte  , 
Comme  une  charongne  morte , 
Par  maint  endroit  et  quartier. 
En  fin  j'arrive  au  mouslier 
Où  le  sot  peuple  m'adore , 
Quant  Jean  tondu  me  dévore , 
Puis  souffle  un  neuf  Jean  le  blanc. 
Sans  os,  sans  cervelle  et  sang  , 
Que  dès  ce  jour  il  enferme 
Dans  sa  sanglante  caverne  , 
El  le  garde  là  dedans  , 
Pour  le  froisser  en  ses  dents. 


DE  Jean  le  blanc.  i33 

Au  jour  de  la  brave  danse. 

Tandis  homme  ne  s'avance 

A  me  faire  aucun  confort; 

Je  suisillec  Jean  le  mort. 

Si  quelqu'un  devient  malade, 

Je  luy  sers  d  une  salade 

Pour  rentrer  en  appétit, 

Et.s'il  vomit  un  petit. 

On  réduit  mon  corps  en  cendre. 

Jean  messarl  ne  me  veut  prendre, 

Car  il  ne  fait  qu'un  meslier, 

C'est  de  m'avaler  entier. 

Non  en  hachis  ou  potage  ; 

Cestaprest  le  descourage, 

Aimant  mieux  me  saccager 

Qu'en  haricot  me  manger. 

Le  vin  est  la  sauce  seule 

Dont  il  arrouse  sa  gueule. 

En  son  ventre  me  fourrant; 

Je  ne  dy  le  demeurant. 

Au  malade  je  retourne; 

Si  maistre  Gauvain  séjourne  , 

Il  faut  que  moy ,  Jean  le  blanc. 

En  chair,  en  os  et  en  sang. 

Sois  pasture  du  folastre  ; 

Puis  Jean,  le  grand  idolastre. 

Me  re forge  de  nouveau 

Et  me  renferme  au  tombeau 

Jusquesau  jour  de  ma  pompe. 

Mais  lourdement  je  me  trompe , 
Et  toy ,  Jean  fat ,  mon  amy, 


i34  Le  Passe-Temps 

Ne  sois  plus  tant  endormy 
Que  Jean  le  blanc  tu  m'appelles 
En  m'apportant  des  chandelles, 
Suis-je  corpus  Domini? 
Non  ?  mais  porcus  Domini , 
Car  Jean  le  porcher  me  mange; 
El,  puisquen  merde  il  me  change, 
Appelle  moy  Jean  le  bran. 
Puis,  pour  l'avenir,  apren 
A  ne  plus  nommer  ma  fesle  ; 
C'est  le  festin  de  la  beste 
Qui  es  rues  m'a  porté 
Et  après  m'a  decrosté  ; 
C'est  la  feste  à  Jean  Gribouille, 
A  Jean  prescheur  pour  l'andouille , 
A  Jean  le  gris ,  Jean  le  verl, 
A  Jean  de  chancre  couvert , 
A  Janin  jouet  du  pape , 
A  Joguin  le  porte  chappe  ; 
C'est,  pour  tout  dire  en  un  mot  j 
La  grand'feste  à  Jean  le  sot , 
A  Jean  le  noir,  mon  vray  père , 
Et  à  Papauté  ,  ma  mère. 


DE  Jean  le  blanc.  ij5 


Enigme. 

omme  ne  suis,  herbe,  plante,  ny  besle  ; 

iJ'ay  le  corps  rond  et  si  n'ay  bras  ny 
teste  ; 

'  Je  suis  sans  âme,  et  cependant  on  croit 
Que  ce  qui  vit  de  moy  vie  reçoit  ; 
De  terre  suis,  je  redeviendray  terre; 
Vers  et  souris  me  font  cruelle  guerre  ; 
Par  mille  mains,  jeune ,  je  suis  touché 
Et  pour  ma  fin  au  rang  des  dieux  couché; 
Accident  suis ,  sans  aucune  substance. 
Individu  vague  et  sans  apparence  , 
Blanc  en  couleur,  au  moule  façonné. 
Par  maints  endroits  prisonnier  pourmené; 
Si  libre  suis,  une  teste  pelée 
3Ie  fait  sauver  à  bonds  et  à  volée, 
yie  couche ,  levé ,  et  de  moy ,  povre ,  fait 
Dix  mille  tours,  puis  me  jette  au  retrait  ; 
Brief ,  celuy  là  qui  plus  fort  me  caresse 
Est  le  brigand  qui  à  la  mort  me  blesse , 
Me  rompt ,  me  noyé  en  un  fleuve  de  vin; 
Tandis  on  void  ce  messire  Gauvain 
Trembler  de  peur  que  vif  ou  mort  j'eschappe. 
Peuples  et  rois  mon  Excellence  altrappe 
Et  rend  sujets ,  si  qu'ils  n'osent  penser 
A  me  meffaire  et  mes  jours  avancer, 
Et  ceux  qui  ont  d'un  trop  hardi  courage 
A  ma  grandeur  entreprins  faire  outrage  , 
Qu'ont-ils  gaigné?  Je  leur  ay  fait  sentir 


1  .'^G  L  K    P  A  s  S  E-T  E  M  P  s 

Ès  eaux,  es  feus,  un  trop  tard  repentir  ; 

J'arme  le  fils  à  l'oncontre  du  père; 

L'aniy  je  pousse  en  iureur  très  amère 

Contre  Tamy  ;  le  voisin  n'est  pas  seur 

De  son  voisin ,  le  frère  de  la  sœur, 

Ny  la  vertu  n  ose  apparoir  au  monde  , 

Si  tant  soit  peu  mon  ire  se  desbonde. 

Ce  nonobstant  plusieurs  m'ont  en  mespris 

Et  bien  souvent,  me  brocardans,  m'ont  pris. 

Très  maltraité, mis  en  prison  obscure 

Cl  fait  périr  de  mort  infâme  et  dure; 

îdais,  tout  ainsi  que  subtil  vif-argent, 

A  me  refaire  on  mevoid  diligent, 

El  quelquefois  si  bien  je  multiplie 

Qu'il  n'y  a  pas  tant  de  gouttes  de  pluyc 

J'army  tout  Faii'  qu'on  apperçoit  de  dieux. 

Tous  d'un  soufler  sortis  du  ventre  creux 

D'un  gros  mastin  ,  tout  confit  en  vérole; 

Rla  déilé  dépend  de  sa  parole; 

Ou  en  rotant,  ou  en  pelant,  il  peut 

Me  faire  merde  ou  dieu,  ainsi  qu'il  veut; 

Enfermé  suis  bien  serré  dans  l'armoire 

Ou  au  cachot  qu'on  appelle  ciboire  ; 

Mais  il  Centour  des  palais  on  bastit. 

Pour  conserver  à  mes  serfs  l'appétit 

De  m'honorer,  puis  de  là  Ion  me  tire 

Pour  m'esgayer,  et  pour  me  faire  rire 

Ou  me  pourmène;  au  malade  on  me  vend 

En  me  faisant  très  sale  bien  souvent. 

Mais  tant  y  a  que  la  soupe  je  donne, 

Honneurs  et  biens  ,  à  qui  ne  m'abandonne, 

Ou  pour  le  moins  on  dit  (^uc  je  le  fais  : 


DE    JeA.\    le    RLANC. 

Voilà  mon  los  et  mes  insignes  faicts; 
Je  ne  say  rien,  je  n'ay  nulle  puissance  ; 
Mais  tant  y  a  que  je  mangeray  France  ; 
Deux  petits  mois  peuvent  m'anéantir, 
Que  ne  diray  \  je  veux  me  garantir. 


13; 


Epigrammes, 


.  essire  Jean  esl  un  fin  boulanger 
I  Qui  en  son  art  est  sage  et  bien  apris  ; 
11  vent  bien  cher  son  petit  pain  léger. 
Combien  qu'il  ait  la  farine  à  bon  pris. 
A  coups  de  fouet  dcvroil  estre  repris  ; 
Mais  la  personne  est  de  sens  despourveue, 
Ponnanl  argent  de  ce  quelle  n'a  pris  ' 
Et  dont  elle  a  tant  seulement  la  veue. 


Un  jour  aux  champs  messire  Jean  portoil 
A  un  malade  un  dieu  fait  à  la  liaste; 
Mais  un  quidam  qui  de  près  l'acostoit, 
L'importuna  pour  voir  ce  dieu  de  paste. 
En  le  monslrant  le  vent  l'emporte  et  gaste, 
El  prestre  après;  il  ne  le  peut  avoir  ; 
Luy  bien  fasché  commence  à  se  douloir, 
Mais ,  rencontrant  à  ses  pieds  un  navcau  , 

i.  Inip.  ;  n'a  pas  pris., 


i38      Le  Passe-Temps,  ETCi 

Il  vous  lempoigne  et  fait  de  son  Cousteau 
Pour  son  malade  un  dieu  luisant  et  brave. 
Le  patient,  croquant  ce  dieu  nouveau  : 
«  Mon  Dieu ,  dit-il ,  que  lu  me  sens  la  rave  !  » 

3. 

Un  boulanger,  un  peintre ,  un  prestre 
Se  disoyent  princes  des  estais , 
Prétendans  que  nul  ne  peut  eslre 
Sur  eux,  ny  au  ciel,  ny  ça  bas. 
Raison?  Les  dieux  forgent-ils  pas  ? 
Mais  des  trois  qui  sera  le  prince? 
Le  boulanger  en  moins  que  rien 
Remplira  toute  une  province 
De  ses  dieux  ;  le  peintre  peut  bien 
Faire  des  dieux  de  longue  vie  ; 
S'il  faut  que  mon  avis  j'en  die , 
Le  prestre  est  plus  que  tous  les  deux, 
Car  sans  luy  ne  valent  leurs  dieux, 
Et  les  siens  d'un  souffle  il  peult  faire; 
Maisquels  dieux?  Sourds,  muets,  sans  yeux  > 
El  qu'un  coup  de  dent  peut  desfaire. 

Fin. 


I 


Les  Regrets  de  damoiselle  Marie  de  Brames  sur 
V assassinat  du  sieur  de  Brames,  son  père , 
gouverneur  et  commandant  en  la  ville  et  ci- 
tadelle de  Cusset.  —  Lyon. 

M.D.XCVIl'» 


Discours  sur  la  mort  du  sieur  de  Bramesi 


jeux  qui  ont  plus  de  prudence  pour  juger 
les  affaires  du   monde,   et  d'expérience 
[pour    les    conduire,    parlent   du   peuple 
•comme  d'un  monstre  et  d'une  beste  à  plu- 
sieurs testes,  qui  ne  s'apprivoise  jamais  parla  dou- 

1.  Celte  pièce  ,  que  nous  donnons  d'après  rexemplaire 
de  la  bibliothèque  Mazarine  (in-8  de  3o  pages ,  sous  les 
signatures  A-D)j  se  rapporte  à  un  de  ces  cruels  événe- 
ments qui  n'étoient  que  trop  souvent  produits,  au  seizième 
siècle,  par  l'excitation  des  passions  politiques  ei  religieu- 
ses. Malheureusement  le  poème  reste  forcé  de  parler  pour 
lui.  Si  le  théâtre  du  drame  eût  été  eu  Auvergne  ou  en  Ve- 
lay,  les  livres  de  MM.  Mandet  et  Imberdis  sur  les  guerres 
intérieures  qui  s'y  passèrent  à  cette  époque  n'auroient 
pas  manqué  d'éclairer  sur  ce  fait  ;  mais  Cusset ,  qui  est 


i4o  Les  Reguets 

ceur,  ne  se  laisse  conduire  à  la  raison ,  ne  se  dompte 
que  par  la  force,  et  court  aveuglement  aux  préci- 
pices de  sa  propre  opinion,  si  que  celuy  ne  se  peut 
dire  vivre,  ou  sa  vie  est  environnée  de  mille  frayeurs, 
qui  est  contraint  de  vivre  parray  un  peuple  séditieux, 
variable  et  insolent.  Mais  ceux  qui  ont  dit  que  cet 
animal  ne  se  laissoit  prendre  que  par  les  oreilles  et 
n'y  avoit  rien  qui  appaisa  plustôt  sa  fureur  et  re- 
dressa son  esgarement  qu'une  belle  et  éloquente 
voix ,  ne  se  souviennent  pas  que  son  naturel  est  de 

aujourd'hui  dai  s  le  département  de  l'Allier,  arrondisse- 
ment de  La  Palisse ,  faisoit  autrefois  partie  du  Bour- 
bonnois ,  et  se  trouve  par  là  en  dehors  de  leur  cadre. 
Dans  celte  pénurie  de  documents  relatifs  à  celte  affaire, 
le  passage  suivant,  que  nous  avons  rencontré  dans  les 
Mcmoires  sur  V Auvergne ,  adressés  à  Henry  IV  par  Jehan 
de  Vernyes,  lôSg-iôgS,  et  publiés  à  Clermont-Ferrand 
en  i838  par  le  regrettable  M.  Gonod  ,  est  tout  ce  que  nous 
pouvons  citer  sur  la  vie  antérieure  du  siour  de  Brames; 

«  Il  est  très  nécessaire  pour  le  service  du  roi  d'enten- 
dre que  la  dernière  ville  d'Auvergne  est  Cussel,  qui  n'est 
qu'à  une  lieue  de  Bourgogne.  Cette  ville  fut  foriifiée  par 
le  roi  Louis  XI  contre  la  Bourgogne,  et  rendue,  par  le 
sieur  Doyat',  l'une  de  plus  fortes  villesde  France.  Elle 
est  commandée  d'un  côté ,  d'où  on  peut  la  battre  en  ruine, 
à  laquelle  incommodité  pourvut  Doyat,  donnant  moyen 

deux  mille  hommes  de  se  loger  dans  les  murailles,  qui 
ne  peuvent  être  battues.  Cette  ville  est  tenue  par  un  capi- 
taine nommé  Brames 2,  qui,  ayant  toujours  tenu  le  parti 

1.  Jean  de  Doyac,  homme  de  rien,  que  Louis  XI  fiait  par  faire 
gouverneur  d'Auvergne. 

2.  Alias  Braine  et  Bruines,  disent  les  autres  manuscrits  con- 
sultés par  M.  Gonod ,  et  notre  poème  est  une  raison  de  plus  pour 
jire  Brames. 


DE   DAJIOISELLE   MaRIE    DE    BrAMES    i/n 

faire  rien  que  par  force,  et  de  ce  qu'il  doit  qu'en 
tant  qu'il  ne  peut  faire  autrement. 

De  tous  les  peuples  du  monde,  les  François  ont 
esté  recogneus  pour  les  plus  traittables  et  obeyssans: 
mais  despuis  que  cette  sanglante  pomme  de  discorde 
a  souslevé  autel  contre  autel ,  parlement  contre  par- 
lement, et  que  l'authorité  du  souverain  magistral  a 
esté  misérablement  violée,  on  n'a  peu  recognoistre 
aucune  marque  de  cette  première  obeyssance.  Ceux 
qui,  durant  cette  lempeste,  ont,  ou  pour  leurqua- 

de  la  Ligue,  fut  pratiqué  au  service  du  roi  par  M.  de 
Chazeron  ,  pour  ce  que  le  duc  de  Nemours  avoit  fait  plu- 
sieurs entreprises  pour  se  saisir  de  la  place  et  faire  tuer 
ledit  Brames.  On  lui  avoit  fait  plusieurs  promesses  qui 
ne  lui  out  été  observées,  et  lui  sont  dues  plusieurs  som- 
mes de  deniers  pour  l'entretenement  de  sa  garnison.  Il 
s'en  pla  nt.  Si  le  duc  du  Maine  se  retire  en  Bourgogne,  il 
tâchera  à  le  pratiquer;  il  est  hors  de  crainte  du  duc  de 
Nemours.  Si  l'on  ne  poursuit  à  cel^e  affaire,  il  en  avieu- 
dra  du  malheur;  il  a  du  canon  ,  et,  si  celte  place  étoit 
au  duc  de  Mayenne,  le  bas  pays  seroit  perdu,  lui  y  ve- 
nant. »  (a^  Mémoire,  p.  96-97.) 

M.  F.  de  Barghon-Fort-Riant,  k  qui  ce  Recueil  doit  la 
copiedecette  pièce,  affirme,  sans  doute  sur  des  informations 
locales ,  que  de  Brames  avoit  été  nommé  gouverneur  de 
Cusset  grâce  à  la  protection  de  Claude  de  Bourbon ,  gou- 
verneur de  Cariai,  et  que  sa  fille,  née  vers  i54(j ,  se  re- 
lira dans  un  couvent  de  religieuses,  où  elle  finit  ses  jours. 
Il  paroît  aussi  que  la  maison  du  gouverneur  existe  encore 
à  Cusset,  et  M.  Théophile  Villard  ,  artiste  du  pays,  a 
reproduit  dans  un  album,  publié  il  y  a  quelques  années,  cette 
cor-struciion  élevée  au  seizième  siècle,  remarquable  par 
sa  tour  angulaire ,  ses  fenêtres  sculptées  et  son  fronton, 
orné  d'une  inscription  latine  parfaitement  conservée. 


i42  Les  Regrets 

lité  ou  pour  leur  mérite,  commandé  aux  bonnes  vil- 
les, n'ont  pas  dormy  à  leur  ayse.  Ils  ont  esprouvé 
en  eux-mesraes  que  Tybère  avoit  raison  de  dire 
qu'il  tenoit  l'Empire  comme  un  loup  par  les  oreil- 
les, qu'il  le  laisseroit  volontiers  s'il  ne  craignoit 
d'en  estre  mordu.  Que  de  peines  ont-ils  eu  ?  Quelles 
traverses  ne  leur  a-t-il  fallu  passer  pour  maintenir 
leur  authorité  entière  parmy  ceux  qui ,  ayant  une 
fois  gousté  le  poison  d'une  liberté  effrénée,  se  len- 
çoyent,  comme  bestes  farouches  ,  en  toutes  sortes  de 
desordres  et  de  confusions  ? 

Cette  desobeyssance ,  qui  a  porté  ses  effets  jusques 
sur  la  teste  des  plus  grands  et  aux  plus  grandes  vil- 
les, a  excité  d'estranges  desordres  aux  moindres. 
Le  sieur  de  Brames  ayant  receu  du  feu  Roy  ',  d'au- 
guste et  saincte  mémoire ,  le  commandement  sur  la 
ville  et  citadelle  de  Cusset,  s'est  treuvé  quasi  tout  le 
temps  de  sa  vie  avec  autant  de  peine  contre  les 
trahistres  du  dedans  qu'il  luy  a  fallu  employer  de 
courage  et  de  resolution  pour  repousser  les  ennemis 
du  dehors,  qui,  considérant  l'importance  de  cette 
forteresse,  qui  se  présente  de  tel  front  qu'elle  est 
frontière  au  pays  d'Auvergne,  Bourbonnois  et  Fo- 
rests,  ont  fait  plusieurs  efforts  pour  s'en  rendre 
maistres,  bastissans  principalement  leurs  desseins 
dans  l'inconstance  et  perfidie  de  quelques  habitans, 
qui ,  ayant  rompu  toutes  les  resnes  de  leur  naturelle 
subjection  ,  se  promettoyent  des  félicitez  indicibles, 
en  changeant  non-seulement  de  gouverneur,  mai 
encore  des  anciennes  formes  de  gouvernement. 

1.  C'est-à-dire  de  Henri  III. 


DE    DAMOISELLE    MaRIE    DE    BrAMES    1 43 

L'exemple  qu'il  fit  faire  de  ces  traistres*  pour 
consoler  la  constance  et  la  tidelité  des  bons  et  tenir 
en  devoir  ceux  qui  s'esmeuvent  plus  pour  la  terreur 
de  la  peine  que  pour  le  respect  de  la  loy,  fut  cause 
d'une  conjuration  quasi  publique  qui  se  dressa  con- 
tre luy ,  le  feu  de  laquelle  demeura  long  temps  cou- 
vert sous  l'apparence  de  toutes  les  sortes  de  devoirs 
et  de  bienveuillance,  tant  il  est  facile  de  tromper  sous 
le  sainct  respect  de  la  foy.  A  cet  effet  vingt-cinq  ha- 
bitans  de  ce  lieu ,  si  plus  il  ne  s'en  treuve  par  le  pro- 
cès ',  désirant  ou  de  secouer  le  juste  joug  de  la  cita- 
delle et  vivre  à  leur  mode,  ou  de  changer  de  gou- 
verneur, conspirent  ensemble  de  le  faire  mourir,  et, 
pour  luy  oster  toute  l'appréhension  et  les  doubtes 
de  leur  perfidie,  l'asseurent  de  vivre  et  de  mourir 
avec  luy  ,  se  servant  de  la  religion  et  du  serment 
comme  d'une  fausse  porte  pour  faire  passer  plus  as- 
seurement  leur  desloyauté  et  l'exécuter  avec  tant  de 
cruauté  que  l'horreur  en  desrobera  la  créance  à  la 
postérité. 

Car,  comme  le  sieur  de  Brames,  le  lendemain  de 
la  feste  de  l'ascension  de  Nostre  Seigneur  3,  sur  les 

1.  Que  sans  cloute  il  fît  brancher,  selon  la  coutume  som- 
maire du  bon  vieux  temps,  qui,  en  ces  circonstances  seu- 
lement ,  évitoit  avec  soin  les  frais  de  justice. 

2.  Fut-il  fait?  Il  est  bien  probable  que  non. 

3.  On  verra  plus  loin  que  ce  fut  le  6  mai.  Comme  l'As- 
cension, qui  est  une  fête  mobile,  tombe  toujours  quarante 
jours  après  Pâques,  l'année  où  l'Ascension  se  trouve  au 
5  mai  a  eu  Pâques  au  a  7  mars.  Ceci  nous  assure  que  l'évé- 
nement s'est  passé  en  lôgy,  année  où  Pâques  a  été  le  .27 


i44  Les  Regiîets 

quatre  heures  du  soir,  sortoit  de  la  ville  pour  se  re- 
tirer en  sa  maison  des  Gards\  il  fust  assailly  entre 
les  deux  portes,  reçeut  dix-neuf  coups  mortels  et 
plus  de  trente  blessures  ,  par  la  violence  desquels  il 
rendit  à  Dieu  l'âme,  les  plus  belles  qualitez  de  la- 
quelle il  n'avoit  employé  qu'à  son  service  et  àcehiy 
de  sa  patrie.  Ce  grand  Parlement-,  cet  oracle  de  la 
justice,  qui  est,  en  ce  grand  Zodiaque  des  puissances 
souveraines,  entre  la  Force  et  l'Equité,  comme  la 
Vierge  entre  le  Lyon  et  la  Balance  ,  Tasseurance  des 
bons  et  la  frayeur  des  mechans,  ne  pouvant  soufl'rir 
ce  violement  des  droits  divins  et  humains ,  a  commis 
des  premiers  de  son  corps  pour  poursuyvre  la  \  en- 
geance publique  d'un  acte  si  énorme  et  si  flagitieux 
envers  ces  misérables  assassins ,  qui  ne  peuvent  plus 
souffrir  les  furies  vengeresses  qui  bourrèlent  leur 
conscience,  et  les  rendent  en  leur  propre  sentiment 
atteints  et  convaincus  du  plus  barbare  et  exécrable 
assassinat  du  monde. 

C'est  le  triste  mais  très  digne  sujet  de  ce  poëme 
que  sa  fille  a  consacré  à  la  Mémoire,  en  l'airain  de 
laquelle  ce  seigneur  a  basti  le  plus  glorieux  tombeau 
que  fidèle  serviteur  de  son  Roy  pourroit  désirer.  Ce 
sont  les  larmes  que  le  feu  d'une  juste  douleur  éva- 
pore de  ses  yeux  pour  les  détremper  avec  ce  sang 

mars,  et  non  en  iSgC,  année  où  Pâques  est  tombé  le  1 1  avril, 
i.  Voir  la  carte  de  Cassini,  feuille  5i,  où  le  nom  e^t 

écrit  le  Gard;  c'est  à  mi-chemin  entre  Cusset  et  Molle. 
2.  L'Auvergne  et  le  Bourbûnnois  étoienl  du  ressort  du 

Parlement  de  Paris.  C'est  donc  dans  ses  registres  que  l'on 

pourroil  trouver  quelque  trace  de  celte  affaire. 


DE    DAMOISELLE    MaHIE    DE   BrAMES    l45 

qui  invoque  vengeance  du  ciel;  ce  sont  les  derniers 
devoirs  qu'elle  doit  à  la  pieté  et  souvenance  de  celuy 
dont  elle  voudroit  rachepter  la  vie  par  la  sienne. 


Les  Regrets  de  damoiselle  Marie  de  Brames. 

ien  que  mon  ame  soit  de  toutes  parts 

[atteinte 
Des   plus  cuysans  regrets   que  le  ciel 

courroucé 
Sur  uii  chef  ennemy  a  jamais  eslancé , 
Je  n'ay  autre  soûlas  qu'au  deuil  de  ma  complainte. 

Mais  je  ne  puis  pousser  un  seul  mot  de  la  bouche, 
La  tristesse  m'estouffe,  et  le  cœur  me  deffaut  ; 
Si  l'éternel  secours  ne  vient  bientosl  d'en  haut, 
Je  perds  tout  sentiment,  tant  la  douleur  me  touche. 

Reste  encore  à  mon  cœur  quelque  peu  de  courage  ; 
Mais ,  s'il  n'est  soutenu  de  sa  saincle  vertu  , 
Il  ressemble  un  vaisseau  que  les  vents  ont  battu , 
Qui  ne  peut  eschapper  qu'il  ne  fasse  naufrage. 

Verse  sur  luy ,  Seigneur,  ta  céleste  rosée  ; 
Renforce  mes  poulmons  pour,  d'un  cris  haut  et  fort, 
Chanter  par  l'univers  l'injure  et  le  grand  tort 
Que  j'ay  reçeu  des  mains  d'une  troupe  insensée. 

Las,  quand  il  me  souvient  du  mal  qui  me  tourmente, 

p.  F.  VIII.  ,o 


i46  Les  Regrets 

Je  ne  puis  de  mes  yeux  les  larmes  retenir. 
Si  j'en  cuide  esloigner  de  moy  le  souvenir, 
Le  mallieur  d'autant  plus  la  me  fait  veoir  présente. 

11  est  bien  mal-aysé  d'oublier  la  mémoire  , 
Et  taire  la  douleur  qu'en  mon  âme  je  sens; 
La  passion  m'emporte  et  me  trouble  le  sens , 
Car  je  perds  de  mes  yeux  la  lumière  et  la  gloire. 

Guide  ma  plume  et  main,  et  dresse  ma  pensée 
Pour  descrire  ces  vers  en  toute  vérité , 
Lesquels  j'ay  consacrez  à  la  postérité , 
El  pardonne  au  courroux  de  mon  ame  offencée. 

Fais  que  du  droit  chemin  ma  plume  ne  s'esgare, 
Et  que  la  passion  ne  la  transporte  pas  ; 
La  seule  vérité  guide  et  conduit  mes  pas  , 
Elle  est  de  ce  discours  la  bousole  et  le  phare. 

Mais  de  crainte  et  de  peur,  hélas  !  je  tremble  toute, 
Voyant  renouveller  par  ces  vers  ma  douleur. 
Mais,  puisque  Dieu  le  veut,  arrière  toute  peur; 
Jamais  on  ne  se  perd  en  suyvant  celte  route. 

Quelle  rage  et  fureur,  quel  despit,  quelle  envie, 
Juge  inique,  t'ont  meu  contre  ton  bienfacteur, 
Qui  fust  du  bien  public  principal  amateur. 
De  luy  oster  ainsi  cruellement  la  vie? 

Quel  desdain, que!  courroux, quelle  bruslanteflame 
A  embrasé  ton  cœur  et  tous  tes  sens  esmeu, 
D'assassiner  celuy  qui  avoit  lousjours  eu 
Soin  de  te  maintenir,  l'aymant comme  son  ame? 


DE    DAMOISELLE    MaRIE    DE    BrAMES    1 47 

Dis  moy,  homme  de  sang,  avec  ta  bande  inique, 
Pourquoy  commistes-vous  telle  meschanceté? 
Eustes  vous  point  d'horreur  rompre  la  loyauté 
Et  sans  honte  fouler  aux  pieds  la  foy  publique? 

Aviez-vous  pas  juré  aux  mains  de  La  Bastide, 
Vivre  en  toute  amitié  avec  ce  gouverneur? 
Mais,  las,  que  vaut  la  foy  de  l'homme  sans  honneur! 
Il  y  a  trop  de  perte  à  croire  un  cœur  perfide. 

Vous  n'avez  point  de  Dieu,  parjures  misérables; 
Vous  ne  craignez  du  ciel  le  terrible  courroux 
D'avoir  occis  celuy  qui  se  fioit  en  vous 
Et  qui  n'eust  jamais  creu  vos  desseins  exécrables. 

Il  passe  devant  vous,  et  humble  il  vous  salue; 
Vous  vous  jeltez  sur  luy  comme  loups  enragez; 
D'injures  et  de  coups,  cruels ,  vous  le  chargez , 
Et  faictes  ruisseler  son  sang  parmy  la  rue. 

Nommeray-je  celuy  qui,  d'une  aveugle  rage, 
En  voyant  le  corps  mort  sur  la  terre  estandu 
Et  le  sang  à  grands  flots  çà  et  là  respandu  , 
De  plusieurs  coups  de  pied  luy  foula  le  visage? 

Grand  Dieu,  qui  fuis  le  sang,  qui  punis  l'homicide, 
Souffriras-tu  long  temps  cette  inhumanité 
De  tes  plus  sainctes  loix  braver  l'authorité? 
Descharge  ta  fureur  sur  un  tel  parricide. 

Tout  son  corps  fust  percé  par  vous,  troupe  maudite, 


i48  Les  Regrets 

D'espées  dans  les  reins,  de  poignards  dans  le  flanc, 
Tant  que  de  tous  coslez  on  ne  voyoil  que  sang, 
Et  la  mort  lost  après  assez  prompte  et  subite. 

Comme  il  passe  à  travers  ce  traistre  corps-de-garde 
Ils  se  jettent  sur  luy,  ces  tigres  enragez, 
[Et]  dix-neui'coups  mortels  en  son  corps  sont  plongez; 
Le  soleil  en  pallit  et  son  cours  il  retarde. 

On  le  fil  visiter  dans  l'église  de  Molles  * 
Par  trois  chirurgiens,  les  plus  experts  des  lieux. 
Le  sang  crie  vengeance  et  reclame  les  cieux  : 
Le  bruit  de  ce  malheur  soudain  par  tout  s'envole. 

Les  pauvres  souffreteux  vous  maudiront  sans  cesse  ; 
lis  lèvent  vers  le  ciel  et  leurs  cœurs  et  leurs  mains, 
Contre  vous,  desloyaux,  barbares,  inhumains, 
Qui  leur  avez  osté  leur  plus  grande  richesse. 

Il  estoit  le  support  et  ayde  secourable 
Des  pauvres  mendians;  il n'espargnoit son  bien, 
Pour  les  alimenter  et  leur  donner  moyen 
De  vivre ,  tant  il  fust  humain  et  charitable. 

On  ne  pourroit  trouver  une  ame  plus  farouche , 
Un  cœur  plus  desloyal  et  plein  de  cruauté , 
Qu'en  toy,  Prévost,  qui  n'as  ny  foy,  ny  loyauté, 
Ny  propos  asseuré  dans  ta  maudite  bouche. 

1.  Molle  est  un  chef-lieu  de  canton  de  l'arrondissement 
delà  Palisse,  et  distant  de  la  kilomètres  de  Cusset. 


DE   DAMOISELLE    MaRIE   DE   BrAMES    i^g 

Tu  ne  t'es  contenté  de  veoir  les  mains  sanglantes 
Dans  ce  sang  généreux  ;  sans  honte,  sans  raison  , 
Il  te  plaît  de  forcer  et  piller  sa  maison  , 
Laissant  de  loy  par  tout  des  marques  violentes. 

Sa  triste  mère,  ayant  des  ans  plus  de  oclante, 
Captive  tu  retiens,  la  menaçant  de  mort, 
Après  avoir  occis  son  soustien  et  susport , 
Et  ravy  ce  qui  plus  l'entrctenoit  contente. 

Mais  quelle  cruauté  !  luy  monstrer  les  espées , 
Taintes  abondamment  dans  le  sang  de  son  fils, 
Disant  :  «  C'est  à  ce  coup  que  nous  l'avons  occis , 
Et  que  dedans  son  corps  nous  les  avons  trempées.» 

N'estoit-elle  pas  trop  sans  cela  tourmentée? 
Un  cœur  devoit-il  plus  endurer  de  tourment? 
Ne  suffisoit-il  [pas]  d'avoir  (ainsi)  cruellement 
Ravy  de  ses  vieux  ans  l'espérance  asseurée  ? 

Quelle  horreur  de  vous  voir  retourner  devers  elle 
Luy  dire  :  «  Tu  mourras,  et  verras  morts  les  tiens, 
El  si  voulons  avoir  d'eux  et  de  toy  les  biens  ; 
Autre  chose  ne  peut  finir  cette  querelle.  » 

Cruels ,  vous  martyrez  sa  femme  et  geniture, 
De  mil  et  mil  tormens  vous  tenaillez  leurs  cœurs  ; 
Les  soupirs,  les  sanglots,  les  regrets,  les  douleurs 
Nous  sont  parvous,meschans,  donnez  pour  nourriture. 

Le  Turc,  le  mescrean,  l'infidèle  Tartare, 


i5o  Les  Regrets 

Ne  pourroyent  point  user  de  pire  cruauté, 
Ny  ne  sçauroyent  monstrer  une  desloyauté 
Pareille  à  celle-là  de  vous,  peuple  barbare. 

Les  inhumanitez  de  ce  monstre  exécrable, 
Qui  trempa  dans  le  sang  de  sa  mère  ses  mains , 
N  esgaleront  jamais  vos  actes  inhumains  , 
Qui  donnent  un  horreur  bien  plus  abominable. 

De  Medée  n'est  rien  l'aspre  fureur  et  rage, 
Au  prix  de  vos  venins  des  aspics  animez, 
Qui ,  oubliant  le  ciel ,  vous  estes  tant  aymez 
A  vous  nourrir  au  sang,  au  meurtre  et  au  carnage. 

Aymez-vous  mieux,  meurtriers,  estreestouffez  enGrévi 
Que  de  chercher  au  ciel  le  salut  cl  repos  ? 
Apprehendez-vous  point  ce  gros  fer  brize-dos. 
Et  dont  le  seul  penser  est  une  douleur  griefve? 

Vous  le  méritez  bien ,  ayant  osté  la  vie 
A  vostre  bienfacteur,  duquel  les  actions 
Ont  toujours  tesmoigné  tant  de  perfections 
Qu'on  n'en  peut  mal  parler,  si  ce  n'est  par  envie. 


Vous  avez  empesché  de  sortir  sa  famille , 
De  crainte  qu'elle  allast  prier  Sa  Majesté , 
Comme  tenant  en  main  Justice  et  Pieté , 
Leur  vouloir  accorder  leur  requesteciville. 

Ha,  traistres,  vous  craignez  l'inévitable  foudre 


i 


DE  DAMOISELLE  MaRIE  DE  BraMES  i5i 

De  ce  Palais  Royal*,  le  bras  du  Tout-Puissant, 
Qui  rend  le  plus  mutin  humble  et  obeyssant 
A  tout  ce  qui  luy  plait  ordonner  et  résoudre. 

C'est  ce  Palais,  auquel  l'auguste  et  sainct  Empire 
Marie  avec  le  Droit  l'immuable  Equité, 
Luy  donnant  pour  sa  dot  la  nue  Vérité, 
Pour  tout  à  clair  la  voir  et  escouter  son  dire. 

Je  viens  donc  devers  vous,  souveraine  princesse  2, 
Vous  descouvrir  mon  ame  en  ces  justes  douleurs, 
Et  arrouser  vos  pieds  de  mes  larmes  et  pleurs , 
Pour  soulager  d'autant  mon  cœur  de  sa  détresse. 

J'apporte  mes  souspirs  au  pied  de  voslre  image. 
Pour  vous  représenter  ma  requoste  humblement 
Contre  cet  assassin  commis  cruellement 
Par  ce  juge  animé  de  despit  et  de  rage. 

Ouvrez  moy  ce  saincl  throsne  où  je  vous  vois  assise 
Tenant  en  une  main  Tespée  sans  fourreau  : 
Vérité  vous  requiert  la  bailler  au  bourreau 
Pour  punir  à  ce  coup  ceste  folle  entreprise. 

Je  vois  en  l'autre  main  une  juste  balance , 
Pour  peser  au  certain  la  raison  comme  il  faut. 
Grand  Dieu,  qui  cognois  tout  et  vois  tout  de  là  haut. 
Fais  que  devers  le  droit  la  Justice  balance. 

i.  Non  pas  le  Louvre ,  mais  le  Palais  de  Justice. 
■2. Il  ne  faut  pas  chercher  là  une  personue  réelle;  il  ne 
s'agit  que  de  TEquiié. 


i52  Les  Regrets 

Vous,  ministres  sacrez  deceste  fille  heureuse 
El  vrais  dispensateurs  de  ses  rares  faveurs, 
Ne  croyez ,  s'il  vous  plaît,  ces  babillards  menteurs. 
Et  ne  prestez  l'oreille  à  la  langue  flaleuse. 

La  frayeur  et  l'horreur  se  campent  sur  la  face 
De  ces  traistres  ;  ils  ont  honte  de  veoir  le  jour  ; 
Jis  frissonnent,  poltrons,  au  seul  nom  de  la  Cour; 
Ils  n'ont  plus  de  couleur,  et  tout  leur  sang  se  glace. 

Jetiez  vostreœil  clément  sur  ceste  foible  vefve; 
Regardez  en  pitié  ces  pauvres  orphelins  ; 
Ils  n'ont  recours  qu'à  vous  contre  ces  assassins; 
Faites  leur,  s'il  vous  plaît,  justice  bonne  et  briefve. 

Nous  l'aurons,  je  le  crois,  car  la  cause  en  est  bonne. 
Et  perdre  ne  se  peut  celle  que  Dieu  deffent 
Comm.e  il  fait  celle-cy ,  qu'il  favorise  etprent 
Pour  la  plaider  luy-même  en  la  voixd'un  sage  homme. 

Me  scroit-il  permis  publier  en  justice 
D'un  acte  si  tragicles  insignes  meurtriers? 
Donnez-moy  donc  la  grâce ,  ô  parfait  des  ouvriers, 
De  bien  dépeindre  au  vif  leur  visage  et  leur  vi[c]e. 

Qui  conduit,  effronté,  ceste  sanglante  bande. 
Ces  traistres  fausse-foy,  ces  bourreaux,  ces  larrons. 
Perfides,  desloyaux,  carnassiers  et  poltrons? 
Qui?  Celuy  qui  sur  eux  absolument  commande. 

Ne  craignons  les  nommer,  la  chose  n'est  doubleusc; 


DE   DAMOISELLE    MaRIE    DE   BrAMES    i55 

De  les  cognoistre  est  bon  afin  de  s'en  garder  ; 
Très  belle  est  la  vertu  se  pouvoir  commander 
De  fuir  ceux  qui  sont  de  vie  scandaleuse. 

Ce  poil  roux  le  premier  doit  monter  sur  la  roue. 
Pour  y  estre  rompu  comme  premier  moteur 
De  cet  assassinat,  et  cruel  inventeur 
De  tout  nostre  meschef ,  bien  qu'il  le  des-avoiie. 

Ce  ladre  et  fier  mutin ,  ce  dogue  si  superbe , 
Verra  dans  peu  de  jours  qu'on  luy  mettra  au  col 
Le  petit  lac  courant  en  forme  de  licol , 
Pour  le  suspendre  en  l'air  de  peur  de  fouler  l'herbe» 

C'est  pour  digne  guerdon  les  armes  qu'il  mérite , 
Et  non  le  corselet  de  ce  grand  gouverneur, 
Qu'il  print,  l'ayant  volé  ,  au  logis  plein  d'honneur. 
Armant  son  lâche  corps  d'un'  arme  non  licite. 

L'esvanté  rase-poil ,  la  teste  sans  cervelle , 
Girouette  à  tous  vents,  menteur  sans  jugement, 
S'asseure,  et  je  le  crois ,  le  ciel  jamais  ne  ment , 
Qu'un  bourreau  le  fera  mourir  de  mort  cruelle. 

Un  cornard  sans  quelqu'un  seroit  de  la  partie; 
Chacun  jugeoit  assez  qu'il  l'avoit  mérité  : 
Mais  ce  prudent  Palais,  sondeur  de  vérité, 
Sçaura  bien  remarquer  les  irophéz  de  sa  vie. 

Caïn  sera  rotié,  c'est  chose  très  certaine  ; 
Cela  luy  est  bien  deu,  c'est  un  traistre  parfait  ; 


i- 


i54  Les  Regrets 

Le  sixième  de  may  en  fit  bien  veoir  l'efTet  < . 

Las,  ce  n'est  que  poison  que  l'eau  de  La  Fontaine! 

Son  compagnon  Martin  ne  pourra  pas  attendre 
D^  mourir  par  la  main  d'un  bourreau  non  piteux; 
Comme  un  double  meurtrier  il  ne  sera  honteux 
De  gaigner  son  argent  pour  luy-mesme  se  pendre. 

Ce  desloyal  Champi^,  cet  animal  sauvage  , 
Ce  Iraistre  injurieux,  forgeur  de  faux  tesmoins, 
Et  que  luy-mesme  en  sert,  doit  avoir  pour  le  moins 
Pour  estendrc  son  col  deux  aulnes  de  cordage. 

Je  vois  l'exécuteur  qui  jà  son  bras  advance  , 
Sur  ce  faux  nom  depisse  {sic)  et  cœur  plein  de  venin, 
Pour  luy  donner  bien  tost  les  fruits  de  son  destin 
Et  pour  le  faire  voir  guinder  à  la  potance. 

L'hypocrite  qui  fust  trouvé  dans  sa  cuirace 
L'avant-vcille  des  Rois  3,  ce  chef  gallerien , 


1.  Voir  la  note,  p.  i43. 

2.  Est-ce  un  nom  propre,  eu  rappelle-t-elle  par  injure 
enfant  trouvé  ? 

3.  La  révolte  des  habitants  de  Cusset,  qui  avoient  eu 
pour  eux-mêmes  le  tort  de  ne  pas  réussir,  avoit  eu  lieu  , 
nous  le  verrons  plus  loin  ,  vers  le  4*  de  janvier,  c'est-à- 
dire  l'avant-veille  des  Rois.  Nous  voyons  ,  par  celte  allu- 
sion ,  que  ceux  qui  assassinèrent  de  Brames  étoient  de 
ceux  qui  avoient  à  venger  leur  déconvenue  et  la  mort  de 
leurs  amis. 


DE    DAMOISELLE    MaRIE    DE    BrAMES    i55 

Bien  qu'il  soit  opulent,  n'a  pas  assez  de  bien 
Pour  garder  qu'un  bourreau  ne  saute  sur  sa  face. 

Ce  taneur,  qui  tousjours  porte  la  face  blesme 
Et  ses  babils  sanglants,  m'a  le  meurtre  avoué  : 
Mais,  ores  qu'il  voit  bien  qu'il  doit  être  roué, 
11  ne  se  veut  juger  par  sa  parole  mesme. 

Cet  Espaignol  banny  ,  cesle  face  effroyable,         ' 
Et  gorge  de  travers ,  monstre  comme  il  fera 
La  mine  en  un  gibet,  quand  pendu  il  sera. 
Si  fort  il  l'a  desjà  laide  et  espouvantable. 

Trinac  cherche  desjà  un  licol  pour  se  pendre; 
Ce  racle-poil  de  Vache  est  en  mesme  destin  ; 
Ce  petit  notèreau  avecques  son  latin 
Ne  perdra  tostou  tard  sa  peine  pour  Tattendre. 

Dieu  n'ayme  point  celuy  qui  détruit,  sacrilège , 
L'ouvrage  de  ses  mains;  les  célestes  lauriers 
Ne  couronnent  jamais  les  testes  des  meurtriers  ; 
Jamais  ils  n'auront  lieu  en  ce  sacré  collège. 

Inspire  donc.  Seigneur,  le  Roy  et  sa  Justice , 
Pour  soudain  chastier  ces  assassinateurs , 
Gens  qui  sont  de  leur  foy  laschemenl  infracteurs. 
Et  qui  n'ont  rien  au  cœur  qui  ne  sente  le  vice. 


Fais  voir  à  clair,  grand  Dieu,  toutes  les  impostures 
De  tant  de  faux  tesmoins  et  leur  desloyauté, 


i56  Les  Regrets 

Qui  veulent  abolir  par  leurs  meschancetez 
L'honneur  de  ce  deffunl  et  les  siens  par  injures. 

Mais  tant  de  gens  de  bien  porteront  tesmoignage 
Quelle  a  esté  sa  vie  et  ses  deportemens , 
Que  ses  injurieux,  avec  leurs  faux  sermens, 
A  leur  confusion  céderont  l'advantage. 

Brave,  hardy,  généreux ,  estoit  le  sieur  de  Brames, 
La  prudence  regnoit  en  ses  alVeclions  ; 
La  valeur  conduysoit  toutes  ses  actions, 
Les  plus  rares  honneurs  des  plus  parfaictes  âmes. 

A  douze  ans  seulement  fit  son  apprentissage , 
Et  se  pleut  d  obéir  aux  rudes  loix  de  Mars, 
Sans  rien  appréhender  les  périls  et  hazards 
Des  guerres  de  Piedmont,  sous  un  prince  très  sage. 

11  y  renouvella  l'honneur  que  ses  ancestres, 
Son  père  et  son  ayeul ,  y  avoient  obtenu  , 
Estant  par  ses  soldats  aimé  et  maintenu , 
Ainsi  que  si  leurs  chefs  ils  eussent  veu  renaistre. 

Ils  célèbrent  par  tout  les  preuves  très  certaines 
Des  beaux  commandemens  et  effects  généreux, 
Des  peines  et  travaux ,  et  actes  valeureux 
De  ces  deux  grands  guerriers  et  braves  capitaines. 

11  eust  dans  Montcalier'  des  faveurs  non  petites, 

1.  Moncalieri,  ville  de  Piémont,  8ur  la  rive  droite  du 
Pô,  à  une  lieue  et  demie  au  sud  de  Turin.  Moncaliier 


DE    DAMOISELLE    MaRIE    DE    BrAMES    107 

Son  père  ayant  esté  chef  du  gouvernement  ; 
Les  subjets  en  avoyent  tant  de  contentement , 
Qu'ils  ne  pouvoient  assez  publier  ses  mentes. 

Donc,  ayant  sçeu  au  vray  les  valeurs  el  prouesses 
De  ses  prédécesseurs,  il  les  veut  imiter, 
Afin  que  de  son  temps  nul  ne  se  peut  vanter, 
D'avoir  plus  de  courage  et  aux  armes  d'adresses. 

Et,  voyant  que  les  cieux  luy  estoient  favorables, 
Il  a  continué  avec  beaucoup  d'honneur 
L'estat  de  capitaine ,  et  puis  de  gouverneur, 
Dignement  employé  aux  charges  honnorables. 

Fut  en  assaut  de  ville,  escarmouche,  ou  bataille. 
Il  ne  manquoit  jamais  d'avoir  commandement , 
Et  donner  des  premiers ,  et  chercher  vaillamment 
L'honneur  de  se  monstrer  premier  sur  la  muraille. 

11  s'est  sur  l'ennemy  acquis  beaucoup  de  gloire  ; 
L'honneur  luy  a  esté  tousjours  son  cher  butin; 
Jamais  il  n'eust  le  cœur  ny  félon  ni  mutin , 
Remportant  de  ces  lieux  l'honneur  et  la  victoire. 

Tesmoins  les  beaux  effets  recens  et  mémorables, 
En  divers  lieux  produits ,  en  grand  contentement 

avoit  été  pris  par  le  grand  maistre  de  Montmorency,  et  fut 
rendu  h  la  paix  de  Nice,  en  i538.  (La  Popelliniere,  His- 
toire de  la  conqueste  des  pays  de  Bresse  el  de  Savoye,  Paris, 
1601,  f.  10  verso.) 


i58  '  Les  Regrets 

Des  bons  subjets  du  Roy,  qui  véritablement 
Souffroient  en  ces  pais  des  maux  innumerables. 

Il  a  réduit  Cusset  l'orgueilleuse  et  mutine  , 
Pris  par  force  Vichi ,  deffait  la  garnison , 
Ceux  de  Verseilles^  mis  au  trac  de  la  raison, 
Et  sauvé  de  péril  tout  ce  qui  l'avoisine. 

Ces  lieux  il  a  rengez  dessous  l'obeyssance 
De  nostre  Prince  et  Roy ,  assisté  dignement 
Du  seigneur  de  Chaussain*,  duquel  le  jugement, 
L'honneur  et  la  vertu, surpasse  ma  science. 

Tous  les  plus  apparents,  c'est  chose  très  notoire, 
D'Auvergne  et  Bourbonnois,  Forests  et  autres  lieux, 
Mesme  de  Lionnois,  peuple  assez  gracieux, 
Se  sentent  obligez  à  eux  et  leur  mémoire. 

Jusques  à  son  trespas  nul  n'a  eu  l'avantage 
Sur  luy,  ny  sur  les  siens,  tant  l'a  aymé  le  ciel; 
Rien  que  la  trahison  et  le  cœur  plein  de  fiel 
Ne  pouvoit  apporter  à  sa  personne  outrage. 

Il  n'estoil  insolent  aux  fruits  de  sa  victoire  ; 
Il  n'estoit  point  cruel  ;  tu  le  sçais  bien ,  Cusset; 

1.  Il  y  a  trois  Versailles  en  France.  L'un  est  le  seul  gé- 
nérak'meut  connu;  les  deux  autres  sont  dans  l'Orne  et  dans 
l'Aude.  Il  ne  doit  pas  être  question  de  Verceil  en  Italie; 
s'agiroit-il  de  Versailleux  dans  l'Ain,  arrondissement  de 
Trévoux? 

3.  Corrigé  à  ia  main;  l'iniprimé  porte  Chonsang. 


DE    DAMOISELLE    MaRIE    DE    BrAUES    1  Sg 

Qui  le  voudroit  celer?  Tout  le  monde  le  sçait  : 
La  mort  mesme  n'en  peut  effacer  la  mémoire. 

Après  avoir  vaincu ,  ce  n'estoit  que  clémence , 
La  pure  humanité,  courtoisie  et  douceur; 
Jamais  il  ne  permit  loger  dedans  son  cœur, 
Aucun  mauvais  désir  d[e]  haine  ou  de  vengeance. 

Tesmoins  ceux  de  Cusset,qui,  le  voulant  surprendre, 
Le  qualriesme  janvier,  l'avant-veille  des  Rois , 
S  eslevant  environ  des  cents  '  bien  plus  de  trois  ; 
Les  chefs  estant  occis,  le  reste  se  vint  rendre. 

Illeur pardonne  à  tous,  commeestantdebonnaire, 
Oubliant  franchement  leurs  desseins  malheureux 
Forgc[s]  dans  le  cerveau  de  ce  Roux,  monstre  affreux, 
Beaucoup  plus  qu'un  boucher  cruel  et  sanguinaire. 

Mais,  entre  autres  vertus,  la  plus  rare  et  requise. 
Sur  toutes  la  plus  belle  et  la  plus  digne  aussi , 
Estoit  l'amour  de  Dieu ,  la  crainte  et  le  soucy 
D'aymer  parfaitement  son  prochain  sans  feintise. 

De  peindre  tout  l'honneur  bien  deu  à  sa  mémoire 
Et  le  représenter  comme  dans  un  tableau , 
A  l'homme  n'est  permis;  Dieu,  qui  lient  le  pinceau, 
Ne  veut  qu'autre  que  luy  en  obtienne  la  gloire. 

Il  brusloit  d'une  ardeur  généreusement  saincte , 
Pour  aymer  son  prochain  ;  cet  amour  Ta  conduit , 

1.  Correction  manuscrite.  L'imprimé  porte  des  leurs. 


i6o  Les  Regrets 

Avant  l'aage  au  tombeau  ,  et  n'a  fait  autre  fruit 
Que  nous  donner  sujet  d'une  si  triste  plainte. 

De  son  cœur  la  franchise  et  prompte  obeyssance, 
Le  devoir  naturel  envers  Sa  Majesté  ; 
Le  désir  d'accomplir  en  tout  sa  volonté 
Nous  prive  de  sa  veuë  et  de  sa  jouissance. 

Pouravoirsibienfaict,ôbon  Dieu!  bon  Dieu, quelle 
Recompense  voilà  !  Le  Roy  n'a  jamais  sçeu 
Le  furieux  dessein  par  ces  traistres  conçeu , 
Et  reçeut  à  regret  une  telle  nouvelle. 

Au  roy  toute  douceur,  toute  clémence  abonde  : 
Dieu  le  nous  a  donné  pour  la  France  honnorer, 
Et,  digne  l'en  jugeant ,  l'a  voulu  décorer 
De  toutes  les  vertus  les  plus  rares  du  monde. 

La  qualité  de  Roy  ne  peut  recevoir  blasme, 
Mesme  estant  magnanime  et  prince  généreux  ; 
La  France  n'en  veit  onc  plus  que  luy  valeureux  : 
Jamais  la  cruauté  ne  loge  en  si  belle  ame. 

Puis  ce  nom  est  si  grand ,  et  de  telle  excellence, 
Si  saincl,  digne  et  sacré,  qu'honorer  il  le  faut  ; 
Gardons  de  profaner  ce  nom  donné  d'en  haut  ; 
Nul  n'en  peut  mal  parler  que  le  ciel  il  n'offence. 

Mais  il  destournera  les  yeux  de  sa  clémence 
Sur  ces  hommes  de  sang,  sur  ces  traistres  félons. 


DE    DAMOiSKLLE    MaUIE    EE    BrAMES    iGl 

Qui  pardonne  aux  meschans  fait  trop  de  tort  aux  bons, 
Du  vice  et  de  vertu  troublant  la  diirerence. 


Saincte  fille  du  ciel,  qui  du  ciel  tiens  le  foudre , 
Sans  qui  cet  univers  scroit  comme  un  désert , 
Punis  ces  assassins;  leur  crime  est  descouverl; 
Soufle  ton  vont  sur  eux  pour  les  réduire  en  poudre. 

Ta  gloire  est  de  punir  les  meschans  en  leur  vice; 
Tu  fais  croistre  nos  biens  ,  cl  nos  maux  tu  finis; 
Tu  conserves  les  bons  ;  les  meschans  lu  punis  ; 
Le  monde  est  sans  soleil  plustostque  sans  justice. 

Allume  ton  sainct  feu  dans  le  cœur  de  mon  prince, 
Dont  le  renom  s'en  va  du  Su  jusques  au  Non  , 
Prince  dont  la  vertu  n'est  sujette  à  la  mort,      [ce. 
Pour,  comme  Hercul,  purger  des  meschans  la  pro  vin- 
Grand  Roy,  souvenez-vous  des  services  iidcllcs 
Et  grande  loyauté  de  voslrc  serviteur  ; 
Soyez  à  ses  cnfans  souverain  prolecteur  ; 
Maintenez  nostre  cause  encontre  ces  rebelles. 


Je  me  jette  à  vos  pieds  (ô  Roy  très  débonnaire)  ; 
Prenez  pitié  de  moy  ;  considérez  comment 
L'effet  prompt  cl  fidel  de  vostre  mandement 
Me  prive  pour  tousjours  de  mon  seigneur  et  père. 

Pour  avoir  librement  quitté  la  citadelle, 
S'estant  du  tout  desmis  de  son  authorilc 

!■•  F     Vil'.  Il 


i62  Les  Regrets 

Au  premier  mandement  de  vostre  Majesté», 
Celaluy  a  causé  une  mort  si  cruelle. 

Car  ce  tygre  mutin  ^,  au  lieu  de  recognoislre 
Comme  il  l'a  conservé  de  toute  affliction 
Soit  au  temps  de  la  guerre  ou  de  contagion, 
L'a  meschamment  occis,  quand  il  s"est  veu  lemaislre. 

[ne, 
Vous,  grands,  qui  vous  fiez  sur  l'inconstani  Neptu- 
De  ce  monstre  sans  yeux,  sans  oreille,  sans  cœur, 
Ne  faictes  plus  d'estal  d'un  vent  de  sa  faveur. 
Qui  ayme  vos  beaux  jours  et  suit  vostre  fortune. 

Je  prie  l'Eternel  qu'il  fasse  au  Roy  paroistre 
Toute  la  vérité,  pour,  d'un  loyer  égal. 
Recompenser  le  bien  etestouffer  le  mal 
Et  esloigner  de  luy  le  rebelle  et  le  traistre. 

J'invoque,  je  requiers  cette  puissance  immense, 
Que  vous  tenez  du  ciel ,  grand  Roy,  ne  pardonner 
A  ces  tygios  maudits  ,  ains  vouloir  ordonner 
Que  leur  supplice  soit  si  grand  que  leur  offense. 

1.  Ainsi,  au  niûmenl  de  sa  mort,  de  Brames  n'avoit 
plus  le  coiiiiiiandeniail  de  Cusset,  qu'il  avoit  remis  aux 
mains  du  roi. 

a.  Eu  se  reportant  à  la  préface,  on  Toit  qu'elle  entend 
par  Ik  le  peuple. 

Fin. 


DE   DAUOISELLE    MaRIE    DE    BrAMES    i63 


De  tinconslance  et  ingratitude  du  Peuple. 


euple,  monstre  sans  yeux,  pauvre  ,  in- 

[grat,  feu  volage, 

I  Qui  fait  voile  à  tout  venl,  fait  eau  à  tout 

[orage, 

Qui  dexil  et  de  mort  guerdonne  ses  Dions, 
Ses  Camilles  vaillans  ,  ses  justes  Phocions  , 
Qui  n'a  loy  que  la  rage ,  et  qui  jette  par  terre , 
Comme  un  lierre  verd  le  mur  que  plus  il  serre. 


G.  D.  S. 


Discours 


Discouj's   (lu   Lacis*. 


l 'est  trop  chanté  d'Amour,  et  ma  muse  en 

est  lasse; 
[Amour  n'est  point  aimé  des  Nymphes  du 
Parnasse. 

Je  veux ,  par  un  sentier  non  cncores  battu , 
Monter  au  double  mont  de  cyprès  revestu  , 

1.  Ce  petit  poëme,  que  nous  donnons  parce  qu'il  se 
rapporte  aux  recherches  de  la  mode  et  de  la  toilette, est 
composé  de  2  feuillets  paginés  de  i  au-dessus  d'un  fleu- 
ron jusqu'à  4 ,  et  signés  A  et  Aij,  détails  qui  prouvent 
qu'il  n'a  jamais  eu  de  titre.  Il  est  imprimé  en  italiques. 
Il  3î  lignes  à  la  page.  Nous  ignorons  son  auteur.  L'exem- 
plaire que  nous  avons  trouvé  a  la  bibliothèque  de  l'Ar- 
senal est  joint  à  une  pièce  intitulée  :  Le  Tremble,  et  dédiée 
à  François  Miron,  sieur  du  Tremblay  et  lieutenant  civil  de 
la  privosté  de  l*aris,  par  un  auteur  qui  ne  se  nomme  pas. 
Le  Discours  du  Lacis  y  est  collé  entre  le  titre  du  Tremble 
el  la  dédicace  à  Miron ,  et  je  le  croirois  volontiers  du  mê- 
me auteur.  Ce  Tremble  est  imprimé  à  Paris,  chez  Jean 
deHeuqueville,  en  1698.  C'est  bien  le  temps  de  la  pièce  du 
Lacis,  dont  on  peut  trouver  des  modèles  dans  les  Singu- 
liers et  nouveaux  Pourlraicls  du  seigneur  Federic  Vinciolo 


DU  Lacis.  i65 

Chantant  du  beau  lacis  la  grâce  nompareillc, 
La  beauté,  la  grandeur  et  la  rare  merveille, 
Pour  nionstrer  aux  mortels  qui  en  font  peu  de  cas 
Qu'ils  mesprisent souvent  ce  qu'ils  n'entendent  pas  ; 
Mais,  parlant  de  lacis,  encor  ne  puis-je  faire 
Que  je  ne  chante  aussi  d'Amour  et  de  sa  mère. 

Cet  enfant ,  qui  enlasse  en  mille  et  mille  neuds 
Les  cœurs  plus  endurcis  qu'il  a  faicts  amoureux. 
Vint  un  jour  enlacer  en  invisibles  mailles. 
Pleines  de  douxattraicts,  le  grand  Dieu  des  batailles, 
Et  l'empestra  si  bien  qu'il  le  rendit  épris 
Des  divines  beaulez  de  la  belle  Cypris  ; 
Elle,  qui  n'esloit  pas  d'une  humeur  trop  farouche  , 

pour  toutes  sortes  de  lingerie,  dédié  à  la  royne;  de  rechef 
et  pour  la  troisiesme  fois  augmentez, outre  le  reseau  pre-^ 
niier  elle  point  coupé  et  lacis,  de  plusieurs  beaux  et  dif- 
ferens  porlrais  de  reseau  de  point  conté  avec  le  non.bre  des 
mailles,  chose  non  encor  veue  ny  inventée.  Paris,  par 
Jean  Le  Clerc  le  jeune,  i588.  —  Puisque  j'en  suis  sur  la 
broderie,  je  citerai  le  titre  d'un  autre  ouvrage  que  j'ai 
sous  les  yeux ,  parce  qu'il  ajoute  un  livre  et  une  date  de 
plus  aux  faits  trop  rares  de  la  vie  de  Jean  Cousin  :  Le 
Livre  de  Lingerie,  composé  par  maistre  Dominique  de 
Sara,  Italien...,  nouvellement  augmenté  et  enrichi  de 
plusieurs  excelents  et  divers  patrons  tant  du  point  coupé , 
raiseau,  que  passement  de  l'invention  de  5L  Jean  Cousin,  ■ 
peintre  à  Paris.  Paris,  Hiérome  de  Marnef  ella  veuve  du 
sieur  Cavellat,  i584.  Le  privilège,  donné  pour  dix  ans, 
parle  de  Jean  Cousin  dans  les  mêmes  termes  que  le  titre  ; 
il  est  du  7  septembre  i583.  L'exemplaire  de  l'Arsenal 
porte  sur  les  plats,  dans  des  enlacements  de  lauriers, 
le  nom  de  Marguerite  Desjobars. 


i66  Discours 

Au  bout  (le  quelque  temps  le  receut  en  sa  couche, 

Et  se  mist  à  forger  deux  célestes  rameaux 

Au  pauvre  forgeron  qui  menoit  ses  marteaux; 

Luy ,  cognoissant  le  Iraict  de  sa  femme  rusée, 

Au  lieu  de  s'en  venger  le  tourna  en  risée  ; 

Il  forge  un  lacis  d"or  qu'il  eut  fait  promptement , 

Car  l'ouvrage  des  Dieux  se  faict  en  un  moment, 

Les  enlace  tous  deux ,  le  lacis  cadenasse , 

Puis  appelle  les  Dieux  pour  contempler  leur  grâce. 

Ainsi  du  beau  lacis  Mars  en  fut  le  moteur. 

Amour  l'occasion  et  Vulcan  l'inventeur, 

Et  non  pas  Arachné*,  qui  fut  imitatrice 

D'un  si  beau ,  si  divin  et  si  rare  artifice , 

Dont  le  patron,  des  cieux  ici-bas  apporté, 

Des  dames  fut  depuis  à  Tesguille  imité. 

Ce  chef-d'œuvre  divin  n'est  pas  à  l'aventure , 
Mais  paroît  composé  par  nombre  et  par  mesure; 
Il  commence  par  un  et  va  multipliant 
Le  nombre  de  ses  trouz,  qu'un  neud  va  reliant. 
Sans  perdre  aucunement  des  nombres  l'entresuiltc, 
Croissant  et  décroissant  d'une  mesme  conduitte , 
Et ,  ainsi  qu'il  commence  ,  il  achève  par  un , 
Du  monde  le  principe  et  le  terme  commun. 
Si  l'on  veult  sans  faillir  cet  ouvrage  parfaire , 
11  fault  multiplier,  adjouster  et  soustraire; 
Il  fault  bien  promptement  assembler  et  partir, 
Qui  vcult  un  beau  lacis  inégal  compastir. 
Mais  se  peut-il  trouver  sous  la  voûte  azurée 
Chose  plus  justement  en  tous  sens  mesurée, 

1.  Imp.  :  Aerathné. 


DU  Lacis.  167 

Ouvrage  où  il  y  ait  tant  de  proportions  , 
De  figures  ,  de  traits  et  de  dimensions? 
D'un  poinct  premièrement  une  ligne  Ton  tire  ; 
Puis  le  filet  courbé  un  cercle  va  descrire  , 
Et  du  cercle  troué  se  trouve  le.quarré, 
Pour  lequel  retrouver  tant  d'esprits  ont  erré. 
De  six  mailles  se  faict  une  mesure  égale  , 
De  trois  costez  esgaux  forme  pyramidale; 
Et,  l'ouvrage  croissant,  s'en  forme  promptemenl 
Une  autre  dont  les  deux  sont  égaux  seulement; 
Si  l'on  tire  un  des  coings,  se  forme  une  figure 
D'un  triangle  ,  en  tous  sens  d'inégale  mesure; 
Le  moule  plus  tiré  faict  les  angles  poinUiz, 
Et  l'ouvrage  eslendu  faict  les  angles  obtuz; 
De  mailles  à  la  fin  un  beau  quarré  se  faict , 
Composé  de  quarrez  ,  tout  égal  et  parfaict, 
Quarré  qui  toutesfois  se  forme  variable 
Et  en  lozange,  et  or  en  figure  de  table. 

La  bande  de  lacis  recouvert  à  noz  yeux 
Est  comme  unbeau pourtraict de l'escharpe  des  cieux 
Dont  chaque  endroit  ouvré  nous  représente  un  signe' , 
Le  milieu  les  degrez  de  Tecliptique  ligne. 
Le  quarré,  des  vertuz  le  symbole  et  signal, 
De  science,  du  livre  et  bonnet  doctoral  ^, 
Nous  va  représentant  l'Eglise  et  la  Justice. 
La  façon  de  lacis  figure  l'exercice 
D'enfiler  une  bague ,  ou  bien  l'art  d'escrimer 
Dont  les  jeunes  guerriers  se  font  tant  renommer. 

1.  Un  signe  du  Zodiaque. 

9.  Le  bonnet  de  docteur  étoit  carré  par  en  haut. 


iG8  Discours 

De  quarrez  Jifi'crcns  la  toilette*  ouvragée 
Ressemble  à  une  armée  en  bataille  rangée, 
Dont  les  plus  grans,  flanquez  d'autres  petits  quarrez, 
Semblent  des  bataillons  bien  flanquez  et  serrez. 

Le  lacis  représente  une  belle  fabrique  , 
D'un  beau  palais  de  marbre,  ou  de  pierre,  ou  de  brique; 
Les  quari-ez  l'ont  les  rangs  des  fenêtres,  parois, 
Des  quarrcaux  du  plancher,  des  ardoises  destoilz. 
Du  lacis  recouvert  l'ouvrage  plus  qu'humain 
Représente  à  nostre  œil  les  treilles  d'un  jardin. 
Les  beaux  compartimens  et  les  vertes  logetlés  , 
El  des  mouches  à  miel  les  petites  rucheltes, 
La  longue  palissade  avec  ses  papillons  , 
Et  la  gaye  volière  avec  ses  oisillons, 
Le  plan  d'un  beau  verger  tout  planté  à  la  ligne. 
Et  les  rameaux  tortuz  et  le  plan[t]  d'une  vigne. 

Mais  le  simple  lacis  qui  n'est  point  recouvert 
En  cent  et  cent  façons  nous  prolfite  et  nous  sert  ; 
Nous  prenons  les  oyseaux  au  lacis  des  panthières^, 
Les  besles  aux  panneaux,  les  poissons  des  rivières 
Au  fillet,  qui  nous  monstre,  en  le  tirant  de  l'eau, 
L'n  merveilleux  effet,  bien  qu'il  ne  soit  nouveau  ; 
L'eau  demeure  au  milieu  de  la  maille  estendue 
Sans  qu'elle  soit  d'ailleurs  que  du  bord  soustenuc; 
Le  naturel  de  l'eau  est  de  descendre  en  bas, 
El  le  lacis  fait  tant  qu'elle  n'y  descend  pas. 

i.  Pris  dans  le  sens  de  travail. 

2    Giand  filet.  Cotgrave  donue  celte  orîhographe,  en 
fd  saiu  remarquer  que  laniicre  vaut  mieux. 


DU  Lacis.  i6y 

Le  lacis  recouvert  sert  de  filet  aux  clames 
Pour  les  hommes  suspendre  et  enlacer  leurs  âmes; 
Elles  en  font  collciz  ,  coiffures  et  mouchoirs , 
Des  tentures,  des  lits,  tavaioles*,  pignoirs'-!. 
Et  maint  autre  ornement  dont  elles  les  enlacent; 
C'est  pourquoy  en  laçant  les  femmes  ne  se  lassent  ; 
Mesme  on  dit  que  Venus  laçoit ,  sans  se  lasser, 
Quand  son  mary  la  vint  du  lacis  enlasser. 

Si  je  voulois  conter  chaque  nouvelle  exquise 
Du  lacis  ,  ce  seroil  trop  pénible  entreprise, 
Et  jamais  ce  discours  ne  se  verroit  fini , 
Non  plus  que  le  lacis,  qui  seroit  infini 
En  adjouslant  toujours,  et  puis  ma  muse  rude 
Aux  esprits  délicats  cause  une  lassitude. 

1.  Cushion  clotlis  (housse),  dii  Cotgraveau  mot  tavail- 
lole  ;  en  italien  tuvaglia,  lovagliuola,  serviette,  de  la  famille 
de  notre  touaille.  Aujourd'hui  nos  femmes  feroient  en  lacis 
les  filets  ouvragés  qu'elles  mettent  sur  les  fauteuils  et  les 
coussins  des  divans  pour  les  protéger  contre  la  graisse 
des  cheveux.  Cotgrave  le  traduit  encore  par  :  pièce  d'é- 
toffe commune  dont  on  couvre  des  habits,  ouïe  sac  où  cm 
les  met. 

1.  Non  pas  la  sorte  de  robe  ouverte  par  devant  qui 
s'appelle  aujourd'hui  un  peignoir,  parce  que  c'est  la  robe 
du  matin  avec  laquelle  une  femme  fait  sa  toilette  et  se 
peigne,  mais  un  élui,  un  sac  à  renfermer  les  peignes  , 
a  comb-case,  dit  Cotgrave,  qu'on  pouvoit  faire  plus  ou 
moins  élégant  et  porter  à  la  ceinture. 

Fin. 


170 


Prière  d'une  nonnain 


Prière  d'amour  d'une  nonnain  à  un  jeune 
adolescent  *. 


La  Nonnain. 


uis  qu'ainsi  est  que  d'aage    et   de 
beaullé 

1  Nous  convenons  et  l'ung  l'autre  res- 
semble , 

Pourquoy  es- tu  tant  plain  de  cruaulté 
Que  ne  permectz  que  vraye  amour  assemble 
Noz  cueurs  en  ung  et  qu'il  les  joigne  ensemble 
Par  le  moïen  d'une  alliance ,  al'fin 
De  l'autre  aymer  d'un  cueur  loyal  et  fin  , 
Et  qu'en  ayant  ma  plus  sccrette  chose, 
J'aye  de  toy  pour  amoureuse  fin  * 
Ce  poinct  final  que  descouvrir  je  n'ause  ? 

1.  Celte  pièce  se  trouve  dans  un  des  trois  manu- 
scrits de  poésies  diverses  des  iS^  et  iG^  siècles  con- 
servés à  la  bibliothèque  de  la  ville  de  Soissons,  qui 
portent  le  n"  189.  Celui  de  notre  pièce  est  le  plus  mince. 

3.  Fin,  paiement. 


A   UN   JEUNE    ADOLESCENT.  171 

L'Adolescent. 

Ce  noir  habit  dont  tu  couvres  ta  chair 
M'est  odieulx  et  ne  me  sçauroit  plaire  ; 
D'aymer  le  noir  ne  vous  vculx  empescher; 
Qui  l'aymera  si  cherche  à  luy  complaire  ; 
Je  ne  dis  pas  cela  pour  le  desplaire , 
Mais  j'ay  aymé  et  ayme  de  tout  temps 
Ce  qui  est  blanc,  et  au  noir  ne  pretens  ; 
J'ayme  la  fleur  en  la  blanche  estendue 
Pour  sa  blancheur,  et  à  toy  ne  pretens. 
Car  ta  blancheur  est  soubz  noir  confondue 


La  Nonnain. 

Noire  je  suis  par  dehors ,  mais  sy  ay-jc , 
Soubz  couverture  et  noir  habillement , 
Chair  délicate  et  blanche  comme  neige , 
Comme  verras ,  si  l'œil  subtil  ne  ment; 
En  me  faisant  cela  sublillement, 
Cherche  le  blanc  et  le  noir  habandonne; 
Faisons  de  cueur  ce  que  Nature  ordonne 
Pour  deux  amans  en  amour  maintenir  ; 
Dieu  tout  begnyn  maintenant  le  pardonne, 
Pourveu  qu'à  une  on  se  veille  tenir. 

L'Adolescent. 

Dieu  par  sa  loy  deffend  tout  adultère  , 
Dont  je  congnoys  que  c'est  mortel  péché, 


172  Prière  d'une  nonnain 

Digne  de  mort  et  à  mort  tributaire  ; 
Or,  s'aymer  est  que  pour  avoir  couché 
Avec  la  femme  et  par  effccl  péché 
Hors  mariage  ,  en  ce  vice  et  cryme  ord 
L'homme  soit  digne  cl  coulpable  de  mort, 
Qu'aura-ii  donc  de  rompre  ung  mariage 
Fait  avec  Dieu  ?  Myeulx  vauldroit  estre  mort 
Qu'avoir  songé  luy  faire  ung  tel  oultrage. 

La  Nonnain. 

S'il  est  ainsi ,  qu'il  y  ait  mal  ou  vice 

En  ce  qui  est  par  Nature  ordonné , 

Pour  secourir  une  pauvre  novice 

Facillement  est  de  Dieu  pardonné. 

Nous  a-il  pas  franc  arbitre  donné 

El  à  chacun  sa  liberté  commise? 

Ainsi  donc ,  plus  d'excuse  ou  de  remise 

Conlrefaisanl  le  saige  Daniel  : 

Car  qui  ne  rompt  qu'un  coup  sa  foi  promisé  , 

11  ne  commecl  qu'un  péché  véniel. 

L'Adolescent. 

Tu  dis  très  bien  ;  mais  je  voy  en  ce  faict 
Ung  aullre  poinct  qui  plus  me  descouraige, 
C'est  que  ton  cueur,  de  liberté  deffaict , 
Est  à  Dieu  seul  uny  par  mariage  , 
Qui  m'oslc  tout  le  voulloir  et  couraige 
De  te  complaire,  aussi  qu'il  n'est  permis 
Dieu  offencer  par  prières  d'amys; 
Modère  donc  ta  honteuse  follye, 


A    UN   JEUNE    ADOLESCENT.  ijd 

Gardant  ton  corps  à  qui  lu  l'as  promis. 
Car  ton  saincl  voille  à  ce  l'oblige  et  lye. 

La  Nonnain. 

Si  tu  as  tant  de  scrupule  et  desmoy 
Sur  mes  habilz,  je  te  dis  cl  rcvoUe 
Qu'en  jouissant  secrètement  de  nioy 
Despouilleray  robbe  ,  chemise,  et  veille, 
Pour  entrer  nue  au  lict  où  j'ay  bon  zèle, 
T'abandonner  *  sans  grand  sollcmpnitc 
Despouille  et  fruict  de  ma  virginité  ; 
Or  cesse  donc  de  refiuser  mon  offre , 
Car  ton  escuse  est  toute  vanité, 
Puysque  le  corps  sans  les  habitz  je  t'offre. 

L'Ado  lescent. 

Il  est  bien  vray  que  tourel*,  voille  ou  guympic, 
Fort  scapuUaire  ou  autre  habit  de  corps, 
Ne  rend  jamais  homme  ou  femme  plus  simple. 
Mais  rompt  souvent  l'union  et  accords, 
Mectant  divorce  entre  l'âme  et  le  corps, 
Laquelle  esloit  encore  pure  el  monde 
Quand  le  corps  fut  explodé^  hors  du  monde; 
Mais ,  estant  là ,  se  rendre  humiliée , 
Car  c'est  raison,  quelque  mal  qui  habondc, 
Que  la  chièvre  paise  où  elle  est  liée. 

1.  Ms.  :  S'abandonner. 

2.  Un  touret  de  lin. 

3.  Nous  avons  conservé  cette  racine  dans  explosion, 
qui  n'a  plus  son  verbe  correspondant. 


174         Prière  d'une  nonnain 
La  Nonnain. 

Il  est  certain,  mais  aclendre  on  debvroil 
Que  la  personne  eust  meilleur  jugement. 
Lors,  bon  ou  mal ,  Testât  *  elle  esliroit 
Dont  penseroit  avoir  contentement  ; 
Mais  cela  rompt  cueur  et  entendement 
Que  malgré  soy  il  fault  faire  une  chose 
Qui  point  ne  plaist ,  que  refuser  Ton  n'ause  , 
Dont  croy  ,  amy ,  que  ,  s'il  m'esloit  permis , 
Veu  le  grief  mal  que  ce  malheur  me  cause, 
Je  jecteroy  le  froc  dans  les  orties. 

L'Adolescent. 

Dieu  ne  t'a  3  pas  ainsi  habandonnée 
Bien  cognoissant  ton  forfaict  et  delict; 
Retourne  à  luy  ta  pauvre  âme  estonnée  ; 
Il  te  donra  la  moictié  de  son  lict; 
C'est  Ion  espoux  ;  c'est  celuy  qui  t'a  dicl  : 
«  Ma  chare  fille  ,  donnez-moy  vostre  cueur.  » 
Cryeluy  mercy,  disant  :  «  Hélas  !  Seigneur, 
Recongnoy-moy  ;  je  suis  ta  créature.  » 
Et,  si  tu*  sens  péché  de  toy  vainqueur, 
Faictz  que  vertu  surmonte  la  nature. 

1.  Ms.  :  lestai, 
a.  Ms.:  Ion  cause. 

3.  Ms.:  l'a. 

4.  Ms  :  te. 


a  un  jeune  adolescbnt.        176 

La  Nonnain. 

Cesle  raison  fondée  soubz  juste  craincte 

Me  rend  vaincue  *  el  [ma]  fureur  aussi  ; 

De  tout  mon  mal  maintenant  suis  eslraincle , 

De  grant  doulleur  tout  mon  cueur  est  transy. 

Or  fault-il  donc  que  je  languysse  icy, 

Estant  du  tout  par  les  dictz  assouvye  ; 

11  fault  ainsi  icy  user  ma  vie; 

C'est  bien  raison,  puisqu'un  adolescent 

A  par  vertu  surmonté  ma  follye 

Et  qu'à  mon  gré  son  vueil  ne  condescent. 

1.  Ms.  :  vaincquuee. 

Fin. 


176  Les  Fleurs  et  Antiquitez 


Les  fleurs  et  antiquitez  des  Gaules  ,  selon 
Julien  César  ^jouxte  les  croniques  et  recol- 
lection des  faictz  haultains  ,  gestes  exquis 
et  honncste  manière  de  i'ii're  des  saigcs  et 
cxcellens  clercz  et  grans  philosophes  les 
Druides^  qui  en  leur  temps  ont  régi  et  gou- 
verné tout  le  pays  de  Gaulle^  à  présent 
dicte  France ,  et  de  la  singularitcz  de  la 
ville  de  Dreux  en  France ,  avecques  de- 
scription des  boys  ,  foreslz ,  vignes,  ver" 
giers ,  et  aultres  plaisans  et  beaulx  lieux  , 
cstans  et  situez  près,  jouxte  et  alentour 
d'icelle  ville  * . 

Le  Content  est  riche. 

On  les  vend  d  Paris,  en  la  rue  neufve  Nostre 
Dame,  d  l'enseigne  Saint  ISicolas. 


Aux  nobles  et  bons  Boxirgeoys  et  habitans  de 
la  ville  de  Dreux  en  France,  Jehan  Le 
Fèvre,  natif  du  dict  lieu ,  salut  et  prospérité. 

[es  bons  seigneurs  el  citoyens  nota- 
bles, 

J'ay  recucilly,  par  moyens,  mains  no- 
tables * 


i.  Petit  iii-80  gotliique  de  24  feuillets,  sous  les 


DES  Galles.  «77 

Qu'à  grant  peine  ^  et  labeur  merveilleux 
J'ay  amassez  pour  vous  rendre  joyeux, 
Parlansdu  lieu  où  j'ay  prins  nourriture. 
En  ce  livret  verrez  mainte  ouverture 
Et  mainclz  propos  de  noz  pères  jadis 
Les  Druides,  de  leurs  faictz  et  leurs  dictz. 
Je  y  suis  tenu  ,  car  je  suis  de  la  race , 
Du  lieu  natif,  là  baptisé,  Dieu  grâce; 
Discipliné  y  fuz  en  mon  jeune  aage, 
Et  maintenant  bien  cognoys  le  dommage 
Du  temps  perdu  à  vanitcz  vacquer; 
Chascun  se  doibi  de  gens  oyseux  moc<^iuer. 
Et  neantmoins  ccste  audace  j'ay  pris, 
Pour  reveiller  mes  endormys  espris , 
De  rédiger  et  mettre  par  cscript 
Les  sentences  dont  congnoistrez  l'escript, 
Céans  couchées,  que  lirez,  s'il  vous  plaist, 
Et,  se  y  trouvez  chose  qui  vous  desplaist , 

signatures  A. -F.;  les  cahiers  de  4  feuillets  seule- 
ment; 26  lignes  k  la  page.  Au  dernier,  une  marque 
sur  laquelle  nous  reviendrons.  La  Croix  du  Maine 
(I,  495)  a  cité  Jean  Le  Fèvre  et  le  livre  que  nous  réim- 
primons, mais  il  n'en  indique  aucun  autre  du  même 
auteur. 

2.  Notables  est  pris  ici  substantivement. 

3.  On  remarquera  que  Jean  Le  Fèvre  ne  se  fait  pas 
faute  de  mettre  k  la  fin  de  l'iiémistiche  une  syllabe 
muette,  et ,  qu'elle  puisse  ou  non  s'élider,  de  la  faire 
compter  dans  la  mesure  ;  l'ancienne  poésie  françoise 
admettoit  régulièrement  la  présence  d'une  syllabe  fé- 
minine k  la  fin  de  l'hémistiche,  mais  au  moins  elle  ne 
comptoit  pas  dans  la  mesure,  et  servoit  de  finale  sourde, 
comme  celle  de  la  fin  des  vers  féminins. 

V.  F.    Mil.  ,a 


ijS       Les  Flelrs  et  Antiquitez 

Me  pardonnez ,  car  je  n'y  pense  en  mal  ; 

Je  congnoys  bien  que  ne  suis  pas  égal 

Aux  orateurs  Cicero  et  Ovide 

Pour  bien  coucher  ',  car  de  sçavoir  suis  vuyde; 

Pour  ce  supply  supportez  ce  petit 

Que  vous  escriplz,  et  prenez  appétit 

En  le  lysanl,  et  supplyés  aux  faulles  ; 

Aux  plus  parfaiciz  on  trouve  des  deffaulies. 

Très  humblement  de  bon  cueur  sans  flater 

Prenez  ce  que  ay  cy  voulu  translater, 

Je  vous  supply,  en  gré  ,  car  en  effcct, 

Seusse  eu  espace,  mieux  je  vous  eusse  faict. 

Le  content  est  riche. 


Prologue 

aysonveult  et  Nature  admonnesle,voyre 
etcontrainctrhommeàayrner,  priser  et 
'' honorer  le  lieu  de  sa  naissance,  origine 
'et  nativité,  ouquel  es  premiers  ans  aesté 
nourry,  alimenté  et  eslevé,  et  où  a  esté  instruict, 
enseigné  et  endoctriné  en  son  enfance,  jeunesse 
et  adolescence ,  es  premiers  rudimens  de  science 
ou  aultre  art,  façon  ou  manière  de  vivre.  Et 
de  tant  plus  que  quelque  lieu  a  esté  ou  est  en 
renom,  bruyct  et  los,  de  tant  plus  est  digue 
de  excellente  mémoire,  dignité  et  recommanda- 

1.  L'expression  complète  est  coucher  par  écrit;  elle 
s'est  conservée  longtemps  dans  la  pratique  ,  surtout 
en  fait  de  procès-verbal. 


DES  Gaules.  179 

tion,  comme  la  très  excellente  et  fructueuse  cité 
et  ville  de  Paris,  où  règne  souverainement  ordre 
de  justice  eu  Palais  royal,  et  très  fructueuse  Uni- 
versité en  toutes  qualitez  des  ars  et  sciences,  tant 
spirituelles  que  temporelles  ;  pareillement  nostre 
ville  et  pays  de  Dreux  ,  où  jadis  ont  régné  et 
flory  noz  Druydes,  grans  clercs  et  souverains 
philosophes,  qui  aullresfoys  et  sans  jactance  ont 
dirigé,  régi  et  gouverné,  non  seullement  ladicte 
cité  de  Paris,  mais  aussy  tout  le  pays  Gaulois, 
en  gros  Iriuniphe,  bruyt  et  honneur.  A  ces 
causes  avons  justement  esté  induilz,  esmeus  et 
contrains  mettre  par  escript,  moyennant  l'ayde 
de  Dieu  souverain ,  selon  la  capacité  de  nostre 
simple  esperlt,  ce  petit  que  avons  peu  recolliger 
de  nosdilz  Druydes,  qui  ensuyt,  prians  de  bon 
cueur  et  benignement  tous  lecteurs  supplyer  aux 
faultes,  nous  submettans  du  tout  à  leur  bénigne 
et  gracieuse  correction. 

Le  content  est  riche. 


L'Acteur. 

'an  de  la  peste  rognant  en  plusieurs 

lieux, 
A   Chartres  mesmes,  mil  cinq  cens 

trente  deux\ 


1 .  «  La  cherté  du  bled  et  du  pain  fut  si  grande  que 
l'on  faisoit  du  pain  de  fougère.  On  faistit  cuire  des 
mauves  avec  du  son  que  les  pauvres  niangeoient,  ce 


i8o      Les  Fleurs  et  Antiquitez 

Moys  de  juillet ,  tout  droicl  huytiesmc  jour 

Je  vins  à  Dreux  ,  pour  prendre  mon  séjour 

Es  biaulx  faulxbourgs  de  la  porte  Chartrainc  ', 

Où  fuz  logé  en  biau  lieu  pour  estraine  ; 

Là  pend  l'enseigne  d'ung  glorieux  martyr, 

Saincl  Christofle,  sans  loing  me  divertir 

De  la  ville  où  j  ay  prins  ma  naissance, 

Lieu  tant  joly  qu'on  sçauroit  veoir  en  France, 

Bien  situé,  fécond  d'eaux  et  jardins, 

Fust  pour  déesses  ou  aultres  csprilz  divins , 

Garny  de  bois  et  vignes  fructueuses , 

Et  de  praries  belles  et  gracieuses  , 

Très  biau  manoir  pour  ung  hault  roy  ou  conte  -, 

Très  excellent,  pour  faire  fin  à  compte. 

qui  occasionna  beaucoup  de  maladies.  »  Voilà  ce  qu'on 
trouve  dans  Doyen,  Histoire  de  Chartres,  1786,  I,  44, 
à  l'année i53i.LeFèvre nous  apprend  que  l'annéesui- 
vante  eut  aussi  ses  calamités. 

1.  C'est-à-dire  la  porte  du  côté  de  Chartres;  de  ce 
côté ,  la  Biaise  sei't  de  défense  à  la  ville ,  de  sorte  que 
la  porte  se  trouvoit  précédée  d'un  pont. 

2.  Il  est  naturel  que  ce  mot  de  comte  soit  venu  sous 
JaplumedeLeFèvre.  On  connoît  l'ancienne  et  fameuse 
famille  des  comtes  de  Dreux.  André  Du  Cliesne  lui  a 
consacré  un  énorme  volume  généalogique  (  Paris , 
]65i,  in-folio),  et  il  n'ctoit  pas  le  premier,  car  le  ma- 
nuscrit désigné  par  le  P.  Lelong ,  comme  étant  une 
histoire  et  une  description  de  Dreux  conservée  à  la 
bibliothèque  du  roi ,  sous  le  n»  9860  du  fonds  fran- 
<^is ,  n'est  autre  chose  qu'une  histoire  généalogique 
où  même  les  comtes  de  Dreux  ne  figurent  que  comme 
souche  de  la  maison  de  La  Marche  et  de  Bouillon,  et 
il  y  est  beaucoup  moins  question   de  Dreux  que  dn 


DES  Gaules.  181 

D''ont  a  prins  son  nom  la  ville  de  Dreux  en 
France. 

Preuiek  chapitre. 

ar  [ung]  Dryus,  roy  de  très  graiU  re- 
nom, 
Geste  ville  a  reçeu  et  prins  nom , 
Qui  ja  pieça  régna  sur  les  Gaulloys , 
A  présent  dictz  et  appelez  Françoys, 
Ausqiielz  Gaulloys  Druides  donnoient  ordre 
Et  gouvcrnoyent  la  Gaulle  sans  desordre  , 
Leur  donnans  loix,  noble  façon  de  vivre, 
Tant  que  chascun  pour  demourer  délivre 
De  guclz  ,  iribulz  et  de  divers  oslages  , 
De  péages  et  deniers  de  passages , 
Lors  envoyoil  enfans  en  leur  cscoUe , 
Pour  estre  exemptz  ,  si  bien  je  m'en  recolle, 

Saint-Yves  de  Braine,  sur  lequel  M.  Prioux  vient  de 
faire  paroître  une  si  belle  monographie.  En  voici 
d'ailleurs  le  titre  :  «  L'Antiquité  et  Description  de  la 
situacion  et  fondacion  de  Dreux,  puis  après  de  Brayne 
en  Champaigne ,  que  j'ay  fait  à  la  requeste  du  très 
puissant  et  très  redouté  seigneur  monsieur  Henry-Ro- 
bert de  La  Marche,  duc  de  Buyllon  ,  seigneur  souve- 
rain de  Sedan ,  Jametz,  Raulcourt ,  chevalier  de  l'or- 
dre du  roy,  cappitaine  de  cinquante  hommes  d'armes 
de  ses  ordonnances  et  des  cent  Suysses  de  sa  garde, 
gouverneur  et  lieutenant  gênerai  de  Sa  Majesté,  en 
pays  et  duchée  de  Normandye,  et  filz  aisnel  de  noble 
mémoire  messire  Robert  de  La  Marche  et  de  ma  très 
redoublée  dame  Françoyse  de  Brezé.  »  Plus  loin,  l'au- 


i82       Les  Fleurs  et  Antiquitez 

De  loul  cela  ,  car  Druides  susditz 
Tout  gouvernoyent  comme  divins  esprits  ; 
A  culx  subjecl  rendoi[en]l  toute  Gaulle, 
Honnestemenl  sans  coup  de  verge  ou  gaulle. 
Les  aullres  dyent  par  Drusus  ,  philosophe  , 
Qui  lors  regnoii,  homme  de  gros  eslophe , 
Ceste  ville  de  Dreux  lors  fut  nommée , 
Et  de  ccluy  a  prins  sa  renommée. 
Plustost  croyons  de  Dryius  qui  fut  roy, 
Qui  régenta  la  Gaulle  en  bel  arroy  ; 
Celuy  Dryius  de  Sarron,  roy,  fut  filz , 
Et  Samothez  ,  roy,  lors  susnommé  Dys, 
Prédécesseur,  la  Gaulle  gouverna. 
Dont  les  Druides  Sennolhes'  on  nomma 

teur  nous  donne  son  nom  et  le  temps  où  il  écrivoit,  en 
disant  que  le  livre  comprendra  la  généalogie  des 
comtes  de  Dreux  et  de  leurs  descendants,  «jusqu'à 
vostre  très  noble  personne  Henry-Robert  de  La  Mar- 
che et  de  madame  vostre  espouse  et  compaigne  Fran- 
çoyse  de  Bourbon ,  aisnée  fille  de  Loys  de  Bourbon, 
duc  de  Montpensier,  paire  de  France,  et  de  madame 
Jaquette  de  Lonvy,  faicte  et  commancée  l'an  M.  cinq 
cens  soixante  et  septz,  par  votre  très  humble  et  très 
obéyssant  serviteur  F.  Mathieu  Herbelin,  religieulx  de 
l'église  et  abbaye  Saint-Yved  de  Braine.  »  C'est  un 
nom  de  plus  à  ajouter  à  Lacroix  du  Maine  et  à  Du 
Verdier. 

1.  Il  n'est  pas  besoin  d'annoter  toute  cette  partie 
fabuleuse ,  à  côté  de  laquelle  Francus ,  fils  d'Hector, 
étoit  une  bien  pauvre  origine.  Il  s'agit  vraiment  d'un 
bien  plus  grand  seigneur,  de  Samothès,  petit-fils  de 
Noé,  qui  fonda  le  royaume  de  France ,  l'an  2094  avant 
J.-C,  ou,  si  l'on  aime   mieux,  trente-sept  ans  après 


DES  Gaules.  i83 

Pour  ce  qu'aymoicnl  philosophie  el  lettres, 

En  ensuyvanlSennolhes  leur  granlmaislrcs. 

Aussi  Sarron ,  que  j  ay  sus  recitez  , 

Institua  les  université/. 

Premièrement  et  cstudes  publiques 

Pour  reprimer  mal  faictz  et  voyes  obliques; 

Ces  Druvdcs,  comme  César  recite 

Es  commentaires  et  vray  histoire  escriple, 

En  la  Gaulle ,  tant  en  spirituel , 

Tout  gouvernoycnt,  aussi  en  temporel , 

que  le  pays  eut  été  visité  par  Noé ,  qui  y  alla  cent 
sept  ans  après  le  déluge  ,  de  telle  sorte  que  Samothès, 
4e  fils  de  Japhet,  devoit  alors  avoir  sept  vingt  ans. 
Voilà  une  belle  origine  ,  et  qui  laisse  bien  loin  la  pau- 
vre ville  de  Troie ,  fondée  par  Tros,  fils  d'Ericlitho- 
nius,  alors  que  Paris  ctoit  le  iS''  roi  des  Gaulois,  el 
les  règnes  étoient  longs.  Toutes  ces  belles  inventions 
prennent  toutes  leurs  fondements  dans  Bérose ,  dans 
Manethon  et  surtout  dans  les  gloses  d'Annius  de  Vi- 
terbe.  Auxviie  siècle,  Scipion  Dupleix,  s'il  n'y  croyoit 
que  médiocrement,  se  croyoit  au  moins  forcé  de  les 
rapporter  dans  ses  Mémoires  des  Gaules ,  depuis  le 
déluge  jusqu'à  l'établissement  de  la  monarchie  fran- 
çaise: Paris,  Laurent  Sonnius,  1619 ,  in-4°,  livre  I, 
chapitres  1-24.  Un  siècle  avant,  Jean  Le  Maire,  dans 
ses  trois  livresées  Illustrations  des  Gaules,  avoit  fait  là- 
dessus  son  épopée  en  prose.  On  en  pourroit  citer  les 
origines  dans  le  moyen  âge,  mais  je  m'en  tiens  à  An- 
nius  de  Viterbe  et  à  l'Indiciaire  de  madame  Marguerite. 
Le  premier  étoit  imprimé  dès  le  xv«  siècle,  et  les  trois 
livres  du  second,  parus  eu  1609,  i5iq  et  i5i3,  furent 
plusieurs  fois  réimprimés  avant  i552,  époque  à  la- 
quelle notre  Jean  Le  Fèvre  écrivoit  :  ce  sont  là  ses 
sources  directes. 


i84      Les  Fleurs  et  Antiquitez 

Devotz,  enclins  à  la  religion 
Lors  à  leurs  dieux  en  celle  région. 


Des  temples  que  avoyent  les  Druydes. 

Second  chapitre. 

emples  avoyent  pour  faire  sacrifices 
En  leur  façon ,  dont  les  dieux  plus  pro- 
pices 
Rendoyent,  ainsi  que  dictoit  leur  advis, 

L'ung  à  Mercure  dédié  par  devis , 

Dessus  ungmont,  de  présent  dit  Mont-Marlre, 

Où  sainct  Denys  est  mort  et  plus  de  quatre, 

En  publyant  la  loy  de  Jesuchrisl , 

Comme  trouvons  et  lisons  par  escript. 

Leur  second  temple  estoil  oultre  Pontoise, 

A  Apolo  en  leur  façon  gauUoyse 

Edifié  en  hault  lieu  renommé  , 

Qui  Court-Dimenclie  en  ce  temps  fut  nommé. 

Le  tiers  estoit  pour  le  Dieu  Juppiter, 

Qui  vault  autant  comme  juvans  pater. 

Leurs  sacrifices  faictz  en  Tung  de  ces  lieux , 

On  véoil  bien  à  clcr  des  aullrcs  deux*. 

1 .  «  Tant  y  a  que  le  principal  de  leurs  temples  estoit 
où  est  maintenant  Montmartre,  qui  estoit  lors  appelé 
le  mont  de  Mercure,  pour  ce  que  son  temple  y  estoit. 
Le  second  estoit  le  temple  d'Appolin  et  estoit  à  Court- 
Dimenche ,  qui  se  dit  en  latin  Cui-ia  Dominica  et  est 
oultre  Pontoise ,  ou  lieu  que  on  dit  à  présent  la  Mer 


DES  Gaules.  i85 

Ce  Dryus  [donc]  de  sapience  plaiii 

d'Autye.  Le  tiers estoit  mont  de  Jaoust,  qui  estoit  con- 
sacré de  Jupiter,  et  en  tous  ces  trois  se  faisoient  sacri- 
fices en  telle  manière  que,  quant  l'en  faisoit  à  Court- 
Dimenche,  qui  estoit  ou  milieu,  on  véoit  des  autres 
niontaignes  ce  sacrifice.  »  —  Raoul  de  Presles,  sur  le 
25"  chapitre  du  5^  livre  de  La  Cité  de  Dieu,  de  saint 
Augustin,  éd.  d'Abbeville,  i48G,  feuille  9  (après  l'alpha- 
bet minuscule  et  l'etc.) ,  feuillet  2,  colonne  première. 
—  Lancelot,  dans  son   Hcmoire  sur  Baoul  de  Preste, 
Mémoires  de  l'Académie  des  Inscriplions,  XIII,  653,  com- 
mente   ainsi    ce   passage  :   «  Court   Démanche  ,    ou  , 
comme   on    prononce    plus    communément,    Courte- 
Manche  ,  est  situé  sur  une  montagne  assez  élevée ,  à 
une  lieue  de  Pontoise  et  dans  un  petit  canton  appelé 
l'Auti  ».  C'est  à  l'ouest  de  Pontoise;  Cassini,  carte 
no   1,  l'appelle   Courdimanche.    «Mont  Jaout,  Mons 
Jovis,  comme  Raoul  de  Presle  l'a  appelé  ci-dessus ,  et, 
comme  il  se  trouve  aussi  dans  le  pouillé  de  l'abbaye 
de  Saint-Denis,  est  près  de  Magny,  dans  le  Vexin 
français,  sur  une  montagne  et  à  peu  près  à  la  même 
distance  de  Court-Demanche  que  ce  dernier  l'est  de 
Montmartre ,  c'est-à-dire  de  six  à  sept  lieues.  »  Cas- 
sini ,  carte  n°  a5  ,  l'appelle  Mout-Javoult  ;  il  est  cer- 
tainement à  mi-chemin  de  Gisors  au  nord  et  de  Magny 
au  sud.  «  La  tradition  de  ces  lieux  est  encore  la  même 
que  du  temps  de  Raoul  de  Presle.  On  y  parle  des  sa- 
crifices que  les  Gaulois  faisoient  sur  ces  montagnes , 
de  la  correspondance  qu'il  y  avoit  entre  elles,  des  as- 
semblées de  la  nation  qui  se  tenoient  à  Mont-Jaout.  » 
Il  est  d'autant  plus  naturel  que  Raoul  de  Presle  ait 
connu  ces  légendes  de  Courdimanche,  voisin  de  Pon- 
toise, que  Presle   est  à  quelques  lieues  au  nord  de 
Pontoise,   dans  le  canton  et  à   côté  de  la  forêt  de 
rile-Adam. 


186       Les  Fledrs  et  AisTiQurrtz 

Gaule  regist,  après  le  genre  ^  humain 

Par  le  déluge  deslruit  Tan  quatre  cens  , 

Dix  adjoustez  ,  si  n'ay  perdu  mon  sens. 

Après  Drius  frappé  du  dart  mortel , 

Régna  Bardus ,  son  fils,  aussi  mort  tel, 

Comme  son  père  ,  fort  savant  et  parfaict 

En  relhorique  et  musique  en  effet , 

Fort  biau  parleur,  en  ryme  composant 

Et  d'inslrumens  par  sur  tous  bien  jouant. 

Tant  qu'en  son  temps  bons  reloriciens 

Luy  assistoient  et  grans  musiciens 

Qui  en  estime  regnoyent  entre  Gaulloys 

En  grant  honneur  pour  leurs  doulx  chans  et  voix 

Et  bon  sçavoir,  dont  csloyent  bien  garnys  ; 

Car  plusieurs  fois  ont  gensdarmcs  bannys  , 

Se  voulans  battre  en  guerres  et  discors , 

Qui  par  leurs  chans  lantost  cstoyent  d'accors. 


Des  opinions  des  saiges  Druides. 

Trotsiesme  chapitre. 

^s-^ncor  avoyenl  ce  crédit  souverain 
Nos  Druydes,  que,  pour  Testât  humain 
Recoiisilier  aux  dieux  très  souverains, 
[j^;^t^^  Homme  failloit  garny  de  pieds  et  mains 
Sa  mort  souffrir  et  franchir  tel  passaige 
Pour  satisfaire  par  manière  d'hommaige 
Et  par  rachapt  bailler  ung  homme  vif 

1.  Imp.  gerre. 


DES  Gaules.  187 

Pour  appaiser  vers  les  Dieux  son  cstrif. 
Tenoycnt  aussi  que  Tâme  raisonnable 
Chose  divine  est  el  incomparable, 
Vivant  sans  fin,  à  jamais  immortelle  ; 
De  nez  Druides  l'opinion  est  telle. 

L'ACTKUB. 

Et  véritable  nous  le  croyons  ainsi; 
Nostre  âme  hors,  le  vil  corps  est  transi. 
Mais  l'âme  vil  perpétuellement 
Ravye  au  ciel  ou  livrée  à  tourment. 
Qui  bien  fera,  c'est  la  foy  catholique  , 
Saulvé  sera  hors  de  la  voie  oblique  , 
Et  qui  en  mal  sa  vie  terminera 
Des  joycs  du  ciel  joyssance  n'aura. 


A  quoy  vacquoyent  lesditx,  Druides. 

IIII  Chapitre. 

[Cns  studieux  renommés  par  le  monde, 
[Nos  Druides,  bien  garnis  de  faconde 
"urent  jadis;  le  bruyt  en  est  encore 
Et  à  jamais  éternelle  mémoire 
Par  leur  liaullz  failz  et  excellent  sçavoir. 
Ils  postposoyent  du  tout  mondain  avoir 
Pour  s'employer  à  vacquer  à  estude. 
Le  bon  chemin  tcnoyent,  comme  je  cuyde, 
Car  Salomon  a  préesleu  science, 
Et  feist  très  bien  ;  car,  sur  ma  conscience, 


i88       Les  Fleurs  et  Antiquitez 

Mieux  vault  sçavoir  que  tous  les  biens  mondains 

El  transitoires,  qui  sej)artent  soudains  ; 

Homme  sçavant  sera  bien  venu 

Où  l'ignorant  ne  sera  recogneu. 

Les  Druides  rendoyenl  à  tous  raison  , 

Selon  les  cas ,  sans  quelque  desraison , 

Et,  si  quclcun  à  eulx  contredisoit 

Ou  leurs  edictz  faulcement  mesprisoit , 

Tenu  estoit  comme  excommunié  ; 

Four  et  moulin  '  luy  esloit  denyé, 

Et,  si  aulcun  à  tel  faisoil  oullragc , 

11  demouroit  sans  avoir  du  dommage 

En  quelque  sorte,  recompense  ou  amende, 

Jusques  à  ce  que  son  forfaict  amende 

Envers  ses  juges  les  Druides  susdictz 

Et  qu'obaisse  à  l'envy  dccretz  et  dictz. 


Comme  les  Druydes  eslisoyent  entre  eux  un 
supérieur  appelé  maire. 

V  Chapitre. 

ntre  eulx  avoyoient  ung,  qui  esloit 

esleu , 
Comme  maire  ou  comme  est  ungeslcuî, 
Qui  presidoit  en  leurs  actes  et  faiclz  , 

1 .  La  possibilité  de  faire  moudre  sa  farine  et  de 
faire  cuire  son  pain  au  moulin  et  au  four  banaux  ;  il 
est  presque  inutile  de  remarquer  que  Jean  Le  Fèvre 
parle  là  avec  les  habitudes  du  moyen  âge. 

2.  Souvenir  des  formes  municipales  contemporaines 
de  Le  Fèvre, 


DES  Gaules.  i8y 

Qui  gouvernoil  pour  ung  tcm])s  leur  commune. 

Toutes  leurs  voix  il  recucilloil  comme  une, 

Puis  discernoil  le  mal  d'avec  le  bien 

Dont  les  subjeclz  si  se  trouvoycnt  fort  bien  , 

Tant  que  chascun  les  Druydcs  aymoil, 

El  leurs  decrelz  et  loix  on  maintenoil 

Comme  sentence  donnée  justement 

Par  ung  hault  roy  ou  court  de  Parlement, 


OU  habitoyent  les  Druijdes. 

SiXIESSIE    CHAPITRE. 

I  os  Druydcs  habitoyent  es  bocages; 
De   grans  manoirs  ne  faisoyent  pas 

leurs  cages , 
Ne  grans  maisons  avoyent  pour  eulx 
loger; 
Mais  simplement  se  vouloyent  héberger; 
Hz  queroyent  lieux  aptes  et  convenables 
Où  vacquer  peussent  es  sciences  louables 
Et  contempler  sans  courir  çà  et  là; 
l-our  vie  du  tout  s  adonnoit  à  cela. 

L'Acteur. 

Les  ungs  dyent  que  le  boys  de  Crotas  ^ 
Et  la  forest  où  l'on  voyt  ung  grant  tas 

1.  C'est  ici  que  commence  l'intérêt  de  la  pièce,  qui 
est  tout  entier  dans  les  mentions  topographiques.  Nous 
les  annoterons  avec  soin,  nous  servant,  pour  les  lo- 


igo       Les  Fleurs  et  Antiquitez 

De  parfons  puys  el  fort  grosses  murailles 
En  circuyt  faites  de  bonnes  tailles 
Estoyenl  le  lieu  ancien  et  antique 
Où  Druides  exerçoyent  leur  pratique. 
Près  du  fleuve  que  Ion  appelle  Eure, 
Joygnant  ce  lieu  où  encor  court  et  dure, 
El  prés  de  là  royal  palais  et  court , 
Que  l'on  appelle  encores  Fermicourt^, 
Palays  moult  beau,  antique  et  souverain, 

cilités  voisines  de  Dreux,  des  anciens  pouillés ,  et, 
pour  la  ville  elle-même,  de  l'histoire  de  la  ville  et 
château  de  Dreux ,  par  M^  Philippe  Leniaître  :  Dreux, 
Lemenestrel,  1849-60,  in-8o.  C'est,  et  cela  est  singu- 
lier, la  seule  histoire  locale  publiée  sur  Dreux,  car  les 
Recherches  historiques  de  Dorât,  dont  M"  Lemaître 
cite  deux  copies,  l'une  à  la  bibliothèque  de  Chartres, 
l'autre  chez  M.  l'abbé  L'Hoste  à  Dreux,  et  dont  je  con- 
nois  une  troisième  copie  a  la  bibliothèque  de  l'Arsenal, 
étoient  restées  manuscrites.  —  La  grande  forêt  qui 
est  de  l'autre  côté  de  l'Eure  ne  s'appelle  plus  que  la 
forêt  de  Dreux.  Autrefois  elle  s'appeloit  la  forêt  de 
Crothais;  M*"  Lemaître,  p.  a85,  note  1,  feroit  venir  ce 
mot  non  du  Druide  fabuleux  Croto ,  mais  du  mot 
croth,  qui  signifieroit  caverne ,  souterrain,  et  remarque 
qu'un  village  situé  en  face  de  Sorel ,  sur  la  rive  gau- 
che de  l'Eure,  et  peu  éloigné  de  la  forêt,  porte  en- 
core le  nom  de  Croth. 

1.  Ou  Fermaincourt  (Carte  de  la  guerre  ,  47  et  64). 
Cassini,  feuille  27,  l'appelle  Fermencouri  Notre-Dame, 
au  confluent  de  l'Eure  et  de  la  Biaise.  Il  paroît  avoir 
été  fortifié,  au  commencement  du  x**  siècle,  pour  arrê- 
ter les  incursions  des  Normands ,  et  fut  détruit  sous 
Henri  IV.  Cf.  Me  Lemaître,  p.  2i5,  286,  363,  4i4, 
474. 


DES  Gai]lu:s.  igi 

Où  bons  ouvriers  ont  bien  monstre  leur  main, 

Prrs  de  Crotas  la  l'orcst  excellente 

Où  sont  grans  boys  ei  d'aullre  arbre  mains  anle, 

La  belle  tour  fondée  près  la  rivière 

En  singulier  et  excellent  manière. 

Geste  foret  de  Crotas  tant  fameuse  , 

Tant  belle  et  bonne  et  si  très  fructueuse, 

Par  ung  grant  clerc  et  philosophe  exquis 

A  reçcu  nom  ,  comme  m'en  suis  enquis, 

El  par  exprès  je  le  sçeu  et  congneu 

Par  gcnssçavans  qui  par  escript  l'ont  veu. 

Augusiinus ,  Hilaire  de  Poytiers, 

En  disent  plus  en  leurs  livres  entiers^  ; 

Lisez  céans  et  croyez  ce  passage  ; 

Par  leurs  escriptz  vostre  escript  sera  sage. 

Croto  eut  nom,  qui  fut  mandé  exprès 

Par  cculx  d'Athènes,  gens  de  loing,  non  de  prés, 

Pour  enquérir  des  Druides  la  science  , 

Ce  qu'il  parfist  selon  sa  conscience , 

Puis  retourna  d'ont  il  estoit  party  ; 

Point  ne  laissa  des  Druydes  le  parly. 

Les  autres  dient  des  Druides  fut  à  Chartres 

Le  lieu,  où  sont  force  prisons  et  Chartres , 

Et  que  premier  feirent  le  basliment 

De  l'église,  quant  au  fons  seulement. 

Et  les  croies  de  l'excellent  église  - 

I .  Les  index  des  éditions  de  saint  Hilaire  de  Poi- 
tiers et  de  saint  Augustin,  données  par  les  Bénédictins, 
en  1693  et  eu  1700,  ne  m'ont  permis  de  retrouver  au- 
cun passage  sur  les  Druides  et  sur  le  voyage  de  Croto 
à  Athènes. 

a.  Il  désigne  par  là  ce  qu'au  xvn^  siècle  on  appeloit 


192       Les  Fleurs  et  ântiquitez 

De  la  Vierge  par  toutes  gons  requise. 

Mais  ,  quant  à  nous,  croyons  bien  qu'en  ce  lieu 

aussi  les  cristes ,  c'est-à-dire  les  cryptes  [Archives  de 
l'art  français ,  Documents,  Y.  46),  ce  qu'on  appelle  au- 
jourd'hui Notre-Dame  de  dessous  terre.  Comme  on 
voit,  on  disait  encore  erote  au  xvi^  siècle,  de  môme 
qu'au  xui''  ;  ainsi  ce  vers  dupoëme  de  Floovant: 
Une  crotle  sor  terre  que  firenl  l'aversier, 

et  celui  des  Miracles  de  Notre-Dame  de  Chartres,  de 
Jean  Le  Marchant,  publié  par  M.  Gratet-Duplessis  à 
Chartres,  en  i855  : 

En  ia  croie  à  Chartres  venir  (p.  3). 

On  y  trouve  d'autres  fois  encore,  et  aussi  dans  le 
même  sens  ,  le  mot  croule.  Quoique  ce  dernier  mot  ait 
été  quelquefois  pris  avec  l'acception  de  voûte,  il  est 
encor  plus  pour  grotte,  caverne,  et  cette  permutation 
du  c  pour  le  g  est  fréquente  dans  l'ancien  françois. 
Tout  le  xvie  siècle  et  Rabelais  avec  lui  ont  traduit 
par  le  mot  crotesque  le  groleschi  des  Italiens,  nom 
donné  aux  arabesques  trouvés  sous  les  murs  des 
tombeaux  antiques,  qui,  étant  sous  terre,  avoient  aussj 
été  traités  de  grottes. 

Il  )  avoit  aussi  le  diminutif  croton  ou  crotton  dans  le 
sens  de  cachot,  comme  dans  le  livre  genevois  de  la  sœur 
de  Jussie(éd.  de  i853,p.  78),  dans  les  Tragiques ào  à' kM- 
bigné{éd.  Lalanne,  p.  40.  ctle  mot  figure  encore  dans  le 
Dictionnaire  du  jésuite  Monet,  i656,  et  dans  le  Diction- 
naire Français-Latin  de  Pomey;  1664,  in-*".  On  le 
trouveroitàcoup  sûr  dans  plus  d'un  écrivain  protestant 
du  dix-septième  siècle.  Le  style  réfugié  conserve  plus 
qu'un  autre  les  mots  anciens  quand  ils  peuvent  être 
théologiques. —  Cotgrave,  quicalalogue  le  mot,  semble 
croire  qu'il  vient  de  crotle  :  a  filthy  dungeon,  mais  c'est 
une  erreur. 


DES  Gaules.  «93 

Estoyent  Druides ,  là  recongnoissans  Dieu  , 

Nez  du  pays  de  Dreux,  qui  demourance 

A  Chartres  prindrent,  car  ilz  avoyent  régence 

Par  toute  Gaulle  ,  ainsi  qu'est  dessus  dit , 

Qui  sur  tous  aullres  estoyent  là  en  crédit 

Et  gouvernoyenl  Testât  de  ce  pays , 

En  quoy  faisant  estoyent  bien  obéys , 

Et ,  s'ilz  avoyent  quelque  difficulté , 

Hz  envoyoyent  en  l'Université 

De  Dreux  sçavoir  la  vérité  du  faict, 

Dont  response  retiroyent  en  effecl; 

Ils  procedoyent  toujours  en  ceste  sorte, 

Ainsi  qu'on  dict,  Tescripture  le  porte. 

Diversité  d'oppinions  je  treuve; 

L'ung  en  dit  d'ung  par  escript  en  son  œuvre , 

L'aullre  aultrement;  j'en  croy  la  vérité. 

Plus  n'en  diroys,  si  j'en  estoys  cité^. 

Qui  en  vouldra  plus  avant  enquérir 

Lise  es  histoires  pour  vérité  quérir, 

Car,  quant  à  moy,  je  n'en  dis  aultre  chose; 

Sur  cesl  argu  convient  que  me  repose. 


Comme  les  Druides  cueilloyent  le  guy 
0  une  faulx  dorée. 

VII  Chapitre. 

ous  dirons  oultre  que  le  guy  recueil - 

loient. 
Au  hault  des  chesncs  ,  et  de  fait  en 

usoient 

1 .  Si  j'étois  appelé  à  en  témoigner  en  justice. 
P.  F.     VIII.  ,3 


194      Les  Flelr^  et  Amiquitez 

Pour  divers  maulx  et  maladies  adverses 
Ûui  les  mondains  gettent  à  la  renverses  , 
Dont  par  moyens ,  selon  des  Dieux  ladvis  . 
Bien  se  trouvoyent,  si  leur  estoit  advis. 
Pour  ce  dit  on  encore  k  guy  Can  neuf. 
Quant  on  salue  ce  jour  ung  amy  neuf 
Par  fin  souhet ,  désirant  que  tout  l'an 
Ne  souffre  mal,  deuil,  ennuy  ou  enhan. 


De  restât ,  belle  situation  et  police  de  la  ville 
de  Dreux. 

VIII    Chapitre. 

r,  retournons  à  parler  de  la  ville 
1  De  Dreux,  qui  est  régie  par  civiUe 
Police  et  duit  lestât  de  la  commune 
En  très  bon  ordre ,  sans  différence  aul- 
cune, 
Ville  plaisant ,  assise  en  fort  beau  lieu , 
Et  belles  halles  construites  au  meillieu , 
La  belle  église  Sainct  Pierre  ',  bien  parée , 
Et  de  vitres  *  excellemment  ornée , 
Belles  chapelles  ^  autour  des  deux  coslés , 

i.  M*  Lemaître  en  a  parlé  p.  aoa ,  099  ,  4oïi  et  son 
volume  est  terminé  par  une  notice  spéciale  de  M.  l'ab- 
bé Lhoste  sur  cette  église. 

3.  La  notice  spéciale,  citée  dans  la  note  précédente, 
entre  dans  quelques  détails  à  leur  sujet,  p.  4" 5i. 

5.  Doublet ,  pouillé  du  diocèse  de  Chartres,  n'en  in- 
dique que  deux:  la  grande  et  la  petite  Magdelaine,  à 


DES  Gaules.  igS 

El  les  allées  *  d'iccUe  bien  vouUées , 

Deux  belles  tours  bien  dressées  au  devant  ', 

la  collation  du  chapitre  de  Saint-Etienne  ;  l'église  en 
avoit  bien  d'autres ,  dont  on  trouvera  l'énumération 
dans  la  notice  de  l'abbé  Lhoste,  mais  elles  étoient  sans 
doute  dépourvues  de  leurs  fruits. 

1.  C'est-'a-dire  les  bas  côtés. 

2.  On  lit,   a  l'entrée  de  l'escalier  qui  conduit  au 
clocher ,  cette  inscription  : 

Pour  décorer  ce  temple  deiBque 

Lui  fut  construit  pour  entrée  magnifique 

Ce  beau  portail ,  mil  ciuq  cent  trente  quatre, 

Et  ses  deux  tours,  où  sonneron  s'applique, 

Pour  invoquer  chacun  bon  catholique 

Et  Dieu  servir  et  l'ennemi  combattre. 

La  date  se  rapporte  a  l'entier  achèvement  des  tra- 
vaux, car  on  voit  que  Lefèvre,  qui  écrivoit  en  i532, 
parle  déjà  des  deux  tours  comme  terminées.  Les  dettes 
contractées  par  l'église  pour  ces  travaux  ne  furent  en- 
tièrement acquittées  qu'en  i585  (Lhoste,  p.  26).  —  La 
façade  du  transept  méridional  est  copiée  sur  celle  de 
Saint-Gervais  ;  mais  celle-ci  ne  doit  pas  être  attribuée, 
comme  le  fait  M.  Lhoste,  p.  26  ,  à  Thibault  Metezeau  ; 
il  n'y  a  pas  plus  de  droits  que  Louis  ni  Clément  ;  tout 
le  monde  sait  qu'elle  est  l'ouvrage  du  célèbre  Salomon 
de  Brosses.  —  Voici  cependant  un  passage  de  Catheri- 
not,  Traité  de  l'Archilectiuc,  p.  17-18,  qui  se  rapporte  à 
cette  assertion  de  M.  Lhoste  :  «  Le  sieur  de  Brosse 
avoit  donné  le  dessin  du  temple  de  Charenton.  Le  su- 
perbe portail  de  Saint-Gervais  est  aussi  de  son  inven- 
tion et  de  celle  'de  Clément  Metezeau ,  natif  de  Dreux 
qui  entreprit  de  diguer  La  Rochelle  ;  »  mais  je  serois 
porté  à  croire  que,  s'ils  ont  réellement  fait  ensemble  le 
portail  de  Saim-Gervais,  l'un  des  deux,  et  ce  ne  peut 


igG       Lks  Fleurs  et  Antiquitez 

Et  pour  ce  mises  grans  sommes  en  avant. 

La  sonnerie  de  léans  est  jolye , 

Bien  acordant  en  doulce  melodye  ', 

Beau  circuyl  cl  large  cymetière^, 

De  tous  costez  tant  devant  que  darrière. 

Bonne  maison,  là  nommée  l'Hostel  Dieu  2, 

Où  paovres  sont  recueilliz  en  ce  lieu , 

Puis  la  chapelle  de  monsieur  saincl  Vincent*, 

Où  chascun  an  des  messes  plus  de  cent 

Sont  célébrées  et  service  divin , 

Offertes  faictz  là  de  pain  et  de  vin. 

i\laison  de  ville  tout  de  pierre  de  taille 
Très  excellent,  faicte  sans  lever  taille^, 
Bien  composée  par  excellent  ouvrage. 
Regardez  la ,  vous  direz  :  Voylà  rage , 

être  de  Brosses,  n'en  était  que  l'entrepreneiu'.  — 
Pierre  Levieil,  dans  son  livre  de  la  peinture  sur  verre, 
a  parlé  (p.  56  et  67)  des  vitraux  de  Saint-Pierre  et  de 
Saint-Jean  de  Dreux. 

i.  Elle  étoit,  avant  1793  ,  composée  de  sept  cloches. 
Lhoste,  p.  5g. 

2.  Ibidem,  p.  36-7. 

3.  Me  Lemaître,  p.  201. 

4.  La  chapelle  Saint-Vincent  étoit  à  la  collation  du 
chapitre  de  Saint-Étienne  de  Dreux.  (Doublet,  ibid  ); 
Cf.  MeLemaîlre,  p.  155-9.  Les  actes  publics  à  Dreux  n'é- 
toient  valables  que  quand  ils  avoient  été  solennel- 
lement et  publiquement  confirmés  devant  la  porte  de 
l'église  de  Saint-Vincent,  qui,  par  la  nature  des  assem- 
blées de  tout  genre  qui  s'y  réunissoient,  paroîl  avoir 
joué  longtemps  le  rôle  de  maison  de  ville. 

5.  Sans  qu'il  ait  été  besoin  de  recourir  a  des  impo- 
sitions extraordinaires. 


DES  Gaules.  197 

Tant  est  parée  et  construicte  de  faict, 
Si  que  redire  riens  n'y  a  en  effect  '  ; 

1 .  A  voir  les  éloges  que  fait  Le  Fèvre  de  l'Hôtel  de 
Ville  de  Dreux ,  il  seroit  déjà  évident  que  c'étoit  une 
construction  récente ,  du  goût  le  plus  à  la  mode ,  et 
le  style  du  monument  le  prouveroit  si  les  faits 
de  l'histoire  n'étoient  là  pour  nous  en  assurer.  Voici 
en  effet  ce  qu'en  dit  madame  Lemaître,  p.  418-jo  :  «  Ce 
fut  au  temps  do  Marie  d'AJbret,  en  lôia,  que  la  ville 
de  Dreux  entreprit  la  construction  du  nouvel  Hôtel  de 
Ville.  Le  premier  entrepreneur  fut  un  maçon  appelé 
Pierre  Caron  ou  Chéron  ;  la  première  pierre  fut  posée 
par  Pierre  de  Haute-ville,  seigneur  de  La  Plaine;  cette 
cérémonie  étoit  à  peine  accomplie  que  Pierre  Chéron 
mourut.  Un  autre  magon,  nommé  Jean  Desmoulins,  et 
Clément  Metezeau  reprirent  en  i5i6  son  ouvrage  ;  Jean 
Desmoulins,  qui  fut  plus  tard  l'entrepreneur  du  por- 
tail de  Saint-Pierre  (Cf.  l'abbé  Lhoste,  p.  24),  étoit 
l'entrepreneur  eu  chef,  comme  le  prouvoit  un  acte 
jiassé  devant  M**  Couttet,  notaire  à  Dreux,  acte  par  le- 
quel il  s'engageoit  à  faire  et  parachever  la  maison  et  le 
beffroy  de  la  ville  commencés  par  Pierre  Chéron. 
L'édifice  avança  rapidement;  son  portail  et  sa  pre- 
mière voûte  étoient  achevés  avant  i5i8,  et  le  deuxième 
étage  terminé  en  1620,  ce  qui  se  reconnaissoit  à  une 
pierre  placée  au  dessous  de  l'horloge  et  qui  avoit  ce 
millésime  ;  les  armes  et  la  devise  de  François  Isf  s'y 
voyoient  aussi.  A  en  juger  par  les  comptes  de  Pierre 
Le  Meunier,  receveur  de  Dreux,  ce  beau  monument 
étoit  terminé,  tant  en  dedans  qu'en  dehors,  vers  l'an- 
née i54o.»  Comme  physionomie,  bien  qu'avec  moins 
de  développement  matériel,  l'Hôtel  de  Ville  de  Dreux 
est  du  même  style  et  du  même  temps  que  celui  de  Com- 
piègne,  auquel  il  est  à  peine  postérieur  ;  c'est  une  haute 
maison   à   deux  croisées,  flanquée  de  deux  tourelles 


198      Les  Fleurs  et  Antiquitez 

Hault  exaltée  par  compas  et  mesure 

Qu'on  n  y  pourroit  pas  veoir  une  blesseure 

En  la  muraille,  tant  droictement  dressée 

Vous  ne  voyez  une  ligne  passée  ; 

Toulte  parfaicte ,  bien  lyée  et  assise  , 

Œuvre  excellent,  faict  par  bonne  devise. 

Très  sumptueux  ouvrage ,  je  vous  jure , 

Plus  qu'au Itre  beau  que  j'aye  veu  sans  injure. 

La  belle  viz  bien  large  et  spacieuse  , 

Seure  à  monter,  aysée  et  graticuse  ', 

Salles  tant  belles  qu'on  pourroit  veoir  au  monde, 

Et ,  au  dessus  de  la  viz,  forme  ronde. 

De  garde -robes  sont  les  salles  garnycs , 

De  belles  veues  et  fenestres  fournycs, 

presqu'à  jour,  surmontée  d'une  toiture  étroite  et  très 
élevée,  et  brodée,  sur  le  fond  uni  du  petit  appareil  de 
ses  pierres,  des  délicats  ornements  sculptés  de  la  pre- 
mière renaissance. 

1.  Une  des  plus  belles  que  je  connoisse  en  ce 
genre  est  celle  du  donjon  des  ducs  de  Bourgogne,  exis- 
tant à  Paris,  au  fond  d'un  jardin  de  la  rue  des  Deux- 
Portes-Saint-Sauveur;  quoique  tournant  autour  d'un 
arbre  médial,  elle  est  inscrite  dans  une  cage  de  murs 
carrés  ;  la  taille  et  la  dureté  de  la  pierre  des  marches, 
qui  semblent  posées  d'hier,  l'élégance  de  la  voûte  , 
dont  les  arceaux  sont  des  branches  qui  sortent  d'un 
tonneau  posé  sur  l'arbre  de  la  viz  et  épanouissent  sur 
la  voûte  leurs  rameaux  et  leurs  feuillages ,  en  font  un 
moi'ceau  achevé.  Il  est  très  ignoré  encore,  et  l'on  ne 
sauroit  en  trop  répandre  la  connoissance  pour  en  as- 
surer la  conservation,  le  jour  où  quelque  remanie- 
ment du  quartier  en  menaceroit  l'existence.  —  M.  de 
Guilhfrmy  l'a  fait  graver  dans  son  Guide  archéologique. 


DES  Gaules.  199 

Les  feneslragcs  accoustrées  de  façon , 
Auiant  de  boys  qu'ouvrage  de  maçon, 
Et  belles  vilres  au  feneslrage  assises 
Par  subtil  art  et  façons  fort  exquises, 
Couvertes  sus  de  fine  et  belle  ardoyse. 
Deux  grosses  cloches  font  léans  grosse  noyse; 
L'une  est  beffroy  communément  nommée  , 
L'autre  estl'orloge  dicte  et  appelée*. 

En  h  ville  de  Dreux  a  plusieurs  portes 
Et  boulevers,  qui  les  rendent  bien  fortes. 
L'une  se  nomme  porte  Parisienne, 
Bien  acoustrée  et  très  fort  ancienne; 
Une  aultre  y  a  qu'on  dit  porte  Chartraine 
Par  laquelle  moult  de  biens  on  attraine 
En  la  ville ,  puis  porte  d'Orisson  '^ 
Ainsi  dicte  par  ces  motz  :  Or  y  so))i, 
Diclz  par  Angloys,  qui  vallent  :  «  Nous  y  sommes, 
En  la  ville ,  tuons  femmes  et  hommes  »  ; 
Mais  n'y  e£loyenl,ilzn'esloyenl  qu'au  bourg  clos, 

i.  Il  y  en  eut  plus  lard  une  auU'c  plus  fameuse 
fondue  en  i56i  par  un  fondeur  nommé  Charles  de  la 
Bouticle,  c'est-a-dire  de  la  Boutique,  qui  a  sur  ses 
flancs  une  représentation,  eu  forme  de  frise,  de  la  pro- 
cession des  Flambarts ,  sur  les  dangers  et  la  durée  de 
laquelle  M"^  Lemaître  a  tout  un  long  passage,  p.  4^0- 
3o,  curieux  pour  l'histoire  des  cérémonies  populaires. 

2.  La  porte  Chartraine,  dont  Lefèvre  a  déjà  parlé, 
la  porte  Parisis  et  la  porte  d'Orisson  étoient  les  trois 
principales  ;  la  porte  Neuve  venoit  ensuite  ;  mais  les 
portes  de  la  rued'llliers.dela  ruade  la  Bonde,  et  du  Pe- 
tit-Pont étoient  moins  importantes.  (M^  Lemaître, 
]'•  475.) 


200       Les  Flkurs  et  Antiquitez 

Là  où  ilz  furent  incontinent  enclos, 

Par  le  roy  Charles  Quint  qui  pour  lors  regnoil. 

Qui  fist  mourir  un  nommé  Remonnoil, 

Lors  capitaine  du  chasteau  et  bailly, 

Pour  luy  monstrer  où  il  avoit  failly  ' . 

i.  Je  ne  trouve  dans  l'histoire  de  M^  Lemaître  au- 
cune mention  de  ce  Remonnoit.  Tout  ce  qu'elle  a, 
sous  Charles  V,  de  relatif  au  château  de  Dreux  (pages 
364-5)  est  une  lettre  de  rémission  de  janvier  iJSg 
(i36o),  donnée  par  lui  comme  régent  à  ceux  qui  oc- 
cupoieut  indûment  une  tour  du  château,  qu'ils  s'of- 
froient  à  céder  pour  une  somme  d'argent,  et  aussi  le  fait 
que  cette  tour,  gardée  malgré  cet  accord,  fut  plus  tard 
assiégée  et  prise  d'assaut  en  i36/l  par  le  duc  de  Bour- 
gogne, qui  fit  passer  au  fil  de  l'épée  tous  ceux  qui  s'y 
trouvoient.  Mais  ce  ne  paroît  pas  pouvoir  être  à  ce  fait 
qu'il  faille  rapporter  la  mort  de  Remonnoit,  ou  plutôt 
Raimonnet,  c'est-à-dire  le  petit  Raymond. 

J'ajouterai,  puisque  ce  sont  les  Anglais  qui  man- 
quent ici  de  prendre  la  ville ,  que  cela  paroît  encore 
moins  se  rapporter  à  la  prise,  non  du  château,  qui  tint 
bon ,  mais  de  la  ville  de  Dreux ,  qui  fut  emportée  sur 
les  Armagnacs  ,  alors  ses  maîtres,  par  l'armée  des 
Parisiens,  sous  les  ordres  du  maréchal  de  Loigny,  qui 
la  venoit  réduire  au  nom  de  Charles  VI.  (M^  Lemaître, 
p.  384.) 

Quant  à  l'étymologie  du  nom  de  la  porte  d'Oris- 
son ,  l'explication  répétée  par  Lefèvre  me  paroît  être 
trop  puérilement  populaire  pour  pouvoir  l'accepter  un 
seul  instant.  Au  lieu  de  mettre  dans  la  bouche  des 
Anglais  le:  or  y  som,  il  y  auroit  tout  autant  de  raison 
de  le  donner  aux  habitants  faisant  une  sortie  contre 
les  assiégeants  et  s'écriant  :  «  Or  issoii,  voilà  que  nous 
sortons.»  C'est  une  fantaisie  d'étymologie  qui  est  d'au- 


DES  Gaules,  201 

Et  par  après  avez  le  Petit  pont , 
Pour  droit  tirer  aux  grans  forestz  de  Iront  '. 
La  porte  neufve  ouverte  de  nouveau  ; 
Par  là  sortez  aux  prés  où  il  fait  beau. 
Le  circuyt  de  la  ville  de  murs 
Très  bien  enclos  de  gros  cailloux  fort  durs; 

tant  moins  sérieuse  que,  si  la  porte  n'a  pris  ce  nom 
([u'à  la  fin  du  xiv«  siècle,  il  seroit  bien  étonnant  qu'on 
n'en  connût  pas  le  nom  antérieur. 

Quitte  à  me  tromper,  je  proposerois  une  autre  con- 
jecture. Orisson ,  dans  l'ancienne  langue,  est  la  même 
chose  qu'o)-wo7(,  c'est-à-dire  une  ancienne  forme  du  mot 
oraison.  Alors,  qui  sait  originairement  si  la  porte  n'é- 
toit  pas  surmontée  d'une   image   vénérée,    si,   dans 
quelque  procession,  il  n'étoit  pas  d'usage  d'y  élever 
un  autel,  si  encore  elle  n'avoit  pas  tout  k  côté  d'elle 
un   oratoire  ou  une  chapelle  devant  laquelle  on   se 
signoit  ou  on  s'arrètoit  pour  prier  "Le  nom  reviendroit 
alors  à  être  celui  de  porte  de  la  Prière,  très  admissil)lc 
d'ailleurs,  et  le  nom  d'Oraison,  village  du  Dauphiné, 
comme  aussi  celui  de  la  famille  d'Oraison,  qu'on  peut 
rapprocher  de  celui  de  notre  porte,  n'ont,  à  l'origine, 
pas  d'autre  sens  que  l'idée  de  prière.  Le  nom  lui  vien- 
droit  même  d'un  lieu-dit  voisin,  perdu  ensuite,  sous 
des  constructions  postérieures,  que  l'origine  première 
en  sei'oit  toujours  la  même.  Une  fois  la  statue  dispa- 
rue, s'il  y  en  a  eu  sur  la  porte,  une  fois  la  dévotion 
ralentie  pour  une  chapelle  contiguë,  le  peuple,  comme 
toujours,  a  éprouvé  le  besoin  de  s'expliquera  nouveau 
ce  qui  n'avoit  plus  pour  lui  de  signification,  et  il  l'a 
fait  au  moyen  d'un  calembour.  Ce  ne  seroit  pas  le  seul 
qui  se  seroit  glissé  dans  l'histoire. 

1.  C'est-à-dire  qui  sont  en  face,  de  l'autre  côté  de 
l'Eure. 


202      Les  Fleurs  et  Antiquitez 

Bonnes  tourelles  assises  par  compas, 
Où  de  mesure  faulte  n'y  a  d'ung  pas  , 
Fort  bien  persécs  pour  lascher  en  desserre 
Canons  et  iraiciz ,  advenant  temps  de  guerre , 
Les  beaulx  fossez  où  Teau  vive  est  courant , 
Doulves  dressées,  et  puis,  au  demeurant, 
Force  russeaulx  aussi  clers  que  fontaine , 
Juxte  la  ville  dont  Teaue  est  bonne  et  saine. 
Le  quay  là  près  pour  mener  à  Rouen  , 
Ou  aultres  lieux,  blcdz  et  vins  mesouen. 
Les  beaulx  faulxbourgs  pavez  honnesiement 
Semblent  de  bourgs  ou  villes  proprement; 
Là  trouverez  maintes  hostelleries 
Où  puent  loger  très  grosses  seigneuries 
Et  gens  d  estât,  acoustrés  comme  fault; 
Vous  n'y  trouvez  de  biens  aulcun  deffauU. 

Hors  de  la  ville  es  prés  y  a  maison 
Pour  les  malades  loger  en  la  saison  ', 
Prebstres  commis  à  Testai  de  leurs  âmes, 
Et  pour  les  corps  aussi  deux  bonnes  dames  , 
Puis  ung  barbier,  aux  dcspens  des  bourgeoys. 
Payez  contant  à  fin  de  chascun  moys. 

Il  y  a  force  de  moulins  à  papier, 
Bons  papetiers  bien  aymans  à  pier  ^ 

i.Peut-êU"e  les  quatre  maisons  destinées  h  recevoir 
les  pestiférés,  et  désignées  sous  le  nom  de  Petites-Mai- 
sons; elles  étoient  situées  entre  les  chapelles  de  Saint- 
Denis  et  Saint-Léonard,  qu'on  trouvera  citées  plus 
loin.  (Me  Lemaitre,  p.  2o3.) 

3.  C'est-à-dire  à  boire.  On  a  vu,  dans  le  premier  vo- 
lume de  ce  recueil ,  le  dialogue  d'un  tavernier  et  d'un 
pj'on,  p.  1  ifi-i3o.  —  11  y  a  encore  des  papeteries  con- 


DES  Gaules.  2o3 

Gens  d'esperil  et  grani  entendement, 
Qui  pour  les  clers  est  grant  soulagement , 
Pour  advocatz,  aussi  pour  procureurs, 
Pour  imprimeurs,  escripvains,  recepveurs, 
Pour  les  cartiers  et  gens  de  tous  estas, 
Car  on  y  fait  du  papier  tout  à  tas. 

Un  beau  chasteau  '  haultain  et  eslevc , 
De  belle  monstre  quand  Phebus  est  levé , 
Garny  de  tours  grosses  et  forteresses, 
D'ung  fort  donjon  pour  garder  de  détresses 
Ceulx  qui  sont  là  resistans  aux  assaulx 
Des  ennemys  commectans  force  maulx, 
Salles  de  prince  et  palays  très  exquis , 
Fust  pour  ung  roy,  ung  duc  ou  ung  marquis, 
Orné,  paré,  chose  très  sumptueuse; 
Regardez  le,  c'est  œuvre  merveilleuse  ; 
Léans  chapelle  du  bon  sainct  Nicolas-, 
Auquel  servir  ne  devons  eslre  las , 

sidérables  dans  l'arrondissement  de  Dreux.  Ainsi,  à 
Montigny-sur-Avre ,  à  Dampierre-sur-Avre  et  a  Sorel. 
(Girard  et  Roger.  Atlas  du  royaume  de  France,  Paris, 
1823,  in-8). 

1.  Sur  le  château  de  Dreux,  voirMeLemaître,  p.  164- 
168,233,280,  notes,  4i4)475,  476-80. On  y  remarquoil 
la  tour  Grise ,  bâtie  sous  Robert  III  par  un  arcliitecto 
normand,  de  Beaumont-le-Roger  (près  Bernay\  nommé 
Nicolas,  la  tour  des  Fanaux,  sur  laquelle  un  feu  al- 
lumé étoit  pour  la  cloche  de  Saint-Étienne  le  signal  de 
sonner  le  couvre-feu,  et  la  tour  de  Dannemarche. 

a.  Saint  Nicolas  des  Salles,  qui  étoit  au-dessus  d'une 
porte  méridionale  contiguë  au  château.  (M*^  Lemaître, 
p.  233,  442-)  Il  semble  qu'elle  dépendit  de  l'église  de 
Saint-Etienne.  Voir  page  206,  note  3. 


2o4      Les  Fleurs  et  Antiquitez 

Ung  puys  partons  où  on  peult  recouvrer 

Des  eaues  assez  en  esté  et  yver. 

Les  grans  fosséz  doublés  de  toutes  pars, 

Et  si  gros  murs  et  fors  que  le  Dieu  Mars 

0  tout'  ses  dars,  ses  picques  et  ses  fouldres, 

Ses  grans  canons  et  tonneaulx  plains  de  pouldres, 

N'y  fcroit  mal,  mais  s'en  deparliroit. 

Ou  aultremont  luy  mesme  y  periroit. 

Une  aultre  tour  est  au  chasieau  prochaine, 

Bien  compassée  et  d'une  bonne  veine , 

Forte  et  puissant  et  espesse  à  merveilles, 

Où  a  faillu  de  cailloux  maintz  corbeilles; 

Pour  la  plus  part  est  nnissèe  dedans  terre. 

Puis  le  dehors  se  poursuyt  de  telle  erre 

Que  impossible  est  quasi,  ce  m'est  advis. 

Tant  est  bien  faicte  et  par  si  bon  devis, 

De  la  myner,  car  jusque  à  Thuys  est  plaine  '■^; 

Moulin  y  a  que  très  bien  on  demaine, 

Ung  puys  aussi  et  ung  four  pour  pain  cuyre , 

Bons  munimens  pour  aux  ennemis  nuyre 

Et  résister,  comme  on  peult  bien  coguoistre, 

Mesme  homme  expert  et  en  guerre  bon  maislre. 

t.  La  même  forme  que  à  tout,  c'est-a-dire  avec. 

2.  Cela  ne  doit  pas  vouloir  dire  que,  sauf  le  passage 
de  la  porte,  la  tour  soit  pleine  jusqu'au  sommet,  mais 
seulement  que,  jusqu'à  la  hauteur  où  s'ouvre  la  porte, 
elle  l'est  absolument  et  n'offre  dans- sa  base  aucune 
cavité  qui  en  affoiblissenl  la  masse. 


DES  Gaules. 


2o5 


De  la  chapelle  yotre-Dame  de  Dainemarche. 
DixiESME  Chapitre^. 

à  est  chapelle  dicte  de  Dainemarche , 
Où  faull  monter  de  degréz  mainte 

marche , 
Belle  église  et  très  bonne  maison 
Pour  soy  loger  en  temps  toute  saison; 
Ung  parfons  puys,  donil'eauese  treuve  bonne, 
Belle  et  clère,  saine  à  toute  personne. 


De  l'église  monsieur  sainct  Estienne  dudit  lieu. 
Unziesme   Chapitre''. 


uant  jem'advise,  j  ay  oublyé  Téglise 
De  sainct  Estienne^,  principale  devise, 
Dont  suis  jaloux ,  car  moult  la  trouve 
belle 


i.  Il  n'y  a  pas  eu  d'indice  lion  de  neuvième  cha- 
pitre ;  on  le  pourroit  faire  avec  la  description  du  Châ- 
teau. —  Daunemarche  la  Vierge,  au  château  de  Dreux, 
étoit  à  la  collation  de  l'abbé  de  Saint-Vincent-des- 
Bois  et  avoit  loo  livres  de  revenu.  (Doublet,  8.)  —  Le 
nom  paroît  être  la  corruption  de  l'ancien  nom  de 
Notre-Dame-des-marches.  Cf.  M^  Lemaître,  p.  209, 
•jSo,  365,  364,  44^- 

2.  A  partir  d'ici,  l'imprimeur  a  inséré,  en  façon  de 
lettres  ornées,  de  petits  bois  en  hauteur,  qui  viennent 


2c6       Les  Fleurs  et  Amiquitez 

Et  fort  dévote,  mesme  une  cliapelle, 
Que  j'ay  eue  là,  de  sainct  Biaise  fondée, 
Dont  fuz  pourveu,  par  une  bonne  undée, 
Par  les  bons  sieurs  chanoynes  de  léans, 
Près  de  la  feste  de  sainct  Pierre  aux  lyens  *. 
Léans  repose  la  saincie  hostie,  mussée 
En  digne  lieu,  par  un  prebstre  persée 
Foyble  en  la  foy  -,  encor  le  sang  y  pert 
Aux  catholiques  qui  la  voyent  en  appert  •'. 
Depuis  tel  temps  j'ay  prins  aultre  party, 
Car  de  léans  je  me  suis  deparly, 
Pensant  bien  faire  et  acquérir  honneur, 
Où  parvenir  on  ne  peult  sans  labeur; 
Ce  non  obstant  que  j'en  soys  deparlys, 
J'ay  tousjours  tins  des  bons  sieurs  les  partis  e, 
Et  à  jamais  me  rends  à  leur  service 

de  bordures  de  livi-es  d'heures.  Je  les  indiquerai  en 
note.  Celui-ci  est  une  Annonciation  à  fond  criblé. 

3.  Voici,  d'après  Doublet,  la  liste  des  chapelles  de 
Saint-Étienne  :  celle  de  la  Magdelaine;  celle  de  la 
Vierge,  divisée  en  deux  portions;  quatre  royalles,  dont 
deux  à  l'autel  Saint-Eustache ,  une  à  la  chapelle  Saint- 
Nicolas,  et  une  dite  des  Salles;  Saint-Biaise,  la  cha- 
pelle dont  Jean  Le  Fèvre ,  notre  poète ,  étoit  titulaire  ; 
Saint-Cyr  et  Saint-Julite  ;  Saint-Fiacre  ;  Saint-Jacques; 
Saint-Jean  et  Saint-Giles  ;  Saint-Nicolas  de  Reversiairc  ; 
Saint-Servais.  —  Saint-Étienne  fut  fondé  eu  1 142  ;  Cf. 
M"  Lemaître,  p.  i85-7,  20.3-6. 

4.  C'est-a-dire  aux  environs  du  premier  août. 

5.  On  la  montra  jusqu'en  1641,  époque  où  Jean  Les- 
cot,  devenu  évêque  de  Chartres,  défendit  cette  cérémo- 
nie. (M'  Lemaître,  p.  180,  à  la  note.) 

6.  Imp.  :  parties. 


DES  Gaules.  207 

Pour  ce  que  là  premier  je  fuz  novice, 
Enfant  de  cueur,  instruit  en  mon  enfance, 
Rtchastié,  sans  avoir  coup  de  lance, 
Tant  Joulcement  que  j'aymasse  trop  mieulx 
Qu'on  m'eust  frotté  tant  que  *  larmes  des  yeulx 
Fussent  sortyes  sans  mesure ,  à  foyson  ; 
On  ne  m'eust  fait  que  tout  droit  et  rayson. 
Tout  plain  de  cris  et  lamentations , 
Qui  procèdent  de  vers  et  bons  soyons^ 
De  discipline,  servent  bien  aux  enfans, 
Car  en  sçavoir  les  rendent  triumphans  : 


De  Vermitage  en  la  forest  de  Crotas. 
XII   Chapitre^. 

11  la  forest  de  Crotas  depuis  dicte 
A  chapelle  très  belle  et  bien  construite 
En  l'honneur  d'une  en  renom  souve- 
raine 

Que  nous  disons  Marie  Magdaleine. 
Ung  bon  hermite  là  et  ses  compaignons 
Vivent ,  mengeans  pois ,  fèves  et  ongnons , 
Servans  à  Dieu  et  à  la  dicte  dame 
En  tout  honneur,  sans  mal  faiclne  diffame, 

1.  Inip.  :  que  les. 

2.  Scions  verts  et  par  là  bien  souples. 

3.  Un  bois  de'  sainte  Marie-Madeleine,  avec  le  vase 
de  parfums.  —  Je  trouve  dans  Me  Lemaître ,  p.  4 12,  la 
mention  d'un  ermitage  dans  la  forêt ,  mais  il  est  sous 
le  nom  de  Suint-Marc. 


2o8   Les  Fleurs  et  ântiquitez 

Ung  lieu  secret  ou  beau  meillieu  du  boys, 
Où  croissent  glandz,  pommes,  poires  et  noix, 
Dont  sont  rcpeuz  sangliers,  biches  et  cerfz, 
Ou  lieu  susdicl,  semblable  à  grans  desers. 
Là  sont  les  boys,  granz  et  haulx  sans  mesure  ; 
Neuf  ou  dix  lieues  ceste  forest  là  dure, 
Arbres tanibeaulxqu'on  sçauroitveoir  au  monde, 
Et  là  au  pied  la  rivière  parfonde, 
Eure  nommée,  dont  dessus  foys  mémoire, 
Qui  dès  jadis  y  flue  et  court  encore. 
Plusieurs  vergiers  assis  là  tout  auprès 
Et  au  dessoubz  grandes  praries  et  prés 
Enclos  à  murs,  où  sont  arbres  foyson 
Léans  planiez,  fort  beaulx  en  la  saison; 
Plus  de  dix  mil  y  a  des  bons  pommiers, 
Poiriés  aussi  et  aultres  arbres  fruytiers. 


De  la  chapelle  de  Nostre-Dame  de  la  Ronde. 

XIII   Chapitre^ 

uprès  de  Dreux,  lieu  de  grant  renom- 
mée, 
A  chapelle,  de  la  Ronde  nommée 2, 
Faicte  en  l'honneur  de  la  Vierge  Marie, 

1.  Un  bois  d'une  Notre-Dame-de-Pitié ,  fond  criblé. 

2.  Elle  étoit  située  sur  le  penchant  d'une  colline  au- 
dessus  du  village  de  Cocherel,  à  l'extrémité  des  bois 
d'IUiers ,  et  de  fondation  récente.  Lefèvre  vient  même 
appuyer  l'opinion  de  ceux  qui  pensoient  qu'elle 
avoit  été  fondée  non-seulement  sous  Louis  XI,  mais 


DES  Gaules.  209 

Où  personne  oncques  ne  fut  marrie 

Salus  donner  à  ceste  bonne  dame 

Tant  excellent,  sans  crime  et  sans  diffame, 

Sans  macule  d'aulcun  péché  mortel , 

Plus  fort  maintiens,  ne  péché  véniel , 

Ne  originel ,  car  elle  est  toute  pure  ; 

Le  rédempteur  d'humaine  créature 

L'a  prôesleue  pour  sa  concierge  et  mère. 

Sans  racine  de  vil  péché  amère. 

Pour  en  son  ventre  precieulx,  virginal , 

Se  faire  homme,  et  a  en  spécial 

Ung  tel  palaysesleu  pour  son  demeure, 

Tantque,  temps deu,  sans  deffaulte  d'une  heure. 

De  sa  mère  digne  et  prédestinée 

Il  est  yssu  çà  bas  en  la  vallée 

De  misère  pour  visiter  humains, 

Homme  mortel,  garny  de  piedz  et  mains. 

Le  roy  Loys,  qu'on  nomme  Pasque-Dieu  % 

A  fait  construire  la  chapelle  oudit  lieu; 

Léonard  Jabin,  de  Dreux,  lors  grenctier. 

En  eut  la  charge,  et  de  bon  cueur  entier 

Y  a  vacqué  plusieurs  et  divers  jours, 

Espérant  bien  de  la  Vierge  secours. 

même  par  lui.  Cf.  MeLemaître,  p.  /Ji^-S. —  La  fresque, 
qui  passoit  pour  l'epréscnter  Louis  XI  à  la  chasse,  avec 
ses  courtisans ,  et  effrayé  par  trois  spectres  qui  lui  au- 
roient  commandé  de  bâtir  cette  chapelle,  ne  devoit 
être  qu'une  des  nombreuses  représentations  figurées 
du  sujet  des  trois  Vis  et  des  trois  Mors.  Les  vitraux 
offroient  de  curieux  portraits.  —  Le  nom  de  Notre- 
Dame-la-Ronde  venoit  peut-être  de  la  forme  del'église. 
i.  A  cause  de  son  juron  favori. 
P.  K.  VII.  i4 


9,10      Les  Fleurs  et  ântiquitez 

De  la  chapelle  Nostre-Dame  des  Pezeris. 

XIIII  Chapitre*. 

ullre chapelle  au  pieddelamontaigne, 
Affin  que  au  vray  de  mon  propos  at- 
taigne,  [dit, 

Près  ledit  fleuve  de  Eure,  que  j'ay  jà 
Est  composée  ,  où  chascun  prent  crédit. 
Nous  la  nommons  icy  dos  Pezeris  ^, 
Où  secourus  sont  ceux  qui  sont  péris 
Par  gros  péchez  qu'ont  commis  leurs  vilz  corps; 
S'ilz  s'en  repentent  et  ilz  sont  bien  recors 
Qu'ilz  ont  failly,  dont  leur  desplaist  beaucoup, 
Purgez  se  treuvent  en  ce  lieu  tout  à  coup 
Par  les  mérites  et  intercessions 
De  la  Vierge,  et  là  les  cessions 
De  leurs  debtes  laissent,  je  vous  alfye 
Que  recort  celle  où  le  monde  se  fye. 

1.  Un  bois  de  la  Présentation  au  temple.  —  Doublet, 
p.  12,  indique  Pezeris  comme  chapelle  étant  à  la  col- 
lation de  l'abbé  de  Saint-Yincent-des-Bois  et  ayant  un 
revenu  de  3o  livi-es  ;  mais  il  n'en  indique  pas  le  pa- 
tron. La  fondation  du  prieuré  de  Notre-Dame-de-Pe- 
zerils,  à  Fermincourt,  remonte  à  ii85  et  fut  faite  par 
Robert  II ,  du  vivant  et  du  consentement  de  son  père 
et  de  son  frère  Jean.  Il  étoit  gouverné  par  des  moines 
de  Saint-Augustin.  M^  Lemaître,  p.  236. 

2.  Ce  nom  bizarre  viendroit-il  d'une  corruption  du 
latin  periculisl  II  suffit  qu'on  ait  écrit  pesrils  pour  que 
la  lettre  s,  venant  à  être  prononcée,  ait  produit  la  syl- 
labe parasite  ze.  —  Il  y  a  une  Notre-Dame  du  Péril  de 
la  Mer. 


DES  Gaules.  21 1 

L'AnTEUB. 

Vierge  très  digne,  vierge  très  excellente, 
Qui  est  celuy  qui  en  toy  n'a  attente? 
Je  croy  que  tous  ont  recours  à  ta  grâce, 
Donnant  secours  à  tous  en  briefve  espace. 


De  Véglisô  Saint-Martin-des-Champs , 
près  Dreux*. 

QciNZiESME   Chapitre. 

uis  la  chapelle  de  Sainct-Martin-des- 

Chanips, 
Où  vous  povez  des  oysillons  les  chans 
Ouyr  tant  doulx,chantans  en  leur  ra- 
mage 
Trop  mieulx  cent  foys  que  s'ilz  estoyent  en  cage, 
Bel  oratoire  bien  seint  et  dévot  ; 
Léans  n'oyés  bruici  par  ung  seul  mot. 

1.  Bois  de  saint  Martin  coupant  son  manteau  pour 
le  donner  à  un  pauvre.  —  Saint-Martin  près  Dreux, 
doyenné  de  l'ordre  de  Saint-Benoit,  étoit  à  la  collation 
de  l'abbé  de  Saint-Germain-des-Prés  et  valoit  200  li- 
vres de  revenu.  (Doublet ,  p.  57.)  —  N'est  indiqué  par 
Cassini  et  la  carte  de  la  Guerre  que  sous  le  nom  de 
Saint-Martin ,  au  sud  de  Dreux.  C'est  de  lui  que  le 
faubourg  de  Saint-Martin  a  pris  son  nom.  M^Lemaîtrc, 

p.    l52-J. 


212      Les  Fleurs  et  Antiquitez 

Robert  Meusnier\  de  Dreux  contreroUeux , 
Et  sa  femme  y  ont  donné  du  leur; 
Sans  leur  ayde  n  y  avoil  que  la  place  ; 
Dieu  de  lassus  leur  rende  par  sa  grâce. 


De  V église  Sainct-Leonard,  près  audit  lieu. 

XVI   Chapitre. 

'  ar  après  est  l'église  Sainct-Leonard , 
Là  située  et  i'aictc  d'ung  bon  art, 
,  Bon  prioré  et  de  gros  revenu  2, 
'  Ainsi  quedyent  plusieurs  quiTont  tenu 
La  belle  eau  vive  passant  là  au  dessoubz , 
Dont  le  prieur  par  an  a  bien  cent  soulz 
Et  davantage  ;  puis  y  a  force  vignes 
Où  croyssent  vins  par  dessus  aultres  dignes 
D'estre  gardez  pour  haulx  princes  ou  contes; 
Et  y  en  croist  tant  quon  n'en  sçait  les  comptes 

i.  On  a  vu,  dans  la  note  sur  l'Hôtel-de-Ville,  le  noi 
d'un  Pierre  le  Meunier,  comme  receveur  de  Dreux. 

a.  En  effet,  cette  église,  qui  étoit  un  doyenné  d 
l'ordre  de  Saint-Benoît,  avoit  5oo  livres  de  reveni 
(Doublet,  p.  67.)  —  Me  Lemaître  lui  attribue  800  livre 
de  revenu  et  la  fait  dépendre  de  l'abbaye  de  Coulomb.» 
Le  pontde  pierre,  qu'un  architecte,  nommé  Colin,  bât 
de  1715^1718,  prit  de  cette  église  son  nom  de  Sain 
Léonard.  (Me  Lemaître,  p.  2o3.) 


DES  Gaules.  2i3 


De  Véglise  Saincl-Jehan-VEvangeliste, 
oudit  lieu. 

XVII   Chapitre^. 

1  ar  deçà  peu,  traversant  la  prarie, 
Près  du  chemin  tirant  à  la  voirrie, 
Est  l'église  du  bon  amy  de  Dieu,     [lieu- 
Monsieur  Sainct-Jehan  reclamé  en  lou 
Auprès  d'icelle  y  a  ung  très  bel  orme 
Par  sur  aultres  d'icy  jusques  à  Romme, 
Fort  belle  esglise  honnestement  parée, 
Bonne  paroisse  dévote  et  décorée, 
Ung  grant  pays  qui  Les  Caves  est  dit^, 
Dont  la  pluspart  du  peuple  se  deduyt 
A  besongner  aux  vignes  et  houer; 
De  tel  paroisse  tout  se  veult  advouer. 
Et  de  léans  se  dyent  parroyssiens. 
Comme  onl  esté  leurs  pères  anciens. 

1.  Bois  de  saint  Jean  bénissant  et  tenant  de  la  main 
gauche  le  calice,  dans  lequel  boit  un  serpent.  Sans 
doute  la  chapelle  de  saint  Jean-Baptiste  ,  à  la  collation 
de  l'évêque ,  ayant  un  revenu  de  4oo  livres  et  réunie  à 
l'Hôtel-Dieu  de  Dreux,  dont  elle  avoit  le  maître  pour 
titulaire.  —  Saint-Jean ,  situé  dans  le  faubourg  de  ce 
nom,  fut  détruit  par  les  Anglais  dans  le  siège  de 
i4ai,  et  reconstruit  aussitôt  après  ;  on  l'agrandit  vers 
i5oo ,  et  son  portail  fut  achevé  en  i54o.  M«  Lemaître. 
p.  397. 

2.  Commune  de  Saint- Lubin-des-Joncherets. 


2i4      Les  Fleurs  et  Antiquitez 

De  Veglise  Saincl-Denys ,  près  Dreux. 

XVIII  Chapitre*. 

u  dessus  est  l'église  Sainct-Denys, 
Où  de  long  temps  fui  fait  par  bon  de- 
vis [struyt; 
Ung  beau  clocher  tout  de  pierre  con- 
Mais  par  les  guerres  ce  lieu  là  fut  destruyt; 
Lors  y  avoit  gros  et  beaulx  bastimens 
Et  force  caves  acoustrées  de  cymens 
Et  de  matière,  force  arbres  tout  autour. 
Qui  encore  là  sont  plantez  à  l'entour. 
Geste  église  jadis  fut  aux  Teniplyés, 
Qui  par  la  France  estoyenl  multiplyés, 
Depuis  destruytz  par  leur  ost  vil  péché, 
Dont  leur  ordre  estoit  fort  entaché. 
Maintenant  est  aux  chevaliers  de  Rodes^, 
Qui  n'a  guères  par  ung  second  Herodes 
Furent  deffaictz  en  merveilleux  assault 
Par  Irahyson  où  loyaullé  deffault  ^. 

1.  Bois  de  saint  Denis  portant  sa  tête. 

2.  La  chapelle  de  Saint-Denis,  qui  a  donné  son  nom 
au  faubourg  par  lequel  on  y  accédoit,  fut  fondée  par 
Robert  I^r  et  donnée  par  lui  comme  église  à  un  mo- 
nastère des  Templiers  qu'il  établit  près  de  là.  A  la 
destruction  de  l'ordre  ,  en  i3i3,  elle  passa  aux  cheva- 
liers de  Saint-Jean  de  Jérusalem  qui  la  réunirent  à 
leur  commanderie  de  Villedieu  (M^  Lemaître,  p.  203.) 

3.  C'est  douze  ans  avant,  c'est-à-dire  en  xôaa,  que 
les  chevaliers  dé  Saint-Jean  de  Jérusalem  furent  chas- 


DES  Gaules.  2i5 

De  Sainct-Martin  et  Sainct-Gille,  près  Dreux. 

XIX  Chapiirb^. 

jOus  voyez  là  l'église  Sainct-Martin, 
Où  Dieu  servy  est,  tant  soir  que  matin, 
Ung  prioré  de  Sainct-Germain  des- 
Prés-^. 

De  Sainct-Gille  ^  est  assis  assez  près 

Aullre  église,  dicte  Maladerye; 

Là  n'est  besoing  que  le  malade  rye. 

Belles  églises  et  très  fort  anciennes, 

Où  le  service  fut  faict  par  antiennes 

Par  chresliens  qui  résidojent  léans 

Sans  contrainte  et  sans  estre  es  lyens , 

Mais  de  vouloir  et  œuvre  salutaire 

ses  de  Rhodes.  Charles-Quint  leur  donna,  en  i53o, 
l'île  de  Malte.  Doublet,  p.  26,  n'a  catalogué  que  leurs 
comniauderies. 

i.  Le  bois  de  saint  Martin  déjà  employé  au  i5«  cha- 
pitre, et  à  côté  celui  d'une  sainte  abbcsse  tenant  un 
livre  ;  d'énormes  rats  montent  après  sa  crosse  et  après 
sa  robe. 

t.  Saint-Martin  ,  près  Dreux ,  prieuré  de  l'ordre  de 
Saint-Benoît,  à  la  collation  de  l'abbé  de  Saint-Ger- 
main-des-Prés  ,  avoit  200  livres  de  revenu.  (Doublet , 
57.) 

3.  Saint-Gilles,  Saint-Loup  et  Saint-Lazare,  chapelle 
réunie  à  l'Hôtel-Dieu  de  Dreux,  étoit  à  la  collation  de 
l'évêque  et  avoit  85o  livres  de  revenu.  (Doublet,  p.  8; 
M'  Lemaître,  p.  221). 


2i6       Les  Fleurs  et  Antiquitez 

Chantoycnt  souvent  sans  cesse  et  sans  se  taire, 
En  révérant  le  Dieu  très  souverain, 
Tant  en  y  ver  qu'en  esté ,  temps  serain. 


De  la  chapelle  Sainct-Thibauld ,  près  Dreux. 

XX   Chapitre^. 

1  ne  chapelle  y  est  de  Sainct-Thibauld  ?, 
'  Qui  souloit  estre  exaltée  bien  haut  ; 
De  présent  est  composée  dignement 
De  bonne  pierre  sur  ung  seul  fonde- 
Et  acoustréc  en  singulier  manière.  [ment 

Là  caves  sont  et  logis  par  darrière 
Pour  bien  loger  vesseaulx  tous  plains  de  vins, 
Jusques  au  nombre  de  deux  cens  ou  neuf  vingtz, 
Les  belles  vignes  là  au  dessus  assises, 
Très  bien  dressées  en  façons  bien  exquises , 
Où  croissent  vins  en  grande  quantité, 
Quant  ilz  ont  temps  convenable  en  esté. 

1.  Bois  très  grossier  d'un  saint  guerrier,  en  cuirasse 
et  en  manteau.  Il  tient  d'une  main  une  épée  et  de  l'au- 
tre une  espèce  de  tasse.  A  ses  pieds  une  tête  barbue 
et  énorme ,  si  mal  gravée  qu'elle  se  confond  avec  le 
terrain. 

2.  Sur  la  chapelle  de  Saint-Thibaut,  qui  a  donné 
son  nom  au  faubourg  par  lequel  on  gagne  la  route  d 
Brezolles,  on  peut  voir  M^  Lemaître,  p.  207-8  et  399. 
Sur  la  contretable  de  l'autel,  ce  saint  étoit  représenté  à 
cheval. 


DES  Gaules.  217 

De  la  croix  Saincle-  Eve ,  près  Dreux. 
XXI   Chapitre^. 

à  au  dessus  avez  la  croix  Saincte-Eve, 
Qui  porta  fruict  procèdent  de  la  sesve 
Du  digne  fust  de  la  croix  de  Jésus. 
D'elle  y  a  châsse  au  chasteau  de  lassus, 

En  l'église  du  bon  sieur  sainct  Eslienne  ^. 

Je  le  sçay  bien,  et  fault  que  le  maintienne; 

Car  pour  certain  plusieurs  fois  je  l'ay  veue 

Et  ay  aydé  à  la  porter  en  rue, 

Aux  champs  aussi,  et  y  ay  assisté 

Par  plusieurs  foys,  et  s'aulcun  molesté 

Est  de  la  teste,  de  fièvre  ou  d'aultres  maulx, 

i.  Uu  bois  de  sainte  Ursule  abritant  ses  compagnes 
sous  son  manteau ,  et  à  côté  une  croix  grecque  tri- 
plée. Doublet  fp.  8)  ne  met  pas  la  chose  au  féminin 
et  indique,  près  Dreux,  une  chapelle  de  saint  Eve, 
comme  une  chapelle  de  dévotion,  c'est-à-dire  saus  reve- 
nus. Les  Bollandistes  n'ont  sur  elle  que  quelques  mots  : 
Septembre,  t.  q  ,  p.  654-  M^  Lemaître  parle  plus  lon- 
guement de  sainte  Eve ,  qui  n'eut  de  chapelle  qu'en 
i653,  (p.  i8i).  Me  Lemaître  rapporte  aussi  qu'au- 
trefois, dans  les  temps  de  longue  sécheresse,  on 
invoquoit  sainte  Eve  pour  avoir  de  la  pluie.  La 
raison  en  est  bien  simple ,  c'est  qu'Eve  veut  dire 
eau,  et  les  croyances  populaires  n'ont  guère  attribué 
aux  saints  des  mérites  de  ce  genre  que  par  voie  de 
calembour. 

2.  ("f.  le  chapitre  onze. 


2i8       Les  Fleurs  et  Antiquitez 

Serve  la  Vierge  de  cueur  fin  et  lojaux, 
H  trouvera  remède  et  bon  moyen 
De  rompre  de  [tous]  ses  maulx  le  lyen 
Par  le  mérite  de  saincte  Eve  martyr, 
S'il  persévère  sans  d'elle  divertir. 


De  taillix,  et  métèries  estans  près  Dreux. 

XXII   Chapitre. 

ont  à  l'entour  de  Dreux  force  taillis, 
Où  trouverez  de  belles  metaris. 
Lieux  honnorables  et  remplis  de  tous 
biens. 

Tant  que  deffault  vous  n'y  trouvez  de  riens. 
Les  gras  moutons  en  nombre  innumérable 
Voirrez  courir  des  champs  en  leur  esiable, 
Tant  de  brebis  et  déjeunes  aigneaulx 
Qa'ilz  couvrent  terre  et  par  montz  et  par  vaulx; 
Tout  plain  vasches  si  bonnes  et  si  belles 
Qu'en  vostre  vie  n'en  vistes  point  d'ilelles; 
Le  bon  beurre  que  l'on  faict  de  leur  lect, 
Fourmaige  frais  qu'on  appelle  mollet, 
Tant  savoureux  et  de  si  très  bon  goust 
Que  le  miel  n'est  plus  doulx,  ne  le  moust; 
Veaulx  aussi  gras  comme  lard  à  puissance, 
Et  gros  sengliers  qu'on  tue  o  fer  de  lance 
Ou  d'ung  espieu  bien  agu  et  ferré , 
Dont  bien  souvent  on  le  tient  enserré; 
Puis  nourritures,  pourceaulx  et  autres  bcsles, 


DES  Gaules.  219 

Qu'on  ramène  des  forestz  près  les  fesles 
De  sainct  Martin  d'y  ver  ou  sainct  André  ' . 
Ung  laboureur  dira  :  «  Je  vous  vendre 
Trente  pourceaulx  pour  retirer  argent 
Et  contenter  mes  varletz  et  ma  gent  »  ; 
L'autre  en  vendra  ung  cent  ou  quatre  vingtz 
Pour  débiter  à  Paris  ou  Provins  ; 
Force  poulaille  courant  parniy  les  cours 
Et  gras  chappons  qui  sont  presens  en  cours  2, 
Gros  hetoudeaux  tendres  et  bien  refaitz , 
Poulies  grasses  pesantes  ung  gros  faiz; 
Force  garannes  bien  garnies  de  lappins, 
De  bon  gibier  et  aultres  exquis  loppins; 
Lièvres,  levraux  tant  que  verrez  en  place, 
Qu'on  trouve  là  sans  recepvoir  menace , 
Faisans,  faisantes  sont  là  parmy  les  boys, 
Comme  en  la  court  d'ung  laboureur  les  oys , 
Tant  de  perdrix  et  [de]  pelis  perdreaux 
Parmy  les  champs  voilent  à  grans  monceaux. 

1.  La  Saint-Martin  est  le  n  novembre.  Dans  beau- 
coup de  campagnes  les  fermages  continuent  à  se  payer 
à  Pâques  et  à  la  Saint-Martin.  La  Saint- André  est  le 
3o  novembre. 

a.  Dont  on  fait  des  présents  aux  officiers  des  cour 
de  justice. 


220       Les  Fleurs  et  Antiquitez 


Des  moulins ,  forges  et  rivières  eslans 
près  Dreux. 

XXIII     CnAPITRE. 

'est  la  conté  plus  cointement  serrée 
,  Que  trouverez  en  pays  et  contrée  ; 
Moulins  foisons  sur  le  fleuve  de  Biaise  ' 
Pourrez  ouyr  faisans  grant  bruict  et 
noyse, 
Fleuve  plaisant  près  la  ville  courant 
Et  par  divers  aultres  bras  decourani  ; 
Ladicte  ville  d'ung  bras  a  la  plaisance 
Qui  court  léans  sans  y  faire  nuysance  ; 
Par  les  fossés  en  passe  une  partie 
Et  ne  pert  point  que  Tcau  soit  départie  ; 
Forges  sont  là  où  on  fait  force  fer, 
Là  vous  orrez  bruyre  comme  en  enfer; 
Et  les  ouvriers  sont  tous  nudz  en  chemise , 
Barres  forgeans  en  merveilleuse  guyse  ; 
Leur  fer  tirent  par  leu  et  eau  des  mynes  ; 
En  ce  faisant  voirrez  diverses  mines. 
Les  mynes  tirent  et  trouvent  es  forestz 
Qu'ils  ameinent  en  banneaulx^  plains  tous  retz. 

1.  La  Biaise,  après  avoir  traversé  Dreux,  se  jette 
dans  l'Eure,  à  Fermincourt-Notre-Dame.  (Cassini, 
feuille  27.) 

a.  Un  tombereau;  le  rnot  est  encore  usité  en  Nor- 
mandie; dans  d'autres  pays  on  l'appelle  une  hotte. 


DES  Gaules. 


221 


Des  belles  vignes  de  Dreux  et  des  environs. 

XXIIII   Chapitre. 

I  elles  vignes  près  de  sept  mil  arpens , 
^  Dont  la  fleur  nuyst  à  venimeux  ser- 

pens*, 
'  Sont  près  de  Dreux,  portans  force  bon 
Dont  les  prebtres  font  l'office  divin  -.  [vin, 

On  recueilt  là  souvent  en  ung  arpent 
Tant  de  bon  vin  que  celuy  s'en  repent 
A  qui  il  est;  car  chers  sont  les  vaisseaulx 
Plus  que  le  vin  que  l'on  met  es  tonneaulx. 


Des  belles,  bonnes  et  fertiles  vallées  estans 
près  Dreux. 

XXV   Chapitre. 


,  elles  vallées,  fecundes,  plantureuses. 
Larges  et  grans ,  en  bledz  très  fruc- 
tueuses, 
Avoynes,orges,elaultres  divers  grains, 
Seygles,  poys,  fèves,  tous  les  ans  en  sont  plains; 

1 .  Adversantur  venenis  serpentium,  maxime^  quœ  frigus 
inferunt.  (Pline,  XXIV,  §38.) 

•j.  On  sait  que  les  i)rêtres  n'ont  pas  cessé  de  roni- 
munier  sous  les  deux  espèces. 


222       Les  Fleurs  et  ântiquitez 

Puis  beaulx  arbres  portans  poires  et  pommes, 
Qui  là  croissent  à  gros  monceaulx  et  sommes  ; 
Petis  enfans  les  aymenl  plus  que  pain  ; 
Onlesappaise  en  mettant  en  leur  pain 
Une  pomme  ou  trois  noèz  ensemble  ; 
Cela  est  vray,  ainsi  comme  il  me  semble. 
Femmes,  filles,  en  font  les  gros  amas. 
Après  qu'ilz  n'ont  plus  prunes  de  Damas , 
Et  les  serrent ,  pour  menger  en  yver. 
En  paille  et  foin,  quant  ilz  en  peuent  avoir. 
Ou  en  grenier,  et  les  couvrent  de  paille 
Pour  ce  qu'ilz  craignent  que  le  froit  les  assaille. 


Des  beaulx  villaiges  estans  es  environs 
dcDreux^. 

XXVI   Chapitre. 

utour  de  Dreux  verrez  force  villages 
Très  bien  logez,  riches,  grans  et  moult 
larges,  [sure, 

Vergiers  plantez  d'arbres  tout  par  me- 

i.  L'arrondissement  de  Dreux  est  divisé  en  sept  can- 
tons :  Dreux  au  nord,  Anet  au  sud,  du  côté  de  Char- 
tres, Nogent-le-Roi ,  Châteauneuf  à  l'est,  Brezolles, 
La  Ferté-Vidame  et  Senonches;  toutes  les  localités 
citées  par  Jean  Lefèvre  se  trouvent  dans  les  trois  pre- 
miers. Je  me  suis  servi  pour  toutes  ces  indications 
du  Dictionnaire  des  communes  et  des  hameaux  du  dé- 


DKs  Gaules.  228 

Le  pied  tout  verd  où  n'y  a  une  ordure, 
De  renc  rengez,  pareilz  au  paradis 
Où  nostre  père  Adam  esloit  jadis  , 
Les  vergiers  clos  ou  de  bûche  ou  de  pierre  , 
Soyent  à  Robin,  à  Michel  ou  à  Pierre, 
Le  pied  fourny  ainsi  qu'il  appartient; 
Telle  muraille  à  cent  ans  s'entretient. 
De  tuille  sont  les  maisons  bien  couvertes, 
Cours  au  devant,  larges  et  bien  ouvertes, 
Et  à  l'entour  logis  à  divers  bestes , 
Chevaux  et  aultres  qui  ont  cornes  en  testes; 
Pour  les  moutons,  les  brebis  et  pourceaux. 
Logis  à  part  pour  retirer  aigneaux  ; 
Chappons,  pouUailles  ont  leur  logis  à  part 
Pour  résister  à  maistre  Jehan  Regnart*  ; 
Petis  pouUetz  se  gettent  dessoubz  Telle 
De  leur  mère,  se  confians  à  elle; 
Les  oys,  les  canes  si  ont  leur  tect  appart 
Pour  les  saulver  et  garder  à  l'escart. 
Là  trouverez  le  lieu  de  Fermycourl', 

parlement  d'Eure-et-Loir.  Paris,  Garnier,  i85o  ;  in-8* 
de  i49  pages. 

1.  Ce  n'est  pas,  autant  qu'on  le  pourroit  croire,  un 
nom  d'animal  changé  en  nom  patronymique.  Le  renard 
s'appeloit  autrefois  yorpil  de  vulpes;  ce  sont  les  auteurs 
de  sa  geste  qui  lui  ont  donné  le  nom  de  Renart,  et  leur 
œuvre  a  eu  tant  de  succès  que  le  nom  de  fantaisie,  dé- 
trônant l'ancienne  appellation  ,  est  demeuré  dans  la 
langue. 

2.  Frémaincourt  sur  les  communes  de  Cherisy  et  de 
Montreuil,  canton  de  Dreux.  \5^  et  209  hab.  ;  c'est  à 
côté  qu'est  le  confluent  de  la  Biaise  et  de  l'Eure.  — 
J'en  ai  parlé  dans  une  note  précédente. 


224   Les  Fleurs  et  Antiquitez 

Lieu  très  exquis  pour  vous  le  faire  court. 
Bien  situé ,  joignant  à  la  rivière , 
D  aultre  costé  la  forest  en  arrière, 
Les  grans  praries  et  jardins  de  plaisir 
Où  joye  prenez  si  vous  avez  loysir. 
Puis  Cherisy^,  lieu  tant  bel,  tant  plaisant, 
Bien  situé  tout  droit  soleil  levant, 
Passage  exquis  pour  aller  à  Paris  ; 
Ceulx  qui  le  voyent  en  gettent  un  doulx  ris; 
Tant  est  joly  et  plaisamment  assis 
Que,  n'arrestiez  là  des  jours  cinq  ou  six, 
Souhailteriez  estre  là  encore  tant, 
Si  n'aviez  hasle,  voyre  troys  fois  autant. 
Et  Maisières  ^,  ung  lieu  seigneurial, 
Fust  pour  ung  prince  ou  sieur  du  sang  royal , 
Tant  bien  paré  et  de  bon  revenu  ; 
Chascun  le  sçait;  cela  est  tout  congneu. 
Les  basteaux  passent  tout  auprès  de  la  court, 
Dont  ont  deniers  pour  maintenir  la  court 
Et  faire  chère  à  gens  de  bien  et  sorte  ; 
De  tous  quartiers  là  des  biens  on  apporte. 
Saincte  Gemme  est  ung  prioré  là  près  3, 

1.  Commune  du  canton  de  Dreux,  1,093  habitants. 
L'imprimeur  a  mis  atort  Cheuzy . — Près  de  la  rive  droite 
de  l'Eure.  —  Patron,  saint  Pierre.  (Doublet ,  37.)  — 
Cherisy  et  les  lieux  qui  suivent,  jusqu'à  Montreuil, 
sont  sur  la  rivière  d'Eure ,  au  sud  de  Dreux. 

o.  Mézières  en  Drouais,  commune  du  canton  de 
Dreux,  1,077  hab.  —  Patron,  saint  Martin.  (Doublet, 
p.  a5.) 

3.  Sainte-Gemme ,  prieuré  de  Saint-Benoît ,  à  la 
collation  de  l'abbé  de  Coulombs,  avoit  1,000  livres  dé 


DES  Gaules.  225 

Fort  bien  logé  et  garny  par  exprès 
De  bons  moulins  et  de  gros  revenu 
Pour  remonter  homme  qui  seroil  tout  iiud  ; 
Grans  cens  et  rentes,  belles  vignes,  praries, 
Pour  festoyer  très  grosses  seigneuries, 
Très  bon  village  et  force  bonne  terre  ; 
Cela  est  vray,  plus  il  n'en  fault  enquerre. 

Ung  lieu  est  là  qu'on  nomme  Moronval  *  ; 
Allez  partout,  autant  amont  que  aval, 
A  grant  peine  voirrez  lieu  plus  plaisant 
Ne  à  santé  de  corps  humain  duisant. 

Et  Montereul-,  que  j'ay  laissé  darrière, 
Fort  bien  assis  joignant  à  la  rivière, 
Tant  bon  pays  qu'on  sçauroit  regarder 
Et  bien  secret  pour  ung  homme  garder. 

revenu  (Doublet,  p.  56).  Cassini  écrit  Sainte-Geamme, 
la  carte  de  la  Guerre  Saint-Jamme ,  et  le  Dictionnaire 
des  Communes  d'Eure-et-Loir  Saint-James,  grâce  sans 
doute  a  une  mauvaise  prononciation  locale ,  où  Ve  doit 
être  changé  en  a ,  comme  il  l'est  quand  on  prononce 
fàme ,  au  lieu  de  femme ,  où  Ve  prend  bien  le  son  de 
l'a ,  mais  bref.  —  Commune  de  Saint-Denis  de  Moron- 
val, canton  de  Dreux,  agS  habitants.  Il  y  avoit  eu  là, 
de  ii48  à  i444,  un  couvent  de  femmes;  cf.  le  Gallia 
Chrisliana, Diûcesis parisiensis tomo  secundo,  col.  12M-2, 
et  dans  les  Preuves,  les  pièces  54  et  ia4,  qui  sont  les 
actes  de  fondation  et  de  réunion  à  l'abbaye  de  Cou- 
lombs. 

i.  Saint-Denis  de  Moronval,  commune  du  canton 
de  Dreux,  Sgo  hab.  —  Patron,  saint  Symphorien. 
(Doublet,  46.) 

2.  Montreuil,  commune  du  canton  de  Dreux,  3r;8 
hab.  —  Patron,  saint  Pierre.  (Doublet.  46.) 

P.  F.    VIII.  1.-; 


226      Les  Fleurs  et  Antiquitrz 

Sorel  '  aussi  où  a  ung  bon  chasleau 
Seigneurial ,  lieu  fort  exquis  et  beau, 
En  ung  hauU  mont,  atouray  de  fossez 
Et  de  murailles  qui  sont  fortes  assez. 

Beu  -,  grant  village  par  delà  situé 
Où  maint  grant  cerf  et  sanglier  fui  tué. 
Le  beau  chasleau  et  la  court  spacieuse  , 
Belle  garanne  et  terre  fructueuse. 

Aullre  bon  lieu  que  Ton  dict  Abondans  3, 
Que  trouverez  en  tous  biens  habondans, 
Bien  garny  d'arbres,  tant  fruitiers  que  autre  sorte, 
Qui  grant  proffit  à  ce  pays  apporte. 

Serville  *  auprès,  peuplay  de  bonnes  gens 
En  leurs  estas  soigneux  et  diligens, 
Garnys  de  plans  et  de  fruictz  précieux, 
Doulx  à  manger  et  de  goust  gracieulx. 

Le  bon  villaige  que  l'on  dit  Germainville^, 

1.  Château  sur  la  commune  de  Sorel-Moussel,  can- 
ton d'Anet,  5  hab.  —  Patron,  saint  Nicolas.  (Doublet. 
5i.)  —  Me  Lemaître  a  tout  un  chapitre  très  curieux  sur 
l'histoire  et  sur  la  description  des  restes  du  château  de 
Sorel,  p.  255-74-  —  Depuis,  M.  E.  Lefèvre  a  publié» 
dans  le  premier  volume  des  Mémoires  de  la  Société  Ar- 
chéologique d'Eure-et-Loir,  Chartres,  i858,  in-S»,  p.  i8- 
38,  une  étude  très  complète  sur  ce  même  château. 

2.  Bii,  commune  du  cauton  d'Anet,  1467  hab. — 
Patron,  la  Vierge.  (Doublet,  p.  36.) 

3.  Abondant,  commune  du  canton  d'Anet,  ii85 
hab.  —  Patron,  saint  Pierre.  (Doublet,  p.  33.) 

4.  Commune  du  canton  d'Anet,  172  hab.  —  Patron, 
saint  Pierre.  (Doublet,  p.  5i.) 

5.  Imp.    Germaniville.    Commune    du    canton   de 


DES  Gaules.  227 

De  la  valeur  d'une  petite  ville , 

De  belle  assiette  et  de  biens  fort  garny, 

De  biaulx  complanlz  *  suffisamment  fourny. 

Et  puis  Broué^,  lieu  plaisant  et  doulcet 
Où  mestairies  trouverez  plus  de  sept. 

Près  la  rivière  vous  trouverez  Charpont  ^, 
Chambre  dabbé  où  mainte  poulie  pont, 
La  belle  marque  de  grans  boys  près  Thostel  ; 
En  revenu  n'en  trouverez  d'autel; 
Bien  mille  francs  il  vault  par  an  au  maistre; 
C'est  bel  estât  pour  la  vie  d'ung  prebstre  *; 
Force  habitans  y  font  leur  résidence, 
Et  bien  souvent  on  s'i  esbat  et  dance. 

Un  peu  plus  hault  vous  allez  à  Guerre^, 
Lieu  bien  haultain  pour  y  courir  grant  erre. 
Fort  belle  coste  à  vignes  et  labours  ; 

Dreux,  029  hab,  — Patron,  saint  Martin.  (Doublet, 
p.  4o.) 

1.  C'est-k-dire  de  belles  vignes. 

Pour  viandis  cerche  la  vigne  tendre  , 

Car  il  l'ayme  et  goutte  voulentiers; 

Les  bons  complans  de  Candie  tâche  prendre. 

La  Chasse  du  cerf  des  cerfs,  par  GrinGORE. 
C!B«i'res(Bibliolh.eIzevirienne),  t.l.  p. 

2.  Commune  du  canton  d'Anet,  626  hab.  —  Patron, 
saint  Martin.  (Doublet,  p.  36). 

3.  Commune  du  canton  de  Dreux,  366  hab.  —  Pa- 
tron, saint  Hilaire.  (Doublet,  p.  37)" 

4.  En  effet,  mille  francs,  en  i532,  en  vaudroient 
bien  six  mille  aujourd'hui. 

5.  Commuue  du  canton  de  Dreux  ,  527  hab.  —  Pa- 
trons, saint  Cyr  et  saint  Julitte.  (Doublet,  p.  47-) 


228       Les  Fleurs  et  ântiquitez 

On  y  en  plante  encore  tous  les  jours. 

Prémont  ^  joygnant,  lieu  plaisant  et  joly, 
De  beaulx  manoirs  tout  couvert  et  poly, 
Très  opulent,  grans  biens  en  habondance; 
Chascun  le  dit  qui  en  a  congnoissance. 

Ung  grant  village  que  l'on  dit  Villemeust^ 
Où  mainte  femme  et  homme  son  grain  meusl, 
Bien  spacieux,  orné  de  deux  paroisses 
Où  chascun  an  sont  dictes  mille  messes. 
Ung  prioré  y  est  qui  vault  sept  cens 
Livres  tournoys  en  rentes  et  en  cens  ; 
Le  prieur  a  là  vignes  et  taillis 
Pour  fagotter^  quant  gros  boys  sont  faillis; 
Aussi  bons  vins  y  sont,  chascun  le  sçait, 
Si  la  gelée  n'y  court  qui  nous  déçoit; 
De  là  avez  six,  sept  frères  prescheurs, 
Gens  de  sçavoir,  des  hommes  bons  pescheurs*. 

D'aultre  costé,  près  de  Dreux,  est  Garnay  ^, 
Très  beau  villaige  et  très  bien  gouvernay, 
Bien  riches  gens,  bons,  simples  et  begnins, 
Lieu  singulier  en  matière  de  vins , 
Gros  prioré  vaillant  quatre  cens  livres; 
Vous  le  sçaurez  par  ses  comptes  et  livres  ; 

1.  Hameau  delà  commune  d'Ouerre,  no  hab. 

a.  Villemeux,  conmiune  du  canton  de  Nogent-le- 
Roi,  i3o3  hab.  —  Deux  cures,  Saint-Maurice  et  Saint- 
Pierre  de  Copes.  (Doublet,  p.  62.) 

3.  Faire  des  fagots. 

4.  Allusion  au  mot  de  l'Évangile  :  Facium  i-os  fieri 
piscalores  hominiim.  Marc,  I,  17. 

5.  Commune  du  canton  de  Dreux,  .583  hab.  Pa- 
tron, saint  Martin.  (Doublet,  4o.) 


DES  Gaules.  229 

L'église  porte  de  sainct  Martin  le  liltre 
Qui  d'archevesque  jadis  porta  la  mittre. 

Marmousse  '  auprès  qui  on  est  de  parroisse  , 
Dont  le  signeur  souvent  garde  d'oppressé 
Les  habitans  d'ung  tas  de  gendarmeaux 
Qui  le  pays  voilent  jusques  à  Meaulx. 

Auprès  delà  vous  avez  Vernoillei  -, 
Où  vous  trouvez  grosse  coppie  ^  de  lect, 
Lieu  bien  assis  et  la  rivière  près, 
Vignes  à  force,  tlorissans  là  auprès. 
Les  grans  larris*  où  sont  belles  garannes 
Et  beaulx  moulins  où  sont  mulletz  et  asnes  s. 

Puis  estMarvilIe^,  au  chemin  près  assis, 
Dont  on  compte  des  lieues  près  de  six 
De  Dreux  à  Chartres  ;  peu  y  a  à  redire  ; 
Bons  chemineurs  en  sçauroyent  bien  que  dire. 

Le  beau  village  que  l'on  nomme  Piseux '^ 
Où  fourniture  trouvez  de  force  d'œufz, 
Ung  lieu  tant  sain  qu'on  sçauroit  regarder 
El  bien  prospère,  à  cause  de  son  bon  aer, 

1.  Hameau  de  la  commune  de  Garnay,  a6  Lab. 

2.  Vercouillet,  commune  du  canton  de  Dreux,  — 
Patron,  saint  Sulpicc.  (Doublet,  p.  5i.) 

3.  Abondance,  de  :  copia. 

4.  Grands  espaces  de  terres  vagues  et  non  cul- 
tivées. 

5.  Qui  n'étoient  par  conséquent  ni  à  vent  ni  à  eau, 
mais  étoient  mus  au  moyen  d'un  manège. 

6.  Marville-Moutiers- Brûlé  ,   canton   de    Dreux, 
769  hab.  —  Patron,  saint  Pierre.  (Doublet,  p.  44.) 

7.  Puiseux,  commune  du  canton  de  Châteauneuf, 
195  hab.  —  Patronne,  la  Magdelaine.  (Doublet,  47.) 


23o      Les  Fleurs  et  Antiquitez 

Sec  et  haullain,  à  brebis  et  moutons, 
Exempt  du  tout  de  frasions  et  de  tons. 

Allainville  ^  est  situé  d'aullre  part, 
Qui  est  beau  lieu  retiré  à  l'escart, 
A  une  lieue  assis  pour  le  plus  loing, 
Où  sainct  Sanson  souvent  fault  au  besoing 
A  ceulx  qui  ont  deffaute  de  pecune  ~  ; 
Mieulx  aymeroyent  d'oreilles  n'avoir  qu'une  ^. 

llng  beau  manoir  est  qu'on  nomme  Flonville  ■* 
Moult  proffitable,  vallant  cinq  ou  six  mille. 
Rentes  et  cens,  force  boys  à  planté. 
Là  fait  moult  beau  quant  ce  vient  sur  l'esté; 
Le  rossignol  y  gringote  à  merveilles  ; 
De  son  doulx  chant  délecte  les  oreilles  ; 

».  Commune  du  canton  de  Dreux,  82  hab.  —  Al- 
lainville en  Drouais.  Patron,  saint  Samson.  (Doublet, 
p.  33.) 

2.  Ceux  qui  ont  la  bourse  bien  garnie  peuvent  faire 
sonner  leurs  pièces  d'argent  en  les  secouant;  ceux  ,  au 
contraire,  qui  n'ont  que  le  diable  en  leur  bourse,  ne 
peuvent  rien  faire  sonner;  étant  sans  son ,  ils  ont  saint 
Samson  dans  leur  bourse.  Pour  être  du  xvi^  siècle,  le 
calembour  n'en  est  pas  meilleur  ;  mais  il  est  bien  dans 
le  goût  populaire  du  temps. 

3.  A  une  époque  où  l'une  des  peines  judiciaires 
étoit  l'essorillement,  c'étoit  chose  ordinaire  que  des 
hommes  n'ayant  qu'une  oreille,  et,  lorsque  après  le 
règne  des  cheveux  courts,  vint  celui  des  cheveux 
longs,  une  des  grandes  railleries  étoit  de  supposer 
que  celui  qui  les  portoit  longs  ne  le  faisoit  que  pour 
cacher  la  perte  de  ses  oreilles. 

4.  Flonville,  hameau  du  canton  et  de  la  commune 
de  Dreux  ,167  hab. 


DES  Gaules.  23i 

Pinsons,  tarins,  merles  el  estourneaulx 
Chantent  léans  très  doulx  clians  et  nouveaulx  ; 
Coulombs  ramiers  s'i  mcltent  en  paragc , 
Et  du  beau  Ijoys  se  tirent  en  l'ombrage. 
L'alouette  s'esbaudit  près  de  là 
Sur  belles  terres  que  voyez  par  delà  ; 
Les  passereaux  voilent  à  grosses  bandes 
Pour  retirer  les  fruictz  de  leurs  prébendes. 

D'aultre  costé  vous  avez  Cocherct  * 
Qui  seroit  bon  à  qui  l'achapteret  ; 
Taillis  y  a  et  boys  innumérables, 
Où  sont  pommiers,  alisiers  et  herables, 
Puis  garannes  trouvez  là  tout  autour. 
Où  garanniers  font  chascun  jour  maint  tour 
Pour  les  garder,  car  y  court  des  larrons 
Qui  le  gibier  attrapent  à  lacz  ronds. 

Ung  millier  de  lieux  sont  là  encore 
Et  bons  pays,  qui  la  conté  décore. 
Tant  bel,  amène-,  fécond  et  bien  fertille, 
Qua  toutes  choses  vous  le  trouvez  ulille, 
Soit  à  semences,  à  vignes  ou  à  plantz, 
A  jardinages  ou  à  faire  complantz. 
Je  pense  bien  que  d'icy  à  Ausserre 
Ne  trouverez  pas  de  meilleure  terre 
Qu'en  la  conté  de  Dreux  jolye  et  cointe; 
Et  cheminez ,  de  travers  ou  de  pointe, 
Grosses  maisons  de  genlilz  homs  et  nobles, 
Garnys  de  biens,  d'escutz  et  force  nobles  3, 

1.  Cocherel,  hameau  de  la  commune  de  Boissy-le- 
Sec,  dans  le  canton  de  la  Ferté-Vidame. 
Q.  Agréable,  de  amœnus. 
3.  Sorte  de  monnaie ,   dont   le  nom  est  resté   en 


232       Les  Fleurs  et  A.ntiquitez 

Joignans  ce  lieu  et  là  près,  trouverez, 
Dion  acouslrez  ,  ainsi  comme  voirrez. 
De  gros  chasleaulx;  semble  à  les  regarder 
En  temps  périlleux,  c'est  pour  se  bien  garder. 


Des  bonnes  tainctures  qui  sont  à  Dreux. 
XXVII   Chapitre. 


.e„e- 


,  ncor  y  a  granl  singularité 


f]  Qu'on  voit  à  l'œil  et  est  la  vérité. 
)  Pour  taindre  draps  en  verd  ou  en  mo- 
'.^^^-^^^     rée', 
Ouvriers  experts  y  font  leur  demourée  ; 
En  noir  aussy  taignent  comme  appartient, 
Chascun  le  sçait ,  ainsi  on  le  maintient , 

France  bien  longtemps  après  la  domination  anglaise  ; 
il  y  avoit  des  nobles  à  la  rose.  Voir  Le  Blanc,  Traité 
des  Monnaies. 

1.  Sans  doute  en  vert  foncé,  comme  dans  ce  passage 
de  Charles  d'Orléans  (éd.  Guichard,  p.  4o4)  •' 

Chière  contrefaicie  de  cueur 
De  verd  perdu  el  tanné  laiule. 

En  morée,  c'est  presqu'en  noir.  On  a  dit  un  more  bien 
longtemps  avant  de  dire  un  nègre,  et  Othello,  le  More 
de  Venise,  n'est  pas  autre  chose.  La  mnrelle  est  un  fruif 
noir,  un  cheval  moreau  est  un  cheval  noir,  et  le  nom 
propre  Moreau  est  absolument  le  synonyme  du  nom 
Lenoir  qui  en  paroît  fort  différent.  —  On  fabrique  en- 
core à  Dreux  beaucoup  de  serges. 


DES  Gaules.  233 

En  rouge,  ainsi  que  j'ay  veu,  et  en  pers, 
Hommes  exquis,  fort  sçavans  et  expers: 
11  semble  advis  d'escarlate  bien  laincte  , 
Quant  la  laincture  la  persée  et  attaincte. 
Hz  ont  les  eaues  propres  pour  cest  affaire. 
A  ces  moyens  draps  ne  voyez  deffaire 
De  leur  couleur,  car  ilz  sont  si  bien  tains 
Que  les  povez  en  pays  bien  loingiains 
Porter  par  pluye  jusques  à  Vaucouleur  '  ; 
Jà  ne  perdront  ung  fil  de  leur  couleur. 
Aussy  le  pris  en  trouverez  tout  fait  ; 
Sans  rien  rabatrc  trouverez  en  cffcct. 

La  rivière  des  Druydes  a  le  cours 
Contraire  aux  aulires,  car  elle  va  au  rebours; 
Elle  procède  de  devers  occident 
Et  tire  droit  vers  le  soleil  levant  ^. 

1.  Vaucouleurs,  à  cinq  lieues  de  Commercy  (Meuse). 
II  n'en  faudroit  pas  conclure  que  ce  fût  réellement  un 
lieu  d'entrepôt  et  de  transit  par  où  les  draps  de  Dreux 
étoient  régulièrement  expédiés  en  Allemagne.  Lefèvre 
n'avoit  pas  la  rime  facile,  et  le  nom  de  Vaucouleui's , 
bien  connu  par  l'histoire  de  Jeanne  d'Arc,  s'est  trouvé 
lui  convenir  mieux  qu'un  autre. 

3.  Ceci,  qui  d'ailleurs  seroit  indifférent ,  n'est  pas 
vrai  de  la  Biaise,  qui,  prenant  sa  source  au-dessus  de 
Senonches,  rejoint  Dreux  par  une  diagonale  qui  va  de 
l'est  au  nord-ouest.  Cela  n'est  pas  plus  vrai  de  l'Eure, 
dont  le  cours  général  a  deux  parties  :  l'une ,  de  sa 
source  jusqu'à  Chartres  ,  se  dirige  de  l'est  à  l'ouest  ; 
l'autre,  de  Chartres  jusqu'à  la  Seine,  va  du  sud  au 
nord,  et  n'incline  que  très  légèrement  de  l'ouest  à 
l'est. 


234   Les  Fleurs  et  Antiquitez 


Des  privilèges  des  habitans  et  Commune 
de  Dreux. 

XXVIII   Chapitre. 

es  Druydes  *  ont  encor  de  présent 
!  Privilège  qui  est  ung  beau  présent, 
'Droit  de  chasser  et  pescherie  com- 
mune 

En  la  conté  pour  eulx  et  leur  Commune, 
A  cor  et  cry,  sans  aulcun  contredit  ; 
Leur  Chartres  portent  tout  cela  par  escript. 
Cella  tiennent  encor  des  anciens 
Leurs  ancestres,  qui  estoycnt  si  sciens 
Qu'ilz  gouvernoyent  entièrement  par  tout 
En  la  Gaulle  jusques  au  darnierbout; 
Hz  obtenoyent  tout  ce  qu'ilz  demandoyent 
Et  que  leurs  cueurs  et  vouloirs  desiroyent. 


1.  Au  xvn»  siècle,  les  habitants  de  Dreux  se  quali- 
fioient  encore  de  Druides.  Dans  l'inscription  de  son 
portrait,  gravé  par  Michel  Lasue  ,  Metezeau  est  quali- 
fié de  Druida.  Archives  de  l'art  français ,  Documents,  I, 
242-4,  et  Abecedario,  III,  385.  ~  On  dit  maintenant 
Drouais. 


DES  Gaules.  «35 


Pourquoy  les  Druides  n'ont  rien  laissé  par 
escript  de  leurs  sciences  et  manières  de  {aire 
et  de  vivre. 

XXIX    Chapitre. 

1  es  Druides  par  escript  n'ont  laissé 
Aulcune  chose  de  leurs  Jaitz ,  mais 

musse 
Ont  leur  science  et  manière  de  faire 
Pour  la  crainte  qu'ilz  avoyent  de  meffaire 
Encontre  Dieu  et  la  divine  essence  , 
Car  ilz  craignoyent  de  perpétrer  offense , 
Et  que  au  futur,  advenant  temps  de  grâce, 
Hz  en  eussent  eu  reproche  ou  menace, 
Et  aymoyenl  mieulx  que  cela  fût  couvert 
Qu'on  le  trouvast  escript  à  descouvert. 
Hz  peusoyent  bien  qu'il  viendroit  un  enfant, 
Filz  d'une  vierge  très  digne  et  triumphant, 
Pour  laquelle  avoyent  fait  ung  ymage  S 
Et  maintenoyent,  sans  perdre  pucellage , 
Auroit  enfant ,  qui  est  contre  nature , 

1.  Lefèvre  fait  ici  allusion  à  l'ancienne  statue  du 
pèlerinage  de  Notre-Dame  de  Chartres,  qui  a  disparu 
•à  la  Révolution.  Elle  portoit  comme  inscription  les 
mots  :  Virgini  parilitrœ.  A  la  fin  du  volume,  où  M.  Du- 
plessis  a  publié  le  livre  des  miracles  de  Jean  Le  Mar- 
chant, M.  Paul  Durand  a  écrit  sur  cette  statue  une 
excellente  note  archéologique  (p.  3i/5-6).  La  statue 
actuelle  est  du  xyi?  siècle  (ibid.,  p.  317-8). 


236       Les  Fleurs  et  A.ntiquitez 

Pour  exalter  humaine  créature. 
De  ce  avons  dit  dès*  le  commencement, 
Mais  ung  bon  mot  se  peullbien  proprement 
Troys,  quatre  foys,  et  plus  encor  reprendre  , 
Pour  retenir  le  sçavoir  et  apprendre. 

Or  je  pry  Dieu,  éternel,  tout  puissant, 
Que  le  lyon  et  le  loup  ravissant 
A  nostre  fin  ne  nous  donne[nt]  -nuysance. 
El  que  la  Vierg[e],  qui  a  toute  puissance 
Au  ciel,  en  terre  et  en  la  mer  parfonde, 
Noz  ennemys  et  mausvueillans  confonde; 
Envers  sou  filz  vueilles  grâce  obtenir 
De  noz  meffaictz  et  tous  nous  maintenir 
En  la  grâce  d'ung  Dieu  en  trinité, 
Et  que  en  la  fin  voyons  sa  majesté  , 
Lassus  ravis  en  la  gloire  éternelle. 
Ad  ce  moyen,  en  révérence  d'elle 
La  saluez  d'ung  Ave  Maria, 
Veufves,  vierges,  celle  qui  mary  a. 
En  gênerai  tous  et  chascun  ensemble; 
Bien  ferez  vous,  ainsi  comme  il  me  semble. 

Finis  coronat. 
Le  content  est  riche. 

i.  Imp.  drès. 


DES  Gaules.  23" 


L\4cteur*  prenant  congé  et  disant  adieu  aux 
lecteurs  et  auditeurs  de  ce  livret  et  à  tous 
aultres. 

En  toutes  choses  y  a  commencement, 
Après  moyen,  et  la  fin  suyvamment. 
Dieu  en  toute  œuvre  premier  fault  requérir, 
Puis  le  moyen  par  bon^sçavoir  quérir, 
Après  la  fin,  bien  concluant  en  somme, 
Cela  entend  parfaict  et  sçavant  homme. 
A  tout  principe  Dieu  devons  supplier, 
■  Et  soubz  sa  main  tous  nous  humilier; 
Pour  ie  moyen  sa  grâce  est  nécessaire, 
Si*  desirons  ou  bien  dire  ou  bien  faire: 
La  fin  couronne  3  et  d'elle  est  loué  l'œuvre. 
Pour  tant  celuy  qui  besongne  en  quelque  œuvre 
Doit  conclure  tant  que  la  fin  soit  bonne. 
Ou  des  sçavans  ne  suyvra  pas  la  bourne. 
Je  concludz  donc  ce  livret  en  l'honneur 
Des  Druides,  ausquelz  Dieu  doint  bon  eur 


i.  Il  y  a  un  chanoine  Fabri  qui  a  eu  l'archidiaconé 
de  Dreux  depuis  i5o5,  mais  on  ne  peut  y  voir  notre 
Lefèvre,  puisque  ce  Fabri  s'appeloit  Marcellin.  Voiries 
extraits  des  manuscrits  de  Laisné,  donnés  par  M.  de 
Lepinois  dans  les  Mémoires  de  la  Société  archéologique 
d'Eure-et-Loir,  t.  II,  1860,  p.  101. 

9.  Imp.  cy. 

3.  Tout  cela  est  le  développement  de  la  devise  la- 
tine qu'on  a  lue  un  peu  plus  haut  :  Finis  coronat. 


238      Les  Fleurs  et  Antiqcitez 

Et  leur  doint  faire,  en  cest  estât  mortel , 
Que  leur  esprit  lassus  vive  immortel. 

Le  content  est  riche. 


Ausditz  lecteurs  et  ^auditeurs  de  ce  livret,  et 
aultres,  de  quelque  dignité ,  estât  ou  condi- 
tion  quih  soyent,  excuse  dudit  acteur. 

Nobles  seigneurs,  de  quelque  estât,  dignité, 
nature  ou  condition  que  soyez,  vous  supplie  très 
humblement  et  requierst  ce  petit  ver  de  terre, 
qui  à  l'honneur  et  louenge  de  son  pays,  estre  et 
nation,  a  travaillé  comme  il  a  peu,  avecques  si 
peu  d'esperit  que  Dieu  luy  a  donné  et  preste  non 
suffisant,  avoir  entrepris  si  grosse  et  difficile  œu- 
vre et  matière,  oià,  soubz  la  bénignité  du  Ré- 
dempteur et  vostre  begnivolence,  s'est  employé,  le 
supporter  et  excuser  en  ce  que  volerez  mal  faict, 
mal  dict  ou  ma',  couché  en  ce  livret,  congnoissans 
que  l'homme  n'est  parfaict,  mais  le  seul  Dieu,  et 
aussi  que  chascun  est  en  son  propre  affaire, 
comme  est  le  présent,  moult  curieux  si  comme  en 
sa  cause  et  matière  singulière,  et  sachez  qu'il  n'y 
a  en  ce  dit  livret  chose  couchée  erronée  contre  la 
foy  catholique  ne  préjudiciable  à  personne,  o 
protestation  par  ledit  acteur  qu'il  ne  veult  et  ne 
vouldroit  dire,  faire,  ne  soustenir  proposition, 
sentence,  conclusion  ou  aultre  qui  fust  contre  la 
loy  divine,  ne  qui  tournast  au  deshonneur  de 


^ 


DES  Gaules.  289 

Dieu,  de  1  église  ou  de  personne,  et,  si  aulcune- 
ment  a  amplifié  ses  sentences  ,  dictz  ou  escriptz, 
supplie  recueillir  et  prendre  le  bon,  s'il  y  en  a, 
et  laisser  ce  que  verront  estre  superflu  ou  mal 
couché,  se  submettant  totalement  à  digne  cor- 
rection fraternelle  et  charitable,  non  envieuse  ne 
curieuse,  et  priant  le  Rédempteur  garder  et  tenir 
en  joye  et  santé  à  jamais,  durant  le  cours  de  vie 
temporelle  en  ce  monde,  lesdictz  lecteurs,  au- 
diteurs et  aultres ,  ce  que  vueille  et  doint  ce- 
lui qui  règne  sans  commencement  et  sans  fin. 
Amen. 

Le  content  est  riche. 

Cy  finent  les  Fleurs  et  Antiquitex,  des  Gaulles, 

selon  Julius  César,  jouxte  les  croniques. 

Nouvellement  imprimées  à  Paris 

pour  Pierre  Sergent, 

demourant  en  la  rue  N eufve-Nostre-Dame, 

à  V enseigne  Saint-IS icolas  '. 


1 .  Au  verso  du  dernier  feuillet  se  trouve  une  mar- 
que qui  n'appartient  pas  à  Pierre  Sergent.  Sur  cha- 
que côté  de  la  bordure  carrée  est  un  vers  gravé  eu  let- 
tres capitales,  ce  qui  forme  ce  quatrain  : 

Enseigne,  moy. mon. Dieu. 
Que.lon.vouloir.je.face 
Tanl.que.au. céleste. lieu 
Je.puissc.veoir.la.face. 

Le  centre  du  sujet  est  formé  par  un  arbre  dépouillé  de 
ses  feuilles  et  divisé  en  deux  grosses  branches  qui 
servent  à  encadrer   une  sphère  arraillaire  entourée 


24o  Fleurs  ET  ArsTiQuiïEZ  dîisGaules. 

des  signes  du  zodiaque,  et  à  l'intérieur  de  laquelle  est 
un  crucifix  ,  comme  pour  dire  que  Jésus-Christ  est  le 
pivot  sur  lequel  tourne  le  monde.  Des  deux  côtés  de 
l'arbre  sont,  à  droite,  un  berger  avec  sa  houlette,  et,  à 
gauche,  un  homme  en  bonnet  et  en  longue  robe;  ils 
ont  la  main  sur  un  écusson  suspendu  contre  l'arbre 
par  la  poignée  de  la  sphère  ;  sur  cet  écusson,  un  saint 
Denis  portant  sa  tête  et  les  lettres  I.  D.  C'est  la  mar- 
que bien  connue  de  Jean  'de  Saint-Denis  (cf.  Brunet, 
Manuel,  t.  II,  p.  322  ,  et  les  marques  de  M.  Silves- 
tre,  n»  84).  La  pièce  de  Lefèvre  étant  écrite  en  i532, 
l'impression  est  postérieure  ii  l'époque  pendant  la- 
quelle exer(;,a  Jean  de  Saint-Denis,  dont  on  ne  connoît 
de  livres  que  de  i5io  à  i53o.  A  quel  litre  Pierre  Ser- 
gent l'eniploie-t-il?  Ce  pourroit  être  seulement  comme 
bois  et  en  façon  de  sujet,  et  je  signalois  dans  ce  vo- 
lume même  un  exemple  semblable  de  l'emploi  d'un 
bois  antérieur,  mais  il  est  plus  probable  que  c'est  en 
qualité  de  successeur. 


■^.:i  I 


[L«  Ucformation  des  Bninea  de  Paris  fnicle 
par  les  Lyonnaises^  et  In  Rcplicçne  des  Da- 
mes de  Paris  contre  celles  de  Lyon.^ 


'on  a  déjà  vu  dans  ce  Recueil  une  pièce 
sauvée  pour  avoir  été  employée  à  for- 
mer le  carton  d'une  reliure;  une  édi- 
tion au  moins  des  deux  pièces  dont  on 
vient  de  lire  le  litre  est  dans  le  même  cas,  et,  du 
même  coup,  l'on  en  trouva  trois  exemplaires  in- 
tacts et  non  coupés.  J'ai  vu  l'un  dans  la  biblio- 
thèque de  M.  Cigongne;  l'autre  étoit  chez  M.  Le 
Roux  do  Lincy  et  a  fait  partie  de  sa  vente;  le 
troisième  est,  je  crois,  chez  M.  de  LigneroUes.  Une 
autre  édition  de  ces  pièces,  qui  est  conservée  à  la 
Bibliolhèque  Impériale  et  porte  au  dernier  de  ses 
rectos  la  signature  manuscrite  de  Guyon  de  Sardiè- 
re,m'a  paru  antérieure,  i.a  première  pièce,  dont  le 
titre  offre  deux  femmes  debout,  coupées  dans  deux 
bois  différents  et  ayant  au-dessus,  en  caractères 
d'impression  :   De  Paris  —  De  Lyon,  est  com- 
posée de  8  pages  en  petits  caractères  gothiques 
P.  F.    VIII.  16 


2 


2)3  i.  A     K  K  F»!  K  :,!  A  T  I  <  >  >' 

ronds;  elle  a  23  lignes  à  la  page,  sans  blanc  en- 
tre les  strophes,  et  n'est  pas  sigiiaturée.  Dans  la 
seconde  pièce,  le  verso  du  litre  olfre  deux  au- 
tres femmes  aussi  prises  de  deux  bois  différents, 
et  le  texte  n'occupe  que  sept  pages;  il  laisse  le 
dernier  recto  blanc,  et  les  pages  auroient  Ti.  li- 
gnes si  les  strophes  u'étoient  pas  séparées;  le 
caractère,  également  gothique,  est  gros ,  et  Ion 
croiroit  avoir  affaire  à  deux  impressions  bien 
distinctes,  si  l'on  ne  voyoit  à  cette  seconde  pièce 
la  signature  D.  Peut  étie  ces  pièces,  contempo- 
raines du  séjour  de  la  Cour  à  l.ycn,  motivé  par 
la  nécessité  d'être  plus  près  de  l'Italie  pour  avoir 
des  nouvelles  du  Roi  et  de  la  guerre,  ont-elles 
toujours  été  imprimées  ensemble,  et  peut-être 
même  sont-elles  écrites  par  un  seul  auteur,  qui  a 
fait  semblant  de  se  répondre  pour  profiter  d'un 
sujet  tout  d'actualité.  J'en  verrois  presqu'une  rai- 
son dans  la  manière  dont  la  réponse  est  non-seu- 
lement plus  faible,  mais  surtout  plus  courte,  ce  qui 
se  comprendroit  très  bien  en  admettant  que  ce  soit 
la  même  plume  qui  ait  ainsi  écrit  et  l'attaque  et 
la  réponse;  comme  le  thème  est  exactement  le 
même,  et  que  les  Parisiennes  et  les  Lyonnaises 
ne  peuvent  se  renvoyer  que  les  mêmes  injures  et 
les  mêmes  reproches,  il  est  tout  simple  qu'obligé 
de  se  répéter,  il  ait  été  la  seconde  fois  moins  long 
et  moins  vif.  Dans  tous  les  cas,  le  poëme  a  eu 
du  succès,  et  M.  Brunet  en  a  connu  d'autres 
réimpressions,  qu'il  a  cataloguées  dans  son  Ma- 
nuel, aux  mois  Réformalion,  Réplique  et  Rescrip- 
tion  (IV,  48,  68  et  69).  L'une  d'elles,  probable- 


n  t:  s   î)  A  .M  K  s  D  1".   F\\  f;  I  s .         2  f 3 

ment  la  dernière,  poric  le  nom  de  Guilloiime 
Nyverd,  ce  qui  sulfil.  même  sans  lavoir  vue,  fjour 
savoir  qu'elle  doit  être  la  phis  mauvaise. 

Il  faut  ajou  1er  que  M.  Silvestre  a  réimprimé  cette 
pièce  d'après  une  autre  édition  que  les  deux  que 
nous  avons  sous  les  yeux.  Seulement  elle  est 
réimprimée  d'une  façon  singulière.  Le  premier, 
le  troisième  et  le  dernier  vers  de  chaque  strophe 
restent  seuls  de  dix  pieds;  tous  les  autres  sont 
partagés  eu  deux,  un  de  quatre  et  un  de  six  syl- 
labes. Je  crois  difficiiement  que  cette  coupure 
inusitée  existe  dans  son  original.  Il  est  plus  pro- 
bable que  l'éditeur,  trouvant  des  rimes  dans  l'in- 
térieur des  vers,  les  a  prises  pour  des  finales,  el, 
sans  voir  qu'il  avoit  affaire  à  des  vers  équivo- 
ques, a  pensé  faire  merveille  en  divisant  les  vers 
en  deux  pour  se  donner  le  mérite  de  les  réta- 
blir; c'est  ne  pas  avoir  de  bonheur,  et  montrer 
bien  peu  de  connaissance  des  habitudes  du  temps. 
Le  (ac  simili!  inintelligent  qui  éloil  alors  à  l'or- 
dre du  jour  lui  eiit  été  plus  profitable  :  on  n"au- 
roit  pas  vu  son  erreur.  Une  chose  qui  prouve  ce 
que  j'avance,  non  pas  la  forme  réelle  des  vers,  qui 
est  incontestable,  mais  la  certitude  que  son  ori- 
ginal n'étoit  pas  comme  il  nous  le  représente, 
c'est  qu'à  la  fin  de  chacun  de  ses  soi-disant  pe- 
tits vers  de  quatre  pieds,  il  a  mis  une  virgule; 
c'est  la  virgule  qu'au  commencement  de  l'usage 
de  la  ponctuation  on  ne  mettoit  ni  à  sa  place 
grammaticale,  ni  à  la  fin  des  vers,  mais  à  la  cé- 
sure, pour  marquer  la  coupe  intérieure  du  vers. 


244  l'A    l'ÉFORMATIO?J 

La  Réformation  des  Dames  de  Paris 
faicte  par  les  Lyonnoises. 


Dedans  Lyon,  où  femmes  sonl  famées 
Et  renommées  par  leurs  charivaris, 
Fust  ordonnes  que  celles  de  Paris 
Seroient  en  lout  par  elles  reformées i. 


'  our  reformer  vos  estas  tant  divers , 
De  maulxcouvcrs,  notez  ce  qui  s'ensuit  : 
Premièrement  vos  liuis  laissez  ouvers, 
■Et  à  Tcuvers  les  genoulx  découvers, 

Droit  et  travers  appelez  le  desduit; 

Argent  vous  duit  et  du  tout  vous  seduyt, 

1.  Dans  la  réimpression  de  Silvestre ,  cet  avertis- 
sement est  précédé  des  mots  :  «  Quatrain  du  seigneur 
du  Rouge  et  Noir  aux  lecteurs,  «et  suivi  de:  nL'auteur» 
en  tête  de  la  pièce  elle-même.  On  a  déjà  vu  dans  ce 
recueil  (III,  n)  ce  nom  du  seigneur  du  Rouge  et  du 
Noir  en  tête  du  Monologue  ie.s  Sols.  Étoit-ce  un  nom 
littéraire  dont  les  contemporains  connaissoientle  sens 
personnel ,  ou  bien  esl-ce  un  nom  pris  successivement 
par  plusieurs  auteurs,  ou  même  copié  par  les  libraires? 
D'où  vient-il  d'ailleurs  ?  Esl-ce  la  suite  d'une  montre 
ou  d'une  momerie  habillée  de  couleurs  uoires  et  rouges, 
qui  pouvoient  en  même  temps  être  le  sujet  du  cri  ou 
proclamation  et  même  de  la  farce?  Ce  sont  autant  de 
suppositions  sans  preuves  et  de  questions  sans  ré- 
ponse ,  au  moins  actuelle. 


DES  Dames  de  Paius.         246 

Ponl  avez  bruit  qui  n'est  pas  trop  propice, 
Car  ce  que  faicles  ce  fait  par  avarice. 

Parisiennes  ,  qu'ainsi  voz  culz  bardez, 
Vous  vous  fardez  pour  avoir  plus  beau  lainl  ; 
Nous  vous  pryoïis  que  plus  ne  nous  lardez. 
Mais  regardez  noz  niolz  entrelardez 
Et  les  gardez  ,  sans  que  rien  soit  enfraint; 
Chascun  se  plaint  cl  dit  qu'il  est  contraint. 
Pour  vostre  train,  rompre  banque'  en  la  ville; 
Pour  trop  serrer  on  perl  souvent  l'anguille. 

On  dit  partout  que ,  pour  vos  grnns  bobans , 
Sur  selles,  bancz,  vous  mettez  cul  nu  vent; 
Pour  des  pantoufles  ou  pour  quelques  rubans 
Plusieurs  gai lans,  rongneurs,  gratieux,gallans^, 
Foullont  dedans  voire  trou  bien  souvent; 
Votre  devant  sera  doresnavanl 
Mis  bien  avant  au  royal  me  de  Surie', 
Puis  que  tels  gens  ont  sur  vous  seigneurie. 

Nul  ne  vaull  rions  qui  ne  se  fait  valoir; 
Noble  vouloir  doibl  lascher  à  cela. 
Parisiennes,  pour  quelque  bague  avoir. 
Comme  on  poult  vcoir,  et  pour  petit  d'avoir. 
Sans  dire  gare,  chascun  vous  fait  cela. 
Puis  ça,  i)uis  là  ,  sans  jamais  dire  :  liola. 

1.  Rompre  hanquo,  faire  banqueroute;  en  latin, 
banquamiita.  On  a.  dit  banque ,  d'où  bangucllc  :  banque 
de  chaisne  ou  d'haistre.  Ducange  ,  éd.  Didot ,  I  ,  578. 

2.  Avant  la  rogne  et  la  galle. 

3.  Cf.  1 ,  149. 


2  4(>  i.A    P.  KFOr,  îi  ATiON 

Courez,  [courez] ,  vclà  voslre  ciilrogciil  : 
De  voz  personnes  on  fine  à  son  d'argent. 

Se  on  vous  prie,  prenez  argent  à  sommes, 
Ou  f^  grans sommes,  sans  tant  vous  mettre  au  bas. 
Solliciteurs,  qui  n'ont  argent^  troys  pommes, 
Ce  sont  voz  hommes,  cl  les  vray  genlilshonnncs. 
Nobles  personnes,  vous  chassez  dos  csbas; 
Dessus  vos  bas,  pour  les  vieux  combas, 
On  voit  à  las  monier  gens  bas  percez, 
Dont  vos  honneurs  sont  bientôt  renversez. 

Pour  vos  façons,  on  voil  du  temps  qui  court , 
Fuyr  la  court  de  Paris  cf^  IVonticrcs. 
Voire  maiulien  csl  orgueilleux  et  lourt; 
Pour  faire  court,  tout  mignon  iVisquo  et  gourt 
A  nous  acourt  pour  nos  doulces  manières; 
Vous  estes  lièrcs,  rebelles  et  routières. 
Grandes  ouvrières  de  mocque[r]  en  tout  lieu  , 
Mais  qui  trop  mocque  il  est  mocqué  de  Dieu. 

Plus  ne  portez  les  pantoufles  bridées^. 
Mais  desbridèes  pour  mieux  faire  clac-clic*; 

1.  A  :  vaillant. 

2.  Plutôt:  es. 

3.  Les  cliaussuros  d'alors,  taillées  et  ouvertes  jircs- 
qu'aussitôl  au-dessus  des  doigts,  laissoient  voir  la 
chausse,  etétoienl  tenues  sur  le  cou-dc-picd  par  une  ou 
plusieurs  [lattesl'orniant  brides,  comuiC  il  y  en  a  encore 
aux  souliers  des  très  petites  filles;  en  ôlant  ces  brides, 
les  chaussures  devruoicul  presque  des  mules,  et  par 
là  sonuoieut  en  marchant. 

/).  B  :  (lic-clac. 


T)KS     1)  A  Al  F  S    DF.    PAIilS.  247 

Par  co  ]ioirU  là  sonl  iilustosl  descliausst'cs, 
Dos  pieds  osiécs,  pour  eslrc  losL  nionlccs, 
liicn  cschauffécs,  dessus  quelque  challit; 
Souvent  on  dit  que  pour  prendre  délil 
Sur  ung  beau  licl  de  paour  qu'on  ne  le  gasle , 
11  faut  avoir  nocl  pied  cl  ncllc  pale. 

Ung  temps  qui  fut,  vous  eusles  de  Lyon 
Passe-FiUion  '  pour  [vous]  bailler  conduile; 
De  noz  Uns  tours  vous  montra  ung  million  ; 
C'est  re.sguilloa  et  vray  emcreillon  , 
Plus  que  Villon^  à  tel  finesse  duile; 
Par  grant  poursuite  à  nous  lavons  réduite. 
Et  s'est  instruicle  à  Lyon  de  nouveau  : 
Chascun  oyseau  doibi  trouver  son  nid  beau. 

Vous  conlrcfaictes  du  tout  les  Ytalicnnes; 
Dea,  Parisiennes,  ce  cas  la  fort  nous  griefve. 
Damoyselles,  marchandes,  conrtisiennes , 
Jeunes  et  anciennes,  noires  comme  Egyptiennes  3, 

1.  LaPasse-Fillon,  femme  d'Antoine  Bourcier,  mar- 
chand de  Lyon  .  que  Louis  XI  lit  venir  à  Paris  en 
faisant  son  mari  conseiller  à  la  Cliambre  des  comptes. 
J'ai  déjà  cilé  le  curieux  passage  contemporain  qui  nous 
a  conserve  ce  l'ait,  1 ,  299-300.  On  voit  ici  qu'elle  re- 
vint ensuite  à  Lyon. 

1  Par  cette  place  ;i  la  césure  ,  qui  est  une  rime,  il 
est  évident  qu'on  primonçoit  YiU'wn  en  mouillantles  /, 
et  non  pas  Vilnn,  comme  on  fait  aujourd'hui.  Le  m.'me 
changement  s'est  opéré  dans  Sulbj,  dont  on  ne  mouille 
plus  les  l. 

3.  Bohémiennes. 


Sont  pracliciennes  de  se  coiffer  on  gresvo  '  ; 
Le  cueiir  nous  crève  ;  car  un  porleur  dcGresve  :', 
Non  vaillant  fève  3,  chargera  à  sa  femme 
Ung  grant  estai  pour  contenter  madame. 

Vous  demandez  les  gorgias  quarrcz^ 
Clolz  et  serrez  pour  chauffer  la  poiclrine  , 
D'or  et  de  soye  dessus  billcbarrez, 
Corselz  pressez  cl  chapperons  fourrez  ^ 
Troj)  i>lus  qu'assez,  pour  mieiilx  faire  la  mine: 
Orgueil  vous  mine  ,  FoUic  vous  domine  ; 
Sur  vous  se  fine  le  bien  de  vos  marys: 
C'est  tout  Testât  des  femmes  de  Paris. 

Il  fault  avoir  la  robe  d'escarlate 
Que  l'eslat  gaste ,  pour  mieux  braguer  à  point, 


1 .  Cotgrave  :  «  La  grève  des  cheveux  et  les  cheveux 
départis  en  grève  ;  the  shedding  or  shading  of  the 
hair  ;  the  parting  thereof  on  the  forebcad  afler  ihe  old 
fashion,»  c'est-à-dire  ,  je  crois,  la  manière  de  répan- 
dre SOS  cheveux  sur  ses  épaules  ,  si  fréquente  dans  les 
tableaux  du  XV?  siècle  ,  et  par  là  leur  séparation  par 
une  raie  au  milieu  de  la  tête. 

2.  Autrement  dit  les  anges  de  Grève,  les  portefaix 
de  la  place  de  Grève,  à  Paris.  Us  se  trouvoient  là  en 
plus  grand  nombre,  à  cause  du  voisinage  des  jjorts  de 
débarquement  des  marchandises  apportées  par  Seine. 

3.  Ne  valant  pas  une  fève. 
4-  Silvestre  ■  frairez. 

5.  Inip.  :  Corselz  fourrez  et  chapperons  pressez. 
Sil.  :  chapperons  garensez. 


DKS  Dames  de  Pai;  is.         249 

De  palenoslrcs  d'ambre  fin  ou  d'agasie' 
Par  langue  plaie,  qu'ainsi  le  jcniiin  tlale^, 
Faull  à  granl  liasle  avoii'  largenl  au  poing. 
Tel  n'a  pourpoint ,  ne  robe,  à  ung  besoing 
Que  par  ce  point  ne  taille  mettre  en  gaige  : 
11  est  très  fol  qui  croit  en  tel  langaigc. 

Quand  vous  trouvez  es  fêtes  et  banquelz  , 
Par  vos  caquetz  cuidez  qu'on  vous  reclame; 
Pour  caqueter  cuidez  faire  conqueslz 
Et  pour  boucqueslz3  parvenir  aux  conquestz 
D'amour  tout  piesiz;  mais  cela  est  infâme, 
El  gardez  famé  pour  fuyr  tout  diffame, 
Car  toute  femme  doibl  estre  aitrenipce  : 
ParoUe  dicte  n'est  jamais  recouvrée. 

Jpocrites  estes  pleines  de  bigotages; 
Varlelz  et  pages  avez  après  la  queue  •*  ; 

1.     Encor  faut  il,  pour  ma  dame  honorer. 
Des  paU'iioatrei   Ui'  jaytt  ou  coura!, 
Ou  de  fin  ami're,  pour  csire   mieuli  parée, 
Car  par  pela  sera  bien  décorée.... 
Es  pntenostres  oonvieni  bi'anx  sipniîunx  d'or, 
On  qu'elles  soieni  toutes  d'or  on  substance 
El  esniaillez  de  rouge  cicr  encor; 
Si  n'y  fauU  il  esiiarirner  son  trésor 
Car  es  signeaulx  tanll  qu(  Iqne  différence. 

Olivier  de  la  Marche,  la  Source  d'honneur,  Lyon, 
Romain  Morin,  i532,  feuillet  47  verso.  Cf.  dans 
ce  recueil ,  les  Blanons  domesligues  de  Corrozet ,  YI , 
267-8. 

2.  Qui  flatte  et  trompe  le  pauvre  sot. 

5.  Sil.  :  et  par  gands  niusguetz  (gants  musqués). 

4.  Derrière  vous,  après  la  queue  de  voire  robe. 


2  5o  La  Hî:Ff!  n  m  a  t  [(IN 

Aux  osgliscs  ilz  vous  i'oul  les  niessaigcs, 
Macquerclagos,  sans  craindre  Dieu  n'ymagcs  ', 
Dont  tels  oullragos  faull  que  viennent  en  veue; 
Sortez  en  rue  ,  ne  craignez  d'estre  veue  ; 
Car  place  dcue  n'est  le  temple  de  Dieu  : 
Pour  tel  cas  faire  fault  chercher  aultre  lieu. 

De  vos  marys  jouez  à  la  pellote  ^ 
Qu'est  chose  solte,  dont  deussiez  avoir  honle  ; 
Vosire  babil ,  qui  faulseté  dénote, 
Idiotz^  les  note  et  du  tout  les  assole  ; 
One  de  Mariotle  fol  ne  tint  si  grand  compte. 
Chascnne  dompte  le  sien  et  le  surmonte  , 
Comme  on  racomple,  en  très  maulvaise  guise; 
Tel  pluye  vient  du  vent  de  la  chemise*. 

Vous  faictes  croyrc  que  de  quines  sont  ternes. 
Et  de  qualernes  (pie  ce  sont  ambesars^, 
De  vessies  que  sont  claires  lanternes^, 
El  de  cavernes  que  sont  belTes  tavernes, 
Où  les  qualernes  y  .ioue[7.]  par  hasars  , 
Et  que  liéjiars  se  sont  pelis  poupars, 

i.  Ni  les  saintes  statues  qui  sont  dans  Téglise  ,  car 
il  n'est  pas  probable  qu'il  faille  couper:  ny  maijei, 
ni  les  piêircs. 

3.  A  la  balle. 

3.  A  :  Ydiod. 

4.  L'un  de  ceux  qui  figurent  dans  le  Scnnoi  joycu.v 
des  Quatre  iVh.'.s  du  manuscrit  La  ValliÈre. 

5.  Le  double  as. 

6.  C'étoit  déjà  un  proverbe.  Cf.  /c?  Proverbes  franco'.^ 
de  M.  Leroux  do  Lincy,  2"  cdit..  I ,  ?(>-. 


DES  D  A  Ji  i;  n  I)  I-:  P  a  n  i  s .         2  5  » 

Ainsi  quo  mars  ne  vieiU  point  on  karosuic  ; 
Menlerics  composent  voslrc  ptohcsino. 

Voz  contenances  sont  par  nous  sincopécs 
Et  csclopées;  pour  voslrc  gravilé 
On  vous  nomme  do  Paris  les  poupées, 
Paincles,  tardées,  do  Grâce  maucipécs, 
Enveloppées  de  Folle  Vanité; 
Mondanité  en  a  l'auctorilé; 
Fragilité  dedans  ses  liens  '  vous  mcine; 
Mal  advisc  enduro  tousjours  peine. 

Se  nous  bragons,  nous  le  povons  bien  faire  ; 
Car  noslrc  affaire  le  peult  bien  supporter. 
La  court  avons '^,  qui  nous  est  nécessaire 
Pour  nous  refaire  cl  nostrc  estai  |)arfairc 
El  contrefaire,  pour  luieulx  contrepi  ter^, 
On  doibl  noter  que  brnguc  doil.l-*  porter, 
Pour  conlcnler  gens  de  voulenlé  francbe; 
Selon  les  bras  on  doibt  faire  la  manche. 

N  avons-nous  pas  gens  d"cglisc,  gens  d'armes 
Faisans  vacarmes  par  joustes  et  tournoss  ; 

i.  B  :  lieux. 

2.  Ceci  prouve  qu'il  faut  rapporter  la  composition 
lie  ces  piî;ces  aux  séjours  de  la  Cour  à  Lyon  pendant 
les  guerres  d'Italie,  c'csl-à-dire  h  la  findu  XV^  ou  au 
commencement  du  XVI    siècle. 

3.  Le  chapitre  VIII  des  f'iga^rurex  de  Tahourot  est 
r.\Tt  porliquc  des  conireptteries  ,  toujours  un  peu  na- 
turalistes, comme  il  dit.  Les  Lyonnaises  prennent 
ici  le  mot  dans  ce  sens. 

4.  Sil  :  fault. 


202  La  Rkfoiuj  ATlo^ 

En  noz  fronlieios  [se]  doiinnU  maiiiles  alarmes  ; 
Pour  loiiles  armes  ,  du  dovanl  sommes  fermes; 
Puis  à  lous  termes  reccpvons  mainlz  tournoys'  ; 
Françoys  ,  Angloys,  Lombards  et  Genevoys^, 
Par  plusieurs  foys  nous  |iorlont  du  content^  : 
Ung  doulx  accueil  rend  tout  homme  conlent. 

Povoir  avons  de  voz  cas  reformer 
Et  d'informer  de  voz  bragucs  haullainos  ; 
Le  irain  de  cour  nous  a  voulu  nommer 
A  droit  former,  nos  cdilz  confermer 
Poui- diffamer  voz  couslunies  villaines  , 
Combles  et  pleines  de  graus  follies  vaines 
Toutes  certaines  d'une  imperfection  ; 
A  fauîx  abus  il  faull  correction. 

Corrigez-vous  ,  amendez  voslre  faicl , 
Ou  par  effet  il  y  fauldra  pourvoir  ; 
Laissez  Teslal  qui  vostre  honneur  deffaict, 
Onl  et  infaicl,  de  follie  reiaict , 
Tout  imparfaicl,  clcr  à  apercevoir. 
Debvez  scavoir  que  nous  avons  povoir 
El  bon  vouloir  de  reformer  voz  cas  ; 
^fous  le  feions,  ou  inourrons  au  pourclias. 

Cy  fine  *•  la  reformnlion  des  Dames  de  Paris 
faicle  par  les  Lyonnoises  ^. 

1.  Ecus  tournois. 

2.  Génois;  de  Gênes  et  non  de  Genève. 

3.  De  l'argent  comptant. 
/J.  B  :  finist. 

b.  S.  :  Fin  de  la  réformation. 


DES  Dames  de  Pauis.        2Ô'6 


s    EN  su  Y T 

LA  REPLICQUE  FAICTE  PAR  Li-S 

DAMES  DE  PARIS 

CONTRE  CELLES  DE  LYON'. 

oiir  replicqiicr  à  ce  que  avez  dit 
l'ar  interdit,  la  responce  notez  ; 
Nous  reformer  il  vous  est  interdit  ; 
■  Parfaiet  et  dit  sur  nous  n'avez  crédit. 
De  droit  cscript  les  coustumes  liantoz, 
Nombrez ,  comptez  ,  mesurez  ,  limitez  , 
Et  vous  mettez  de  ce  fait  en  amende  ; 
Car  Droit  le  veult  et  Raison  le  commande. 

Dcdens  Paris,  damoyselles  ,  bourgoyses. 
Donnes  galloyses,  seront  privilégées  ; 
Le  cueur  avons  de  loyallcs  Fran^oyses , 
Humbles,  courtoyses,  fuyans  debatz  etnoyscs; 
Mais  Lyonnoisessont  toujours  eshonlées, 
D'honte  domptées,  de  plusieurs  fréquentées, 
Et  trop  hantées  pour  porter  ung  bon  fruict  : 
Ce  n'est  pas  tout  que  d'acquérir  grand  bruit. 

Puis  que  parlez  si  avant  de  noz  fardz 
Par  noz  brocardz  vous  ^  voulons  brocarder, 

1.  S.  :  La  responce  et  replicque  faiclepar  les  dames 
(le  Paris  contre  la  reformalion  sur  eulx  faicte  par  les 
Lyonnoises. 

2.  B  :  nous. 


254  f"V  5>  K  !' 1, 1  c y  t'  i: 

Premièrement  loiiclnnt  vo/.  fiors  iPErarJz 
Sotz  et  cocjuars  ,  geliez  en  plusieurs  pars  , 
t>ui  sont  cs|iars  de  loyaiillé  garder  ; 
Pour  bien  laider  sur  vous  fault  regarder; 
Sans  plus  larder,  lors  verres  par  eiïaict 
Qui  bien  corrige  doit  corriger  son  faicl. 

Ung  chascun  dit  que  pour  or  et  argent 
Vostre  entregent  vous  vendez  tout  à  plain  ; 
De  decepvoir  dictes  que  c'est  art  gent  ; 
Conte  cl  rêgenl  vous  rendez  indigent, 
Dont  toute  gent  de  vous  se  deuil  et  plaint, 
Qui  honneur  ne  craint,  il  doibt  cstre  contraint 
Chargé  ,  allainl  de  reproche  et  ditïame  ; 
Car  chasteté  doit  abonder  en  femme. 

Lubricité  vous  lient  en  son  cercueil  ; 
Aussy  Orgueil  vous  allraicl  dens  ses  las  ; 
Mondanité  faisl  de  vous  à  son  vueil  ; 
Par  véue  d'œil  et  faintise  d'acueil 
Plusieurs  ont  deuil  et  en  disent  :  helas  ! 
Vo>tre  soûlas  en  lin  rend  hommes*  las, 
Privez  d't-sbal?.  et  navrez  par  douleur  : 
Ung  faulx  regard  déçoit  maint  noble  cueur. 

Si  nous  bragons  par  noz  bragues  haultaincs, 
Portant  grans  chaînes,  vous  en  faull-ii  parler? 
Nobles  sommes,  el  dames  souveraines, 
Humbles,  humaines,  de  toutes  vertus  plaines; 
Par  monlz  et  places  nostre  bruyt  [va]  voler  ; 

1.  Imp.  :  L'homme. 


lî  I.  s    I)  A  M  H  S    1)  t.    l*  A  l;  I  S.  2Ô5 

On  pciill  aller  rire,  cliaiilor,  galler, 
Sans  ravaller  bobans  '  comme  constantes  : 
Mieulx  vaiilt  honneur  que  richesses  ne  rentes. 

Touchanllacour,ne  taisons  pas  granl compte; 
De  duc  ne  conte  ne  tenons  rien  qu'en  frische  ; 
Gardez  la  bien ,  car  elle  vous  remonte  ; 
Sur  vous  on  monte  ;  par  argent  on  vous  dompte; 
Comme  on  recompte,  vous  rendez  cerf  el  biche '; 
Povre  ou  riche,  hljcralie  ou  siche  ^ 
Ne  vault  pas  miche,  quant  met  son  corps  à  pris; 
En  voz  filèz  les  plus  rouges  sont  pris*. 

Denoz  pantoufles  vous  parlez  follement 
Arrogammeni  et  en  maulvaise  sorte; 
Si  nous  chaulsons  sur  le  gay,  mistement 
El  frisquement,  pour  estre  proprement, 
Honncstement,  selon  Testât  qu'on  porte, 
Vostre  cohorte  à  deshonneur  s'apporte, 
Comme  on  raporle  çà  et  là,  en  tous  lieux  ; 
Nul  ne  mesdii  s'il  n'est  faulx  envieux. 

Touchant  noz  culz  que  voulez  garsonner 
El  blasonner  par  voz  sottes  paroi  les, 
Hz  sont  formez  ;  riens  n'y  fauli  façonner 
Ne  massonner,  pour  façon  leur  donner, 

1.  S.  ;  pompes. 

3.  Faul-il  voir  là   uue   allusion  aux   mœurs  ita- 
liennes? 

3.  Forme  peu  usitée  de  chiche. 

4.  B  :   Apris.  Cf.  ce  recueil ,  t.  I ,  p.  257  ;  t.  III , 
p.  26G,  et  t.  V,  p.  198. 


2  5f)  lj  A    HÉPLICQUE 

Ne  ordonner  ;  <;onhz  vos  fainnios  '  paroilcs 
Vous  estes  folles  cl  nsoz  de  bricollcs  ; 
En  voz  escolles  n'a  que  fanlx  exercice; 
Que  vous  ansuyt  de  folie  (  [s]i  complice. 

Vous  recepvez  toutes  gens  pour  ostaigo  ; 
A  bricf  lan.Q;aige,  vous  prenez  blanc  el  bis  ; 
Sur  vous  s'eslcnd  le  masculin  lignaige  ; 
Jenne  ou  hors  d'aage  de  vous  reçoit  Thominagc; 
Pour  ie  truage  tout  prenez  pro  vobis ; 
Pour  voz  abis  et  rominagrobis 
Maintz  alibis  scrcbez  trop  deshonnestes  ; 
Au  kalendrier  on  y  met  les  grans  festes. 

Vers  vous  viennent  diverses  nations 
Elmansions  pour  le  faicl  de  la  guerre  ; 
Pour  les  avoir  vous  fàictes  pactions  , 
Adjunclions  de  basses  régions  , 
Commotions  de  mettre  cul  à  terre 
Pour  ce  caterro  qui  riescend  à  grand  erre. 
Sans  aller  querre,  des  frontières  de  rains'^  ; 
De  telz  honneurs  tous  voz  coffres  sont  plains. 

On  cognoil  bien  voslre  vouloir  avare, 
Qui  se  compare  à  feu  qui  brusie  et  ard  ; 
Ung  gros  maranc,  ayant  force  denare"*, 
Ou  uiig  messaire*,  pourveu  qu'il  vous  réparc, 

1.  B  :  sainctes. 

2.  Equivoque  entre  les  reins  et  la  ville  de  Reims. 
5.  Argent,  deiiaro. 

4.  S.  :  iiiessare;  c'est-à-dire  le  mcsser  italien,  le 
messire  français. 


DES  Dames  de  Paris. 


267 


Sans  dire  gare,  d'amour  lui  monstrez  l'arl; 
En  toute  place  <  comme  ung  vieulx  jaune  lart , 
Sans  aultre  esgard ,  vous  estes  reclamées, 
Lyonnoises,  pour  argent  diffamées. 

FlNIS^, 


1.  s.:  Part,  qui  vaut  mieux. 

9.  S.  :  Fin  du  réplique  des  dames  de  Paris. 


P.  F.    Vin. 


»7 


a58 


I.A  Bell  FTE. 


IjO  Bellete ,  par  François  de  Clary , 


Albigeois. 


Vous  (]ui  lirez  ceste  Bellete, 
Gardez-vous  bien  de  l'outrager, 
Car  elle  a  des  dents  pour  venger 
L'injure  qui  luy  sera  fête. 

A  Lyon,  'par  Benoist  Rigaud,  1078. 

Avec  permission^ 


I.  In-«ode  8  ff.  sous  les  signatures  A-B.;  36  lignes 
a  la  page.  Au  titre,  la  marque  de  Beuoît  Rigaud;  deux 
femmes,  tenant  des  couronnes ,  une  palme  et  un  livre 
ouvert,  aux  deux  côtés  d'un  médaillon,  avec  la  devise  : 
Sit  nomen  Domini  henedictvm.  Les  trois  derniers  feuil- 
lets sont  blancs;  à  l'avant-dernier,  un  bois  d'orne- 
ments entrelacés,  dans  le  goût  de  ceux  qu'on  frappoit 
à  la  même  époque  au  milieu  des  plats  des  reliures. 


La  Bellete.  25P 


Bellete,  par  François  deClary,  Albigeois' 

ellcle,  je  voudrois  pouvoir 
Par  quelque  magique  sçavoir 
De  dessous  la  poudreuse  lame- 
DeVergilc*  r'appellerl'ame. 

i.  La  Croix  du  Maine  ne  parle  pas  de  Fran(.'oi5 
de  Clary  ;  DuVerdier  n'en  cite  que  cette  Belette,  qui 
paroît  être  son  premier  ouvrage.  Plus  tard,  il  prit 
parti  pour  Henri  IV,  et  l'on  connoît  de  lui  des  Re- 
montrances au  grand  Conseil  du  Roy  sur  le  rétablisse- 
ment requis  pour  les  officiers  qui  ont  suivi  la  Ligue  . 
Tours,  iSgi,  et  des  Philippiques  contre  les  bulles  et  au- 
tres pratiques  de  la  faction  d'Espagne,  Tours,  ^b^^.  Il 
fut  fait  conseiller  au  parlement  de  Toulouse,  et  il  dut 
y  mourir  en  1616  ou  en  1617,  puisque  le  Père  Lelong 
a  catalogué  (III,33o33)  l'Oraison  funèbre  de  François 
de  Clari ,  conseiller  du  parlement  de  Tolose,  par  Pierre 
d'Hoges,  qui  fut  ensuite  maire  de  Châlons-sur-Saôue, 
Tolose,  1617,  in-S". — Il  n'est  pas  besoin  d'ajouter 
que  dans  son  coup  d'essai  poétique,  François  de  Clary. 
comme  tous  les  débutants ,  se  traînoit  dans  l'ornière 
de  la  mode  de  son  temps.  Iln'étoit  alors  pas  un  poète 
qui  ne  chantât  quelque  animal  ;  l'on  se  souvient  de 
l'Alouette  et  du  Frelon  de  Ronsard,  du  Chien  et  du 
Chat  de  Du  Bellay,  etc.;  et  je  m'étonne  qu'il  ne  se  soit 
trouvé  au  16^  siècle  personne  pour  faire  un  recueil  de 
ces  blasons  de  fantaisie. 

2.  Vergilius  est,  comme  on  sait,  une  forme  archaï- 
que, mais  en  soi  parfaitement  latine,  et  qui  devoit 
même  être  populaire.  Dans  la  prononciation  de  nos 
paysans,  la  même  variante  s'est  perpétuée  ;  Virgile  et 
Virginie  se  trouvent  souvent  dans  leur  bouche  à  l'état 


26o  La  Bellete. 

Ou  par  la  force  de  mes  vers 

Tirer  Catulle  des  enfers , 

Comme  jadis  le  brave  Orphée, 

Ayant  d'amour  l'âme  eschauffée , 

Peut  d'une  Thebaine  chanson 

Desrober  sa  femme  à  Pluton, 

Aftin  que,  comme  sur  la  lyre 

L'un  a  faict  son  Mouscheron  bruire  S 

L'autre  son  Passereau  chauté , 

Ainsi  je  dise  ta  beauté 

Et  la  façon  mignardelette , 

De  laquelle,  gente  Bellette, 

Tu  t'estudies  à  chasser 

Le  soing  et  le  triste  penser, 

Qui,  pour  un  procès  d'importance, 

Me  travaille  dès  mon  enfance, 

Quand ,  de  la  ville  revenu 

Triste  et  chagrin  de  voir  tenu 

Si  long  temps  au  croc  mon  affaire , 

Je  vay  regrettant  ma  misère , 

Et  de  mes  souspirs  redoublez 

Fay  que  tous  mes  livres,  troublez 

De  voir  la  douleur  qui  me  presse. 

Pour  mieux  tesmoigner  ma  tristesse, 

Sont  tous  de  poussière  couvers. 

de  noms  de  baptême,  et  ne  se  prononcent  jamais  que 
Veirgile  et  Veirginie. 

1.  Spenser,  l'abbé  Francesco  Biacca  et  Voss  ont 
traduit  le  Culex  en  vers  anglais,  italiens  et  allemands, 
et  leurs  imitations  ont  été  réunies  par  le  traducteur 
frarfçois  de  ce  petit  poème,  M.  deValori,  Paris,  Mi- 
cliaud,  1B17;  in-18  de  387  pages. 


La  Bellete.  261 

Toy ,  qui  vois  alors  que  les  vers , 
Phœbus ,  et  la  sainte  neufvènc  ^ , 
Qui  presse  les  bordz  d'Hippocrènc, 
Ne  peuvent  esloigner  de  moy 
Le  dur  regret  que  je  reçoy 
De  voir  le  printemps  de  ma  vie 
Subjet  à  la  chicanerie , 
Et  le  bien  et  le  temps  perdu  , 
Dellete ,  tu  viens  à  desçeu  , 
Et,  du  dous  bruit  de  ta  sonnette 
Commençant  à  me  fere  festc , 
Gambades  si  mignardement , 
Si  dextrement ,  si  gentiment , 
Que  seule  tu  as  la  puissance 
De  charmer  le  mal  qui  m'offence. 
Or,  pour  te  bien  recompanser, 
Je  veux  ton  beau  loz  commancer, 
Monstrant  comme  Junon  première 
Mist  les  Belletes  en  lumière.  • 

Lors  que  Juppiter  amoureux, 
Délaissant  le  séjour  des  cieux, 
Erroit,  tantost  par  un  bocage 
Et  tantost  le  long  d'un  rivage  , 
Et ,  en  cent  formes  déguisé , 
Finement ,  sans  estre  advisé , 
Surprenoit  quelque  belle  fée, 
Qui ,  d'un  chappeau  de  fleurs  coiffée  , 
Dessus  le  tapis  d'un  beau  pré 
De  mille  boutons  bigarré  , 
Prenoit  plaisir,  à  la  nuict  brune  , 

i.  Les  neuf  Muses. 


262  Ta  Bellet  e. 

De  danser  aux  rays  de  la  lune, 

Et  faire  de  quelque  bel  aer 

La  forest  voisine  trembler, 

Ravy  de  la  beauté  d'Alcmène, 

Uc  TAlcide  la  rendit  pleine  , 

Ayant  par  tiois  nuiclz  arresté 

A  l'ère  ce  filz ,  apresté 

Pour  estre  un  foudre  de  la  guerre 

Et  de  monstres  purger  la  terre. 

Jà  la  belle  mère  des  mois* 

Avoit  ceint  le  ciel  par  dix  fois, 

Quand  Alcmène,  en  groisse^  avancée. 

De  mal  d'enfant  fut  si  pressée  , 

Qu'ayant  travaillé  par  sept  jours, 

Mourante  appelloit  le  secours 

De  Junon,  pour  venir  soudaine 

La  délivrer  de  si  grand'  peine. 

Elle  y  accourusl  promplemcnt, 

Non  pour  ayder  l'enfantement, 

Mais,  se  mettant  dessus  la  porte, 

Pressoit  ses  doigtz  en  telle  sorte 

Qu'elle  alloit  à  l'heure  estouffant 

Ensemble  la  mère  et  l'enfant. 

Lors  Galanthis ,  jeune  pucelle  , 

Entre  les  chambrières  plus  belle, 

1.  La  lune. 

2.  Le  mot  est  dans  Rabelais,  à  propos  des  veuves  : 
«  Si  au  troisiesmc  mois  elles  engroissenl,  leur  fruici 
sera  héritier  du  deffunct,  et,  la  groisse  congneue , 
poussent  liardiment  oultre,  et  vogue  la  galéc,  puisque 
la  pance  est  pleine.  »  Livre  1,  oliap.  II [,  fid.  Jannet, 
p.  iG. 


La  Belletb.  a63 

Passa  souvent  et  repassa , 
Si  bien  qu'enfin  elle  advisa 
Junon  qui,  de  long  temps  saisie 
D'une  secrette  jalousie , 
Gardoit  Alcmène  d'enfanter, 
Et,  pour  de  ce  travail  Toster, 
Vint  destourner  d'une  iinesse 
Les  charmes  de  ceste  déesse , 
Qui ,  voyant  d'un  habille  trait 
Tout  son  enchantement  desfaii, 
Ella  pauvre  Alcmène,  accouchée, 
D'un  si  grand  fardeau  despechée, 
Sentist  incontinent  son  cueur 
Allumé  de  telle  fureur 
Que,  prenant  au  poil  la  chambrière, 
La  terrassa  par  la  poussière  , 
Et,  pour  de  ce  tour  se  venger, 
La  fit  en  bellete  changer. 
Qui ,  au  mensonge  de  sa  bouche 
Ayant  mis  sa  maistresse  en  couche  , 
Enfante  par  la  bouche  aussi  * . 
Mais  Jupiter,  voyant  ainsi 

1.  Tout  ceci  vient  d'Ovide,  Métamorphoses,  livre  IX., 
vers  3o6-23,  et  c'en  est  même  presqu'une  traduction  , 
comme  on  peut  le  voir  par  ces  deux  vers  de  la  fin  : 

Quce,  quia  mendaci  parientem  jurtrat  ore, 
Ore  parit 

Antonius  Liberalis,  cité  dans  les  notes  de  l'édition 
Leniaire,  IV,  i  io,nous  a  conservé  une  autre  croyance, 
plus  digne  encore  de  la  naïveté  de  VAgnés  de  Molière, 
celle  que  les  belettes  accoucliaient  par  l'oreille. 


a64  La  Bellete. 

Galanthis  mal  recompensée , 
Sur  elle  a  tout  soudain  versée, 
Avec  sa  première  beauté , 
Une  plus  grande  agilité , 
Et  le  plus  beau  et  le  plus  rare, 
Qu'en  son  sein  la  Nature  avare, 
Sans  y  avoir  jamais  touché , 
Tenoit  auparavant  caché. 

Mais  dessus  toutes  les  belletes  , 
Que  depuis  la  Nature  a  fêtes, 
Bellete,  tu  vas  paroissant, 
Ainsi  que  l'argentin  croissant 
Parmy  les  plus  clères  lumières 
De  toutes  les  lampes  nuitiéres. 
Tu  as  le  nez  damoiselin  , 
Pointu  le  petit  muscquin  , 
Les  yeux  brillans  comme  une  estoile 
Qui  de  la  Nuit  dore  le  voile; 
Tout  à  l'entour  de  ton  menton 
Croisl  un  gentil  poil  l'ollcton , 
Et  tes  petites  patelelies 
Semblent  des  roses  nouvelletes. 
Ayants  avccque  la  blancheur 
Jointe  une  vermeille  couleur; 
Ton  ventre  est  blanc  comme  une  erniiue, 
Et  le  dessus  de  ton  eschine 
Est  d'un  beau  tanné,  qui  tousjours 
Se  tient  poly  plus  que  velours  ; 
Mais  encore  ta  bonne  grâce 
Toute  ceste  beauté  surpasse. 
De  ta  sonnette  le  tintin 


La  Be  llete.  ^65 

Me  sert  de  resveille-malin', 
Lorsque,  secouant  les  oreilles, 
Pour  esludier  tu  m'esveillcs; 
Que  si  quelquefois  le  sommeil , 
Coulant  doucement  sur  mon  oeil, 
Fet  qu'encor'  au  lit  je  ni'arreste , 
Tu  me  viens  passer  sur  la  teste, 
Me  mordant  le  nez  doucement, 
Et ,  si  je  ne  sors  vistement , 
Tu  viens,  et  de  tes  gentes  pâtes, 
La  lèvre  et  le  menton  me  grates, 
Tant  qu'à  la  fin  d'un  pied  léger 
Tu  me  contrains  à  desloger. 
Puis  tu  viens  de  mille  gambades, 
De  mille  et  de  mille  passades, 
Tantost  en  haut ,  tantost  en  bas , 
Cercher  les  plus  mignars  esbas 
Que  tu  penses  me  pouvoir  plère; 
Ore  tu  prans  une  carrière , 
Si  bien  que  sur  quelque  guerrier 
Tu  emporterois  le  laurier, 
Et,  après  ta  course  parfète , 
Tu  fais  quelque  haute  courbète. 
Sentant  desjà  que  de  mon  œil 
Tu  en  dois  avoir  bon  accueil. 
Comme  un  cheval  bat  la  poussière, 
Oyanl  la  trompette  guerrière 

1 .  Carovagius  fil,  sur  la  fin  du  XV^  siècle,  pour  André 
Alcial,  un  réveil  qui  sonnoit  à  l'heure  marquée,  et,  du 
même  coup,  battoit  le  fusil  etallumoitla  bougie.  NoCl, 
Dicl.  des  Inventions,  i834,  IV,  619. 


2Ô6  La  Bellete. 

L'animer  à  courir  hardy. 

Ainsi  ton  courage,  enhardy 

De  ceste  pelile  caresse  , 

D'une  agréable  gentillesse , 

Mieux  qu'un  agile  piéton  , 

Te  fel  fère  le  limaçon  ', 

Pour  monslrerque  lu  vaux  aux  armes 

Les  piétons  et  les  gendarmes , 

Et,  commençant  à  le  mouvoir 

Tout  autour  de  quelque  mouchoir, 

Tu  fais  qu'admirant  ta  souplesse, 

Mon  âme  à  demy  me  délaisse. 

Mais  encor  un  plus  grand  plaisir 

Se  vient  de  mon  esprit  saisir; 

Quelques  fois  avecques  les  mousches , 

Qui  se  mettent  auprès  de  loy, 

Tu  demeures  un  petit  coy, 

Puis  d'une  aigûe  denteletle. 

Plus  que  l'albastre  blanchelette. 

Commences  à  les  acrocher, 

El,  si  lu  n'en  peux  aprocher. 

Tu  leur  bailles  si  bien  la  chasse 

Que  tu  leur  fais  quiler  la  place. 

Mais,  las!  qui  pourroit  raconter 

Lesjeux  que,  pour  me  contanter, 

Tu  viens  inventer  à  toute  heure  ? 

i.  C'est  un  ternie  d'art  militaire  :  «  Limaçon,  forme 
de  bataillon  mouvant  de  gens  à  pied  ou  à  cheval ,  se 
tournoiant  et  figurant  à  guise  de  coquille  de  limaçon 
—  Faire  le  limaçon  de  guerre.  »  Le  P.  Philibert  Monet , 
Inventaire  det  deux  langues  française  et  latine,  Lyon. 
i656. 


orli 


La  Bellete.  267 

Si  tu  es  aux  armes  bien  seure, 
A  l'eslude  lu  ne  l'es  moins  ; 
Mes  livres  en  seront  lesmoins  , 
Lesquels  si  souvent  tu  feuillettes 
Que ,  si  le  père  des  poêles 
Me  permet  de  prophcliser, 
Tu  viendras  tes  degréz  passer, 
Si  lu  as  une  maison  telle 
Qu'il  faille  y  monter  par  eschelle. 
Au  reste,  mon  petit  Bellon, 
Quand  je  te  tiens  sur  mon  giron  , 
De  si  long  travail  endormie, 
Y  a-il  homme  qui  ne  rie 
De  voir  la  diverse  façon  ? 
Ores  tu  dors  en  limaçon  ; 
Or,  estandant  un  peu  la  hanche , 
Tu  montres  une  panne  blanche; 
Ores,  ayant  le  dos  tourné, 
Tu  monstres  un  velours  tanné; 
Tantosl  tu  dors  toute  eslandue , 
Tantost  à  ta  corde  pandue  ; 
Toutcsfois  ,  pour  ne  t'eslrangler. 
Venant  soudain  à  t'esveiller, 
A  belles  dens  tu  la  vas  prendre. 
Que  si,  pour  plus  belle  te  rendre, 
J'essaye  à  t'en  vouloir  coiffer, 
Tu  commences  à  piaffer, 
Joyeuse  de  ceste  coiffeure; 
Mais  ,  si  je  ne  l'oste  des  l'heure 
Que  tu  monstres  à  ton  marcher 
Qu'elle  commence  à  te  fascher, 
Soudain  par  terre  tu  l'envoyés. 


268  La  Bellet  e. 

Te  peignant  jusque  que  tu  voyes 
Tes  poilz  estre  jà  r'adressez , 
Que  la  corde  avoit  hérissez. 
Bref,  icy  je  ne  pourroy  dire  , 
Sans  rire  ensemble  et  fère  rire. 
Tes  marques,  tes  sauts  et  tes  bonds. 
Qui  a  veu  les  jeunes  moulons , 
Alors  que  la  vermeille  Aurore , 
Nous  fesant  le  soleil  esclore, 
Feint  le  ciel  de  mille  couleurs , 
Dessus  Tesmail  des  belles  fleurs, 
L'honneur  des  prées  printannières  , 
Bondir  à  l'entour  de  leurs  mères  , 
Frisera  plus  tes  sauteletz 
Que  ceux  des  gaillardz  aigneletz. 
Enfin  lu  es ,  belle  Bellete  , 
La  plus  gentille  bestellelte 
Et  l'ouvrage  le  plus  parfet 
Que  le  ciel  aye  jamais  tel. 
Vray  est  que  tu  sens  le  sauvage 
Alors  qu'une  petite  rage 
Pour  quelque  trop  grand  déplaisir 
Contre  quelqu'un  te  fet  aigrir. 
Mais,  encore  que  la  Nature 
N'ait  fête  quelque  créature 
Bien  accomplie  de  tout  point, 
Toutesfois  nous  ne  voyons  point , 
Fors  en  toy  seule,  qu'elle  celle 
De  quelque  couverture  belle 
Ce  peu  de  mal  qu'elle  y  a  mis; 
Car,  pour  défendre  tes  amis, 
Tu  forces,  brave  chevalière, 


La  Bellete.  369 

Du  basilisque*  latannière, 
Et,  enflée  d'un  brave  cueur, 
L'estouffcs  de  ceste  senteur, 
T'achctant,  au  pris  de  la  vie 
Qui  l'est  soudainement  ravie, 
Une  gloire  qui  florira 
Jusques  à  tant  que  l'on  verra 
Du  monde  la  grande  machine 
Périr  d'une  mesme  ruine. 

Pour  la  violette. 

Fin. 

1 .  «  Basilic,  Basilique,  Coquatris,  serpant  coronné, 
fort  venimeus  ».  Monet,  i636» 


270   Deux  Chansons  spirituelles. 


Deux  chansons  spirituelles,  Vvne  du  siècle 
d'or  m>enu  ^  tant  désiré.  Vautre  de  l'assi- 
stance que  Dieu  a  faite  à  son  Eglise  ,  ai>ec 
quelques  dixains  et  huitains  chrestiens , 
par  les  protestans  de  rei>angile  de  Nostre- 
Seigneur  Jesus-Christ ,  à  la  louange  de 
Monseigneur  Lof  s  de  Bourbon  ,  prince  de 
Condé. 

A  Lyon,  i562  *. 


Chanson  spirituelle  du  siècle  d'or  avenu , 
sur  le  chant  de  :  Valphiniére. 

oicy  le  lernps  lanl  prétendu 
El  aussi  l'heureuse  journée 
Que  nous  avons  tant  aliendu  ; 
Donc  joye  sera  démenée 

I .  In-S"  d'e  8  ff.  sous  les  signatures  A-B  ;  1 1  lignes 
par  page  pleine.  La  ballade  du  Pape  malade  et  les  deux 
épigrammes  qui  suivent  sont  seules  imprimées  en  ita- 
liques. Au  bus  d'une  des  pages  de  l'exemplaire  sur 
lequel  nous  avons  copié  cette  pièce  à  Rouen  (collection 
Leber,  n"  5983,)  on  lit,  d'une  main  du  XVI«  siècla,  la 
signature  :  Claud'j  Poucet. 


Deux  Chansons  spirituelle*.  371 

Par  nous ,  car  la  chance  est  tournée , 
C.loire  rendant  au  Dieu  des  cieux, 
\L[  la  paix  nous  est  ordonnée 
Do  nosire  roy  1res  gracieux. 

Chacun  sait  que ,  durant  le  temps 
D'Henry  et  François',  roys  de  France, 
Plusieurs  en  a  eu  mal  contons 
Et  ont  enduré  grand  souffrance  ; 
Les  Guisars,  pleins  d'outrecuidance , 
A  y  ans  tout  en  gouvernement, 
A  ux  Chrestiens  faisoyeni  grand  nuisance, 
Gouvernant  tyranniquenienl. 

Car  Guise  et  le  cardinal , 
Hommes  cruelz  et  pleins  de  rage , 
Et  plus  fins  que  n'est  un  renard, 
Tenoyent  François  comme  en  cage  ; 
En  abusant  de  son  jeune  aage, 
D'exécrables  cas  ont  commis  , 
Et ,  sous  Charles ,  à  faire  outrage 
Dans  Vassy  encore  se  sont  mis*. 

Mais  le  Seigneur,  qui  est  tout  bon 
El  des  siens  tousjours  pitoyable , 

1.  François  II,  mort  le  5  décembre  i56o. 

2.  Le  massacre  de  Vassy,  présidé  par  le  duc  de  Guise, 
arriva  le  i'"''  mars  i56i.  On  peut  voir,  à  son  propos, 
la  série  de  relations  et  de  pièces  réunies  dans  les 
Mémoires  de  Conde ,  tome  5,  ly.'iô,  p.  iii-49,  ayS-g» 
3i6-7,  354-5,  et  le  Martyrologe  de  Jean  Crespin,  éd. 
de  1697,  p.  557-61. 


272  Deux  Chansons  spirituelles. 

Envoya  Loys  de  Bourbon 

Afin  leur  eslre  secourable\ 

Et  tant  a  esté  favorable 

Que,  malgré  ce  faux  Antéchrist 

Qui  tant  nous  esloit  dommageable , 

L'on  presche  partout  Jésus-Christ. 

François,  esjouissons  nous  tous, 
Puisque  celuy  qu'est  la  peste , 
Un  tygre  au  millieu  de  nous  , 
Se  rend  confus ,  baissant  la  teste  ; 
Plus  n'est  le  temps  que  l'on  s'arreste 
Par  crainte  faire  son  devoir, 
Ains  que  louer  Dieu  l'on  s'apreste  , 
Puisque  bas  est  mis  son  pouvoir. 

Le  pape  et  tous  ses  suppostz  , 
Cardinaux ,  aussi  la  preslraille , 
Tous  confus  perdent  le  propos , 
Voyans  que  Dieu  pour  nousbalaiile, 
Et,  ainsi  comme  il  travaille  , 
Contrains  sont  de  nous  confesser 
Qu'en  leur  cas  n'y  a  rien  qui  vaille, 
Dont  à  bon  droit  les  faut  chasser. 

Plus  haut  la  teste  ne  levez 
Comme  vous  avez  de  coustume , 

1.  On  sait  qu'il  se  relira  à  Orléans  le  1  avril;  sa 
déclaration  se  trouve  dans  le  même  volume  des  Mé- 
moires  deCondi,  p.  tit-ib. 


I 


Dkux  Chansons  spirituelles.    >-Z 

El  plus  l'innocent  ne  grevez  ; 

Vos  forces  s'en  vonl  comme  escume, 

Et  plus  vostre  feu  on  n'allume , 

Car  peu  à  peu  grandement  on  le  mine 

Pour,  en  son  lieu,  celuy  d'or  avancera 


D  izain. 

Ayant  connu  ^  la  divine  science 
De  Jésus-Christ,  estant  en  son  escole , 
Fol  je  serois  de  mettre  en  oubliance 
Ce  que  cognois  par  sa  sainte  parole  : 
Car  je  say  bien  que  rien  n'est  plus  frivole 
Que  s'adonner  à  tant  de  vanité  ; 
Mieux  nous  voudroit  cercher  qu'est  vérité 
Et  délaisser  la  science  mondaine 
Que,  pour  avoir  au  monde  aulhorité, 
Eussions  aquis  de  nostre  Dieu  la  haine. 


Contre  les  abus  des  caphars. 

Pour  voz  grans  abus  soustenir 
Vostre  cuisine  plus  ne  fume^ 
Pour  la  marmite  entretenir'*  ; 

1 .  Il  manque  ici  deux  vers  pour  rimer  avec  mine  et 
avec  avancer. 
Q.  Impr.  :  comme. 

3.  Il  manque  encore  ici  une  rime. 

4.  Cf.  le  volume  VII,  p.  i4i,  h  la  noie,  et  celui-ci,- 

p.    125. 

P.  F    VIII.  i8 


274  Deux  Chansons  spikitlelles. 

Plorcz ,  caphars ,  plorez ,  ploicz 
Voslre  malheur  eu  grand  détresse  , 
Car  voicy  les  jours  asseurcz 
Que  pour  dueil  nous  aurons  liesse  ; 
Jésus  a  dit  en  parolle  expresse: 
u  Vous  rirez  et  ilz  ploreront  ' . 
Voslre  joye  sera  sans  cesse, 
El  la  leur  et  eux  périront.  » 


balade  du  Pape  malade. 

Le  pape,  estant  au  lit  de  maladie 
El  n'attendant  que  l'heure  de  la  mort, 
Si  fasché  est,  de  peur  qu'on  ne  le  die. 
Qu'à  l'empescher  il  met  tout  son  effort; 
Satan  n'est  loin  qui  luy  donne  confort^ 
Luy  prometlanl  espoir  de  reguérir  : 
«  Ha,  ha  » ,  dit-il ,  a  si  losl  me  secourir 
Vous  me  voulez  ,  faites  donc  diligence 
De  faire  lost  cruellement  mourir 
Tous  ses  prescheurs  qui  son  t  nouveaux  en  France . 

a  Ou  autrement  c'est  l'ait  que  de  ma  vie  ; 
Plus  je  n'en  puis,  je  meurs  en  desconforl ; 
Enragé  suis  de  dépit  et  d'envie , 
Quand  tous  les  jours  j'oy  faire  les  rapors 
Que  ses  prescheurs  deviennent  les  plus  fois , 
Ayans  espoir  de  me  faire  périr. 
Ne  sauroil-on  de  [la]  sorle  enquérir 

i.  Vx  vobis  quiridetis  ntinc,  quia  lugebilis  et  flebilis. 
Luc,  ch.  6,  ■verset  25. 


Deux  Chansons  spirituelles.    275 

Quelque  moyen,  par  faveur  ou  puissance , 
Qu'on  m'cnvoyast  *  dedans  les  eaux  périr 
Tousses  preschcurs  qui  sonl  nouveaux  en  France. 

«  Prés  de  mourir  je  suis,  quoy  que  l'on  die , 
Tant  petit  est  l'espoir  de  mon  support; 
Car  l'Escossois  ,  l'Anglois,  la  Germanie  , 
Jl'ont  tous  laissé,  sans  qu'ilz  ayenl  remorl; 
Flamans,  François,  Espagnolz,  sont  d'accord 
De  me  laisser,  et  n'y  puis  recourir  ; 
Leur  bonne  grâce  je  ne  puis  aquerir, 
Tant  grant  vouloir  ont  me  faire  nuisance, 
Si  l'on  ne  donne  aux  lyons,  pour  les  nourrir, 
Tousses  preschcurs  qui  sont  nouveaux  en  France. 

«  Prince  d'enfer,  si  l'on  n'y  remédie , 
11  est  à  craindre,  et  en  fais  grand  doubtancc, 
Qu'ilz  gagneront  en  bref  temps  l'Italie 
Tous  ses  prescheurs  qui  sontnouveaux  en  France.  » 


Huitain  du  siècle  d'or. 

L'aage  de  fer,  tant  souillé  de  souilleure, 
Par  trop  long  temps  a  régné  longuement; 
Celuy  d'érain,  qu'est  plus  beau  sans  souilleure, 
N'a  esté  veu  de  nous  aucunement; 
Celuy  d'argent  ainsi  semblablemeut 
N'a  esté  veu  de  nous  en  évidence  ; 
Mais  Dieu  louer  nous  devons  grandement 
Quand  laage  d'or  vient  pour  régner  en  France, 


1.  Irap.  :  m'envoyant. 


276   Deux  Chansons  spirituklles. 

Dizain  du  cardinal  de  la  mine. 

Le  cardinal  qu'on  nomme  de  Lorraine  , 
Ensemble  d'aulres  ce  sont  mis  en  devoir, 
Sans  espargner  aucunement  leur  peine , 
Pour  l'aage  d'or  nous  empescher  d'avoir; 
Mais  bien  petit  c'est  trouvé  leur  pouvoir  : 
Car,  malgré  eux,  la  puissance  divine 
Si  fort  les  cœurs  de  plusieurs  illumine 
Que  Ton  voit  loin  l'aage  de  fer  chassé  ^ . 


Chanson  spirituelle  de  Vassistance  que  Dieu  a 
faite  à  son  église,  sur  le  chant  du  psalme 
i36. 

;^  esjouissez  vous  en  Dieu , 
'â  Wj^  Fidèles  en  chacun  lieu, 
■^^ËCar  Dieu  pour  nous  a  mandé 
T^^^^é^  Le  bon  prince  de  Condé , 

Et  vous ,  nobles  protestans  , 
Princes,  seigneurs  attestans , 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Vous  avez  promis  la  foy 
A  Dieu  vivant  et  au  roy , 

1 .  11  manque  deux  vers  k  ce  dizain. 


Deux  (^iansons  spirituelles.    277 

Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé, 

Que  la  pure  vérité 
Sera  mise  en  liberté  , 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Capitaines,  chevaliers, 
Cerchcz  palmes  el  lauriers, 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Par  vraye  communion 
Vivra  France  en  union  , 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Lorsque  de  captivité 
Aurez  noslre  roy  jette  \ 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé, 

Ung  chascun  suivra  la  loy 
De  Dieu  le  souverain  roy , 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 


i.  Les  protestants,  et  le  prince  de  Condé,  à  leur  tête, 
considéroient  le  roi  comme  prisonnier  des  Guises ,  el 
prétendoient  ne  prendre  les  armes  que  pour  défendre 
son  autorité. 


■2y8   Deux  Chansons  spirituelles. 

L'Evangile  soil  cogncu 
Du  plus  grand  jusqu'à  menu  , 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Le  peuple  chreslien  rira , 
La  Franco  s'esjouira, 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Desjà  tremblent  les  pervers 
Du  monde  par  l'univers , 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Le  complot  pernicieux 
Est  cosfneu  des  envieux, 
Car  Dieu^pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Les  tyrans  sont  amassez, 
Mais  ils  seront  tous  chassez , 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Us  se  sont  multipliez  , 
iMais  au  joug  seront  pliez, 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Dieu  a  pris  la  cause  en  main 
Des  siens  contre  l'inhumain, 


Deux  Chansons  spirituelles.   279 

Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

0  tyran  et  grand  boucher, 
Va  ta  face  tosl  boucher. 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Du  Roy  jà  partout  on  dit 
Que  tu  as  rompu  ledit^, 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Tu  sentiras,  sans  nul  si , 
Le  massacre  de  Vassy  ; 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Et  de  Sens  la  cruauté^ 
Auras  la  desloyaulé , 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

A  Paris  les  porlefais 
Sauront  le  mal  que  tu  fais , 


1.  Celui  du  17  janvier  1665. 

1.  Sens,  qui  avoit  pour  archevêque  le  cardinal  de 
Guise,  fut  souillé,  les  12  et  i3  avril  1662,  par  des 
massacres  encore  plus  prémédités  et  plus  atroces  que 
celui  de  Vassy.  De  Thou,  livre  XXIX;  Mémoires  de 
Condé,  tome  III,  p.  3oo. 


28o    Deux  Chansons  spikituklles. 

Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Les  brigans  seront  pendus 
Et  leurs  larrecins  rendus  , 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Ores  sont  mis  en  oubli 
Ceux  qu'ont  juré  sur  l'oubli , 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
l^e  bon  prince  de  Condé. 

L'un  veut  avoir  les  trésors , 
L'autre  du  monde  sort  hors , 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Retirez-vous ,  cnnemys , 
Et  bien  tosl  soyez  amys; 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Vivre  en  paix  et  s'accorder 
11  vous  faut,  sans  discorder; 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Orléans  tant  renommé, 
Dieu  t'a  choisi  et  nommé; 
Car  Dieu  pour  nous' a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 


Deux  Chansons  spirituelles.  281 

La  noblesse  que  tu  liens 
Ce  sont  iidèlcs  chresliens  ; 
Car  Dieu  pour  nous  a  mande 
l>e  bon  prince  de  Condé. 

Venez,  fidèles  du  Chrisl . 
Tous  pour  chasser  rAnlechrisl  ; 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Qu'on  chasse  de  toutes  pars 
i^es  grans  loups  et  leopars  ; 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 

Louons  Dieu  qui  a  tout  fait 
Et  qui  nous  aide  de  l'ail  ; 
Car  Dieu  pour  nous  a  mandé 
Le  bon  prince  de  Condé. 


F  I  N. 


282 


L'Obstination 


UObstînation   des  Suysse.i 
[par  Pierre  Gringorc]. 


l 


elle  pièce  auroit  dû  figurer  dans  le 
premier  volume  des  Œuvres  de  Pierre 
Grmgore,  au  milieu  de  ses  autres  pe- 
1  tites  pièces  politiques  ;  mais  à  ce  mo- 
ment toutes  nos  recherches  pour  la  rencontrer 
avoient  été  vaines;  depuis,  il  s'en  est  retrouvé 
un  exemplaire  à  la  Bibliothèque  Impériale,  et  sa 
brièveté  nous  permetde  l'insérer  ici  pour  réparer 
notre  involontaire  omission.  C'est  un  in- 8'^  gothi- 
que de  4  ff-;  sur  le  recto  du  premier,  on  voit,  au- 
dessous  du  titre,  le  bois  déjà  décrit  du  roi  en  robe 
et  en  toque  passant  en  revue  des  soldats  en  cui- 
rasse. Le  texte  commence  au  verso,  et,  si  les  stro- 
phes n'étoient  pas  séparées  par  un  blanc,  la  page 
pleine  auroit  20  lignes  ;  le  dernier  verso  est  blanc. 
Quant  à  sa  date,  elle  est  facile  à  donner  au  moins 
approximativement,  les  Suisses  ayant  cessé  d'être 
les  mercenaires  de  la  France  depuis  i5io,  date 
de  leur  alliance  avec  le  pape  et  les  Vénitiens 
contrôla  France,  jusqu'au  traité  de  Fribourg,  con- 
clu par  François  l'"''  en  lôifi.  Sans   en  avoir  de 


DES    SUYSSES.  283 

preuves  bien  positives,  je  croirais  la  pièce  de 
Gringore  écrite  plutôt  sous  Louis  XII  que  sous 
François  1'='',  c'est-à-dire  avant  i5i2,  et  au  com- 
mencement de  la  querelle.  La  pièce  de  Gringore 
est  un  manifeste,  une  adresse  à  l'opinion  publi- 
que, et  par  là  même  elle  doit  se  placer  comme 
aux  débuts  de  l'affaire. 


V Obstination  des  Siiysses. 

i  Encas*  Silvius,  qui  fut  dit 
Pape  Pic*,  en  son  escript  prédicl 
Que  les  Suysses  sont  fiers  et  orguilleux, 
Au  temps  présent  je  n'y  metzcontredict. 
Car  j'apcrçoy  que  par  faicl  et  par  dict 
Plus  queoncques  maissemoustrent  oultrageulx. 
Bien  est  heureulx  qui  n'a  que  faire  à  eulx, 
Comme  ledict  Pape  Pie  recolle 
En  sa  nonante  et  quairiesmc  epistolle^. 

1.  Imp.  :  Eveas. 

-2.  Enea  Sylvio  Piccnlomini,  pape,  sous  le  nom  de 
Pie  II,  (le  1459  à  1464. 

3.  Voici  le  passage  de  Sylvius,  qui  est  en  effet  dans 
la  quatre-vingt-quatorzième  lettre  :  Cancellariusscribit 
mihi  ex  Constantia  nullani  spem  esse  concordiœ  cum 
Suitensibus;  nam  superbi  natura  homines  non  se 
justitise  cooptant,  sed  ipsam  sibi  iustitiam  famulari 
volunt,  justumque  id  putant  quod  eorum  phantasticis 
est  conforme  capitibus,  «beneque,  inqnil  Comicus,  ho- 


284  L'OliSTI  ^  ATION 

Suysses  ingralz  sont  el  plains  davarice; 
Joindre  ,  adapter  ne  veuUeni  à  Justice, 
Mais  désirent  la  tenir  comme  serve , 
La  desprisant  et  blasmanl  son  office , 
El,  si  quelqu'un  contre  iceulx  objice, 
Hz  veullent  bien  que  Justice  leur  serve. 
Moins  sont  pileulx  <^e  n'est  la  loupce  cervc 
Eschauffée  dedans  le  boys  ramaige; 
L'ouvrier  souvent  est  congneu  à  l'ouvraigc. 

C'est  granl  orgueil  à  telz  bellicaleurs 
De  se  dire  des  princes  correcteurs  ; 
Car  ignars  sont  et  sans  clericalure; 
Hz  se  deveroient  nommer  explorateurs , 
Tirans,  pervers,  de  bien  d'aullruy  rapteurs; 
Fiers,  merveilleux  ilz  sont  de  leur  nature; 
Se  sont  bestes  qui  cliarchent  leur  pasture 
Sur  roys,  princes,  bourgoys  et  populaire; 
A  gens  ingratz  il  n'appartient  salaire. 

Gens  eshonlez  ,  plains  d'orgueil  et  follye , 

mine  imperito  nihil  quidquam  injustius  est,  qui  niliil 
rectum  putat  nisi  quod  ipse  fecit.  » 

(Ed.  des  lettres,  Nuremberg,  Ant.  Koberger,  i486, 
in-4,P  7  verso.  Dans  les  œuvres,  Bâle.Henricus  Pétri, 
in-f>,  éd.  i55i  et  iSyi ,  p.  581.  On  a  vu  avec  quelle 
exactitude  Gringore  vient  de  traduire  la  première  par- 
tie de  la  phrase  de  Sylvius  ;  il  a  fait  sa  sixième  stro- 
phe avec  le  reste,  en  prononçant  a  juste  titre  le  nom 
de  Térence ,  car  la  citation  de  Sylvius  reproduit 
avec  quelques  changements  les  vers  99  et  100  des 
Adelphes. 


DES    SUYSSES.  285 

Par  trop  avez  rançonné  Itallye , 
Pillé  Milan  sans  droicl  et  sans  raison, 
Et  vous  semble  que  France  demolye 
Sera  par  vous  et  de  tout  abolyc. 
Sans  cogiter'  que  faictez  mesprison, 
Vous  ne  faicles  envers  Dieu  oraison , 
Mais  vous  semble  qu'il  soit  subject  à  vous  ; 
Riens  pire  ne  est  que  les  obstinez  foulz, 

Vostre  vouloir  est  indiscret,  muable , 
Riens  ne  jugez  juste  ne  raisonnable 
Kt  desprisez  gens  doctes,  scienticques; 
Vous  ne  croyez,  comme  gens  mal  iraiclables  , 
Que  ce  qui  est  confermé  sans  notables; 
Avez  testes  folles  et  fantastiques, 
Le  droict  chemin  laissez ,  et  voyes  obliques 
Voulez  suyvre;  trop  tenez  de  la  lune  ; 
Tous-  hommes  sont  en  dangier  de  Fortune. 

Par  trop  allez  vostre  orgueil  eslevant  ; 
Car  Therence  le  souslient  en  prouvant 
Qu"il  ne  est  homme  plus  injuste  de  faict 
Que  cil  qui  est  ignare ,  non  sçavant , 
Et  luy  semble,  soit  derrière  ou  devant. 
Qu'il  ny  a  riens  bien  faict  s'il  ne  l'afaicl  ; 
Suysses,  Suysses,  congnoissez  le  forfaict 
Que  commectés  faisant  à  aulruy  guerre  ; 
A  ung  mouton  n'est  requis  cinq  piedz  querre^. 

1.  Inip.  :  cogitez. 

1.  Imp.  :  Tons. 

3.  Cf.  ce  recueil,  t.  IV,  p.  i55. 


286  L'Obstination 

Mais  qui  vous  meult  venir  descendre  en  France, 
Voulans  tenir  les  princes  en  souffrance , 
Cuydanl  gasler  une  province  telle  ; 
C'est  follye  avec  oultrecuydance 
Et  que  n'avez  de  raison  congnoissancc  ; 
Chascun  sçail  bien  que  n'y  avez  querelle  ; 
Vraye  science  ,  acquise  ou  naturelle , 
Vous  prisés  moins  que  irraisonnables  bestes  ; 
Folz  font  ainsi  qu'i  leur  monte  à  la  teste. 

0  cueurs  félons  derogans  à  noblesse  , 
Qui  appelez  par  folle  hardyesse 
Dessus  princes  avoir  la  seigneurie , 
Desprisez  vous  leur  vertu  et  proessc, 
Et  que  leurs  cueurs,  rempliz  de  gentillesse, 
Ne  combatent  vostre  gendarmerie? 
Estimez  vous  si  peu  chevalerie 
Qu'elle  ne  soit*  soy  venger  disposée 2? 
Par  ignoraus  science  est  desprisée. 

Comme  le  loup  hors  du  boys  se  transporte 
Quand  il  a  faim  ,  espérant  qu'il  rapporte 
Beste  ou  oyseau  de  quelque  pasturage , 
Suysses  pervers  assemblent  leur  cohorte , 
Des  monlaigues  partent  en  ceste  sorte  ; 
Leurs  proyes  prennent  en  villes,  cours,  villages 
Et  ne  visent  à  la  perle  et  dommaige 
Que  au  peuple  font  ne  qu'ilz  ofi'enccnt  Dieu. 
Là  où  Force  règne,  Bon-Droicl  n'a  lieu. 

1.  Imp.  :  sçait. 

2.  Imp.  :  disposa. 

3.  Imp.  :  ou  villages. 


3 


DES   SUYSSES.  287 

Bien  congnoissez  que,  quant  ung  chien  a  fain 
Se  on  luy  donne  quelque  morceau  [de]  pain  , 
Quant  Ta  mangé,  d'autre  en  vient  demander; 
Tout  en  ce  point  font  Suysses  pour  certain  ; 
Se  argent  ont  huy  ,  ils  en  vouldront  demain  , 
Par  trop  veuUcnt  les  Suysses  gourmander  ; 
Si  est  requis  de  leur  faire  amender, 
Puisque  chacun  leur  orguel  apperçoyl  ; 
Le  fol  ne  croyt  jusques  à  ce  qu'il  reçoyt. 

En  lieux  sacrez  Suysses  mectent  les  mains; 
Abbés ,  nioynes ,  preslrcs  et  chappelains , 
Baient,  pillent ,  rançonnent  et  molestent , 
Et  sont  si  fiers ,  cruelz  et  inhumains , 
Qu'i  viollent  abbesses  et  nonnains  ; 
Des  corporaulx  et  chasubles  se  vestenl  ; 
Les  biens  d'autruy  injustement  conquestciit; 
De  rappine  vivent  et  de  larecin  ; 
Si  Dieu  acroit,  il  paye  en  la  parfin. 

Dedans  villes  rançonnent  les  marchans  ; 
Les  bledz  et  fruictz  gastenl  dessus  les  champs  ; 
Chairs,  vins  happent  sans  demander  combien  ; 
Les  simples  gens  de  leurs  glaives  tranchans 
Navrent ,  percent,  tant  sont  fort  non  sachans, 
Et  brief  en  eulx  il  n'y  a  aucun  bien  ; 
Or  ne  peult  on  sur  iceulx  guigner  rien, 
Par  quoy  l'on  craint  à  telz  paillars  combatre  ; 
L'orgueil  des  folz  par  vertu  faull  abballre. 

Ce  sont  tiraus  plains  d'opprobres  diffames 


288  L'Obstination 

Qui  ne  craignant  meurtrir,  dampner^  leurs  âmes, 
Car  conduictz  sont  par  les  esprilz  malins  ; 
Leur  desduicl^  est  à  faire  veufves  femmes 
Et  se  mirent  à  desflorer  les  dames  , 
Desheritans  pupilles ,  orphelins  ; 
Garder  les  fault  de  venir  à  leurs  fins  , 
Car  le  dangicr  y  seroit  périlleux  ; 
Riens  n'est  pire  que  le  povre  orgueilleux. 

Nobles ,  princes ,  gardez  3  de  vous  laisser 
Assubgeclir,  fouUer  ne  intéresser 
Par  les  Suysses,  gens  avollez  ,  sans  terre  ; 
11  est  requis  leur  orgueil  rabaisser. 
Ou  tellement  vous  vouldront  oppresser 
Que  incessamment  ilz  vous  feront  la  guerre  •, 
C'est  leur  mestier,  autre  n'en  veuUent  querre  ; 
Faicles  que  de  eulx  il  ne  soit  plus  memore; 
Cil  qui  ce  fait  aigneau,  loup  le  dévore. 

G  rosses  testes ,  sans  sens ,  lourdz  et  labilles, 
R  obustes,  faulx,  varians,  très  mobiles, 
I  ndiscretz,  folz,  par  argent  subverlis*. 
N  'espérez  pas  que  par  vous  ,  serfz  servilles , 
G  ens,  qui  sont  frans,  voulez  assubgeclir; 
O  rgueil  conduict  larrons  mal  adverlis  ; 
R  ayson  ne  ayment ,  à  Discorde  ont  reffuge  ; 
E  n  la  fin  Dieu  pugnist;  c'est  le  vray  juge. 

1.  Imp.  :  dampnez. 
1.  Imp.  :  Leurs  deduictz. 
ô.  Inip.  :  garder. 

4.  Comme  à  cause  de  l'acrosticlie,  il  ne  peut  pas  y 
avoir  de  vers  sautés,  il  faut  de  toute  nécessité  mettre 


DES    SUYSSES. 


289 


au  participe  pluriel  les  deux  infinitifs  du  texte  :  /lub- 
rerlir  et  assubgectir.  La  phrase ,  malgré  cela  ,  ne  sera 
ni  beaucoup  plus  complète,  ni  plus  justement  con- 
struite; mais  advertis  aura  la  rime  qui  lui  manquoit. 


I'.  F.    Mil. 


»9 


ago      SUPERFLUITÉ    DES    H/VBiTZ 


Exlraict  d'un  petit  traicté  contenant  soixante 
et  trojs  quatrains  sur  le  faict  de  la  refor- 
mation de  la  superfluité  des  habitz  des 
dames  de  Paris,  et  comment  elles  se  doii'ent 
Jionnestement  goui>erner.  Composé  par 
un  nommé  Alphonce  de  Beser,  jadis  abbé 
de  Livry,  à  la  requeste  de  sœur  Alix^  lors 
recluse  aux  Sainclz  Innocentz,  Ledict 
traicté  trouvé  en  la  librairie  de  Vauluy- 
sant^  entre  plusieurs  cayers  de  parche- 
min attachée  ensemble. 


Etienne  Forcadel  publia  en  i548,  à  Lyon,  chex 
Jean  de  Tournes,  son  recueil  de  vers  intitulé  :  «  Le 
chant  des  Sireines  ,  avec  plusieurs  compositions  nou- 
velles »,  qui  en  sont  la  plus  notable  partie,  puisque  la 
pièce  des  Sirènes ,  placée  la  première ,  est  asscE 
courte.  La  même  année,  Gilles  Corrozet  réimprima  ce 
recueil  à  Paris  en  un  élégant  petit  volume  (  in-i6 
de  79  feuillets  paginés,  plus  un  feuillet  pour  sa  mar- 
que) que  nous  connaissons  à  la  bibliothèque  de  l'Ar- 
senal. Mais,  sous  le  titre  courant  de  :  Autres  composi- 
tions, qui  commencent  au  feuillet  64,  Corrozet  a  aug- 
menté le  volume  de  quelques  pièces  diverses.  Nous 


DES  Dames  de  Paris.         291 

eu  extrayons  la  plus  importante,  écrite  à  l'imitation 
des  Commandements  de  Dieu  et  sur  les  mêmes  rimes  ; 
peut-être  même  n'a-t-il  fait  que  la  réimprimer. 

Quant  aux  allégations  contenues  dans  le  titre  qu'elle 
porte  chez  Corrozet,  il  est  impossible  d'y  ajouter  la 
moindre  foi.  Vauluysant,  sur  le  territoire  de  Lailly- 
sur-Vanne,  à  quelques  lieues  de  Sens  (cf.  Gallia 
Christiana,  XII,  col.  35i-6),  est  bien  une  abbaye, 
mais ,  dans  la  liste  des  abbés  de  Livry-en-Launoy 
(Ibid.  VII,  Eccl.  Paris.,  col.  328-47),  il  n'y  a  ni  Beser 
ni  Alphonse.  En  même  temps  il  est  parlé,  dans  la  pré- 
face, de  l'antiquité  du  langage  comme  se  sentant  en- 
core des  Goths  chassés  depuis  peu  de  la  France.  La 
plaisanterie  est  assez  forte,  après  qu'on  a  prononcé  le 
nom  de  sœur  Alix ,  recluse  aux  Innocents.  L'époque 
de  celle  ci  est  bien  connue  par  ce  passage  des  Anti- 
quités de  Paris  de  Dubreul  (p.  622-3  ),  à  l'article  de 
l'église  des  Innocents  : 

"  En  la  chapelle  Notre-Dame,  il  y  a  un  tombeau  de 
bronze,  élevé  de  terre  d'environ  de  pied  et  demy  ,  sur 
lequel  est  couchée  la  représentation  d'une  religieuse 
qui  tient  un  livre  ouvert,  autour  duquel  est  gravé  ce 
qui  s'ensuit  en  vieille  rithme  : 

En  ce  lieu  gist  sœur  Alix  la  BourgoUe(laBourguignonne?) 

\  son  vivant  recluse  très  dévote. 

Rendue  à  Dieu,  f-mme  de  bonne  vie  , 

Eu  cest  hostel  voulut  estre  asservie; 

Ou  a  régné  iiumbleinent   [et]  longlpœpt 

Et  demeuré  bien  quarante-six  ans 

En  servant  Dieu  augmentée  en  renoin> 

Le  roj  Louys,  unziesme  Je  ce  nom, 

Considéranl  sa  très-grande  parfecture, 

A  faict  lever  icy  sa  sépulture. 

Elle  trépassa  céans  ,  en  son  séjour. 

Le  dimanche  vingt  noufiesme  jour 

Mois  de  j'iin  ,  mil  quatre  ceints  soixante  et  six. 

Le  doux  Jésus  la  mette  en  paradis.  Amen. 


29-i       SUPERFLUITÉ    DES    HABITZ 

«  Icelle  s'estoit  rendue  a  l 'hospital  Saincte-Catherine, 
enla  rueSainct-Denis,  et  y  avoit  faict  profession;  mais, 
le  désir  luy  estant  pris  d'une  vie  plus  estroitte,  elle 
fut  enfermée  audit  liosjiital  en  une  chambre  haute 
l'espace  d'un  an  durant,  pour  faire  essay  si  elle  pour- 
roit  vivre  recluse.  Puis  l'an  révolu  ,  elle  se  transporta 
au  cimetière  des  Saincts  Innocents  et  fut  enfermée  en 
un  petit  logis  qui  estoit  proche  du  grand  portail  de 
l'église  desdicts  Innocents  à  main  droicte,  oii  se  tient 
aujourd'hui  le  vicaire  d'icelle  église,  et ,  pour  remar- 
que, se  voit  encore  un  treillis  en  une  petite  fenestre  qui 
a  veue  dans  l'église,  par  où  elle  entendoit  la  messe  et 
le  service  divin.  » 

D'ailleurs,  n'eût-on  pas  ce  témoignage,  il  seroit  tou- 
jours certain,  par  le  style  et  par  les  détails  du  costume, 
que  la  pièce  ne  pourroit  remonter  plus  haut  que  l'extrême 
fin  du  XV^  siècle  ;  elle  pourroit  même  tout  aussi  bien 
être  regardée  comme  de  la  première  moitié  du  XV!*^ 
siècle,  et  l'on  me  prouveroit  même  la  paternité  de 
Corrozet  que  je  m'en  étonnerois  peu. 

A.  de  M. 


Au   Lecteur, 

e  te  prie ,  lecteur  mou  amy,  ne  t'en- 
nuyer  en  la  lecture  de  ce  présent  vo- 
ilume,  le  voyant  plein  de  gros  et  rude 
1^)  langage  et  assez  mal  rithmé,  mais  en 
cela  et  eu  toutes  autres  faultes  luy  vouloir  favo- 
riser, en  excusant  le  bon  Père,  autbeur  d'icelle, 
tant  pour  rantiquité  et  infélicité  du  temps  auquel 
il  a  esté  composé  ,  qui  n'esloit  encores  purgé  de 
la  barbarie  des  Golhz,  lesquelz  peu  auparavant 
eussent  esté  chassez  des  Gaules ,  comme  aussi 


DES  Dames  de  Paris.         298 

pour  l'integiité  et  bon  zèle  diidict  autheur,  qui  a 
plus  labouré  à  la  gravité  et  poix  des  sentences  , 
qui  est  ce  qui  vivifie,  qu'à  l'ornement  du  langage, 
qui  occit,  comme  parfaitement  cognoistras  si  ei)- 
tentivement  poursuys  la  lecture  d'icelle.  El  à 
Dieu. 


eulx  lu  bien  sçavoir  que  devras 
Faire  el  fuir  doresnavant, 
Et  de  quelz  habilz  t'orneras; 
L'autheur  le  dira ,  Dieu  devant. 


Premièrement  ne  porteras 
Carcans  dorez  *  ne  jazerans  -, 
Soit  en  festins ,  ne  quand  gerras  3, 
Ny  ces  pompes  tant  apparens. 

Après ,  tes  queues  couperas , 
J'entens  des  coites  seullement. 
Lesquelles  ne  rebrousseras 
Par  la  doubleure  aucunement*. 


i.  Carcan,  collier. 

2.  Chaîne  d'or,  tissue  de  mailles  plates,  couchées 
et  entrelacées  à  guise  de  cotte  de  mailles.  Inventaire 
des  deux  langues ,  laline  et  française  ,  par  le  P.  Monet, 
i663. 

3.  Quand  tu  seras  couchée  sur  ton  lit  pour  recevoir 
la  visite  de  tes  amies,  après  tes  couches. 

4.  C'étoit  une  des  grandes  modes  du  moyen  âge  de 
doubler  les  vêtements ,  l'nbes  ou  manteaux  ,  d'une 
étoffe  différente;  on  les  retournoit  en  les  relevant,  et 


294      SUPERFLUITÉ    DES    HABIT Z 

Sauf  pourtant  quand  à  pied  iras 
Aux  Vertus*  ou  peu  plus  avant, 
Où  ton  enfant  visiteras , 
La  trousser  pourras  par  devant'. 

Mais  de  gorgeretz'^  n'useras 
Ne  de  barbute^  aucunement; 
l'.ien  mettre  autour  du  col  pourras 
Ton  mouchouer  au  parlement. 

Tout  le  parfum  contcmneras. 
Car  il  est  par  trop  acoinctant, 
Et  neanlmoins  sentir  pourras 
Lavande  et  souchet*,  dont  est  tant. 

l'on  montroit  alors  la  doublure  et  le  vêtement  de  des- 
sous. 

1.  C'est-à-dire  Aubervilliers ,  dont  l'église,  connue 
sous  le  nom  de  Notre- Dame -des -Vertus  — vertus  a 
là  le  sens  de  miracles  —  étoit  célèbre  par  son  pèlerinage. 
Voir  entre  autres  les  Antiquités  de  Paris  deDubreul.  11  y 
avoit  a  Paris  une  barrière  des  Vertus  à  droite  de  celle 
Saiut-Denis  ;  elle  étoit  dans  le  faubourg  Saint-Martin, 
au  bout  de  la  rue  Château-Landon. 

•2.  «  Gorgerete  :  linge  façonné  en  gorgerin  (pièce 
d'armure  couvrant  le  col  d'homme  de  guerre),  à  cou- 
vrir le  col  et  la  gorge  des  femmes.  »  Le  P.  Monet. 

3.  Barbute  est  un  habillement  de  teste  fait  en  façon 
de  domino,  masqué  et  non  masqué,  qu'on  porte  par 
les  champs  l'hiver,  quand  il  fait  grand  froid,  vent 
verglassant,  ou  quand  il  neige.  Nicod. 

4.  Souchet  long,  vulgairement  souchet  odorant  :  Cij- 
jierus  longus  de  Linné;  croît  sur  le  bord  de  l'eau  ou 
dans  les  fossés.  «  Ses  racines  ont  une  odeur  aroma- 
tique agréable,  ce  qui  fait  que  les  parfumeurs  les  em- 


DES  Dames  de  Paris.        296 

Flambes  '  aussi  dedans  tes  draps 
Y  meure  pourras  hardiment, 
Mais  roses  seiches*  ne  tiendras 
Que  pour  linge  ouvré  seulement. 

Aussi  le  sage  Gorgias  3 
Te  défend  très  eslroictemenl , 
Tant  en  coUetz  qu'en  gorgias*, 
La  pourfilleure  et  passement. 

Trop  bien  ton  collet  doubleras 
De  canepin ^,  qui  dure  blanc; 
Ainsi  la  loille  espargneras 
Et  temps  qu'on  pert  en  les  doublant. 

ploient  comme  parfum ,  après  les  avoir  réduites  en 
poudre.  wDict.  d'histoire  naturelle,  Paris  et  Strasbourg, 
in-80,  XLIX    1827,  p.  5o2. 

1.  Ancien  nom  du  lis  jaune.  La  flambe  figure  encore 
dans  la  Guirlande  de  Julie. 

2.  Provins  en  faisoitet  en  fait  encore  un  grand  com- 
merce. 

3.  Voilà  un  des  sept  Sages  de  la  Grèce  employé  bien 
àiiropos;  mais  aussi  c'est  sa  faute  :  pourquoi  fait-il 
une  si  belle  rime? 

4.  «  Bande  richement  étoffée  h  parer  le  bas  de  la 
gorge  des  femmes.  »  Le  P.  Monet. 

5.  «  Canepin,  petite  pelure,  prise  du  dedans  de  l'es- 
corce  du  tillet,  ou  du  dehors  de  l'escorce  du  bouleau, 
en  quoy  les  anciens  escrivoient.  Aussi  ce  que  les 
peaussiers  lèvent  du  dessus  d'une  peau  de  mouton  pa- 
rée, et  est  communément  fort  blanc  et  moui  délié.  » 
Nicod.  C'est  le  second  sens  qui  est  employé  par  notre 
poète.  On  va  voir  qu'autrement,  pour  soutenir  les  col- 
lets, on  les  doubloit  d'une  forte  toile. 


296      SUPERFLUITÉ    DES    HABITZ 

Manches  frazées  n'espargneras 
Ne  des  chemises  rien  servant  ; 
Fais  de  plaines*  que  porteras 
Sans  bouffer  tirer  en  avant. 

La  vertugaile  abhorreras*, 
Si  tu  veulx  vivre  chastement  ; 
En  manteau  ne  pelisse  iras 
Couverts  de  soye  aucunement. 

Mais ,  quand  le  froid  redoubteras  , 
Fay,  d'un  meschant  lange  à  Tenfanl, 
Un  gros  surcot ,  que  vesliras , 
Non  pas  un  habit  si  bouffant. 

Loups  serviers  qui  enflent  les  bras, 
Martres,  hermines  ,  cher  coustans , 
Fusses-tu  du  sang  Ficrabras, 
Ne  porteras  en  aucun  temps. 

Mais,  si  as  mary  maistre  es  artz 
Et  qui  soit  sire  en  parlement , 
Ventres  et  gorges  de  renardz , 
Menu  ver  te  soit  parement. 

Robes  fendues  ne  porteras , 
Sinon  en  deux  cas  seulement , 
Hors  mis  quand  malade  seras. 
Car  ce  t'est  lors  allégement  : 

1.  Fais  des  manches  unies.  De  ce  qui  précède  il  ré- 
sulte que  noire  bourgeoise  devait  ne  pas  porter  de 
Chemises,  usage  qui  ne  se  répandit  qu'au  XVI'^  siècle. 

2.  Ce  recueil  a  donné  des  pièces  sur  les  vertugalles. 


DES  Dames  de  Paris.         297 

Le  premier  est  quand  tu  plieras 
Ta  lessive,  et  puis  le  suyvant 
Sera  quand  les  pourccaulx  tueras 
Deux  ou  trois  jours  devant  l'Advenl, 

El  note  que  n'y  employeras 
Drap  que  d'un  gros  gris  de  Rouen , 
Ou  lequel  trop  mieulx  aymeras, 
De  couleur  de  l'italien  ^ 

Le  dimanche  une  robe  auras 
De  drap  ,  de  prix  tant  seulement 
De  troys  francz ,  encor  que  payeras, 
Sans  crédit  faire,  promplement. 

Mais,  les  bons  jours,  avoir  pourras 
Une  aulire  mieulx  te  reparant, 
Et  en  cela  n'excéderas 
L'cslat  de  la  femme  apparent. 

Gardes  toy  ,  d'autant  qu'aymeras 
Eslre  de  bon  gouvernement, 
Porter,  comme  un  tas  de  haras , 
Les  chausses  comme  un  allemant; 

Mais  les  vieilles  retourneras , 
A  martingalle  ou  autrement"^, 


1.  Il  faut  prononcer  ilalian. 

2.  «  Gargantua,  doublant  qu'on  ne  trouvast  à  l'heure 
chausses  pour  ses  jambes,  doublant  aussy  de  quelle 
façon  inieulz  duyroient  audicl  orateur,  ou  a  la  mar- 
tingualle,  qui  est  un  pont  levis  de  cul  pour  plus  aisé- 


298      SUPERFLUITÉ    DES    HABITZ 

De  Ion  mary ,  dont  tailleras 

Des  chausses  pour  toy  largement. 

Lesquelles  tu  n'attacheras 
De  soye  prodigallement. 
Mais  de  lisières*  les  lieras 
De  drap,  qui  durent  longuement. 

Escarpins  sans  courroye  et  las , 
Dont  les  maris  no  sont  conlentz , 
Fusse  lu  Diane  ou  Palas, 
Deft'endons  comme  exorbilans. 

Dea,  des  souliers  de  vache  auras 
Et  gros  patins,  que  ne  deffendz , 
Qu'au  samedy  gresser  -  feras 
Avecq  les  souliers  des  enfans, 

Tes  clefz  au  coslé  porteras  , 
Fors  de  la  cave  seulement, 

ment  fianter ,  ou  à  la  marinière  pour  mieulx  soulaiger 
les  roignons,  ou  à  la  Souice ,  pour  tenir  cliaulde  la 
bedondaine,  ou  a  queue  de  merluz  de  peur  d'escliauf- 
fer  les  reins,  luy  feist  livrer  sept  aulnes  de  drap  noir 
et  troysde  blanchet  pour  la  doubleure.  »  Rabelais,  li- 
vre I,  chap.  XX,  éd.  Jannet,  t.  x.  p.  61. 

1.  Lisière,  le  bord  des  pièces  de  drap  ;  on  en  fait 
encore  aujourd'hui  des  chaussons. 

■2 .  Les  paysans ,  surtout  ceux  qui  ont  affaire  à  un 
pays  humide ,  graissent  encore  leurs  souliers  ;  dans 
les  villes,  on  a  le  cirage  et  le  vernis,  qui  ont  succédé 
au  cirage  à  l'œuf,  usité  avant  la  Révolution. 


DES  Dames  de  Paris.         -^99 

Pour  donner  vin,  quand  n'y  seras , 
Aux  flaconniers  *  abondamment, 

Et  icelles  envelopperas 
De  cuyr  ou  autre  muniment; 
Par  ce  moyen  disposeras 
Ta  colle  à  durer  longuement. 

Autres  lapis  et  ciel  n'auras, 
Pour  faire  à  ta  couche  ornement , 
Fors  de  roulleaux,  que  tu  tendras 
De  verd  et  rouge  seullemeni. 

Et  reprouvons  tous  ces  fatras 
Dont  le  monde  est  plein  et  flagrand  ; 
Bien  pendre  2  à  ton  chevet  pourras 
Le  tableau  feu  la  mère  grand  ^. 

Et  aussi  lu  n'ignoreras 
La  caquetoire  *  enlrelenant  ; 
Et  un  benoislier  n'oublieras. 
Près  du  licl  tant  bien  advenant  s. 


I.  Aux  buveurs,  à  ceux  qui  auront  soif. 
3.  Inip.  :  prendre. 

3.  Est-ce  le  portrait  de  la  grand'nière?  Je  croirois 
plutôt  que  c'est  un  tableau  de  piété  provenant  d'elle. 

4.  «  Caquetoire,  le  lieu  où  se  rencontrent  les  fem- 
mes pour  parler  ensemble,  comme  un  moulin,  un 
four,  une  réunion  de  commères;  aussi  le  siège  sur 
lequel  elles  ont  coutume  de  s'asseoir  dans  ces  sortes  de 
réunions.»  Cotgrave. 

5.  yui  fait  si  bien  à  côté  du  lit. 


l 


3oo    Superflu  iTÉ  des  habitz 

Chaise  à  dossier  de  bois  iras 
Four  fendetueiP  bien  apparant. 
Que  du  limignon^  frôleras  , 
Comme  aussi  fault  le  demoiivant. 

Et  d'heure'  à  la  garde  apprendras, 
Nonobstant  son  émolument , 
Ton  mary  ne  mette  en  tes  draps 
Fors  après  ton  relèvement*. 

Au  voisin  ne  refuseras 
Chose  dont  il  soit  indigent, 
Et  tout,  fors  ton  cors,  presteras  , 
Jusques  à  ton  or  et  argent. 

S'il  te  fault,  pour  quelque  trcspas, 
Porter  le  dueil  de  ton  parent , 
Fay  que  de  ce  dueil  ne  soit  pas 
De  luxure  un  signe  apparent. 


1.  «  Fauldetueil  est  une  espèce  de  chaise  à  dossier 
et  à  accouldoirs,  ayant  le  siège  de  sangles  cntrelas- 
sées,  coQvertes  de  telle  estoffe  qu'on  veut,  laquelle  se 
plie,  pour  plus  commodément  la  porter  d'un  lieu  à  un 
autre,  et  est  chaise  de  parade,  laquelle  on  tenoit  an- 
ciennement auprès  d'un  lict  de  parade,  etc.  »  Nicot. 

•2.  Le  lumignon  ,  champignon  de  noir  de  fumée  qui 
se  forme  au  sommet  de  la  mèche  d'une  chandelle  allu- 
mée qu'on  a  oublié  de  moucher. 

3.  Tout  aussitôt,  de  suite. 

4.  De  se  refuser  au  profit  qu'elle  pourroit  tirer  de 
sa  complaisance  pour  le  désir  de  son  mari. 


DES  Dames  de  Paris.         3oi 

Quand  ton  propos  affermeras  , 
Ne  pren  que  enenda  pour  serment  ; 
Brique  trop  bien  lu  jureras  , 
S'on  te  veult  laslerniollement^, 

Prothenotaires2  ne  hanteras. 
Si  tu  fais  noz  commandemens, 
Et  leurs  dizains  ^  n'escouleras, 
Car  ce  ne  sont  qu'enchantemens. 

Ains  à  l'église  porteras 
Un  gros  chappelet  d'ossemens  •», 
Où  d'autres  dizains^  trouveras 
Plus  propres  pour  ton  sauvement. 

Pareillement  suyte  n'auras; 
Comme  feu  ta  mère,  humblement 


1.  Si  on  veut  te  faire  des  attouchements  et  des  ca- 
resses. 

•1.  Les  protonotaires  en  France  avoient  tout  le  temps 
de  coqueter  ;  ce  n'étoit,  en  effet,  qu'un  titre  sans  fonc- 
tions, que  la  cour  de  Rome  se  faisoit  un  vrai  plaisir 
d'accorder  pour  un  peu  d'argent. 

3.  Leurs  galanteries  riméesen  dizains. 

4.  En  os,  et  non  pas  en  ivoire  ou  en  autre  matière 
encore  plus  précieuse. 

5.  Les  chapelets  sont  divisés  en  cinq  dizaines  de  grains. 
Au  XVe  et  au  commencement  du  XYI*^  siècle,  on  por- 
toit,  soit  à  la  ceinture,  soit  au  doigt,  parle  moyen  d'une 
bague,  un  seul  dizain  de  grains  plus  gros,  qu'il  suffi- 
soit  de  recommencer  pour  tenir  lieu  d'un  chapelet  com- 
plet. Cf.  \es  Blasons  domestiques,  VI,  267. 


302      SUPERFLUITÉDESHABITX  | 


î 


Porte  les  Heures  soubz  ion  bras 
Vcstues  d'ostade*  à  gros  fermant''. 

Aussi  point  ne  desdaigneras 
Faire  après  toy  diligemment 
Porter  le  panuier  soubz  le  bras 
Au  marché,  pour  l'espargnement. 

Ta  quenoille  et  rouet  auras 
Pour  singulier  esbatement, 
Et  dans  ton  moilloir^  tremperas 
Tes  doiglz  pour  filer  proprement. 

Puis  quelque  fois  visiteras 
Ta  cave  et  grains  soigneusement, 
Ou  de  ton  mary  referas 
Quelque  sien  vieulx  habillement. 

1.  Etoffe  commune.  On  aludauslaLégendede  Jean- 
le-Blanc  : 

Et  pardessus  sa  grand'  manche 
Passe  un  bracelet  bien  large 
D'ostadine  ou  bien  de  sarge. 

Dans  une  des  farces  du  manuscrit  La  Yallière,  on 
trouve  aussi  : 

0  que  la  femme  estoil  heureuse 
Et  riche  qui,  au  temps  passé, 
Portoit  en  son  cul  rebrassé 
De  belle  sarge  ou  ostadine. 

«  Ostade;  the  stuffe  worsted,  or  woosted  ostadine; 
sattin  of  Cyprès.  « 

2.  Voyez  le  Glossaire  de  M.  de  Laborde,  au  mot  Fer- 
moir, p.  3i4. 

3.  «  Mouilloir,  petit  vaisseau  où  les  fileuses  trem- 
pent leurs  doigts.  »  Cotgrave. 


■ri 


DES  Dames  de  Paris.         3o3 

Je  le  permelz  ,  quant  fileras, 
Chanter ,  non  pas  follastrcmeni, 
Ces  quairins^  mais  dcgoiseras 
La  Peron7ielle  plainement  ; 

Et  ausi  ne  reprouvons  pas 
Allons,  allons  ,  gay  gayement , 
Sus ,  Bastienne ,  pas  à  pas , 
Dy  moy,  More,  aussi  la  Normanf^. 

1.  Impr.  :  Après  quatrins. 

3.  La  Péronnelle  étoit  une  chanson  très-célèbre, 
et  M.  Ratliery  connoît  plusieurs  chansons  en  tête  des- 
quelles elle  est  indiquée  comme  timbre  de  cette  façon  ; 
Sur  le  chant  :  A  vous  point  veiila  Peron/ielle,  ou  simple- 
ment :  Sur  le  chant  de  la  Péronnelle.  On  en  trouve  le  pre- 
mier couplet  dans  la  Comédie  des  Chansons  (Ancien 
théâtre  français,  éd.  Jannet,  IX,  129). 

N'a  vous  veu  point  la  Perounellc, 
Que  les  gensd'armes  ont  emmené? 
Ils  l'ont  habillé  comme  un  page, 
C'est  pour  passer  le  Dauphiné. 

Notre  pièce  vient  prouver  qu'elle  est  beaucoup  plus 
ancienne  que  le  XYII^  siècle;  un  autre  témoignage 
l'attesterait  encoi'e  ,  c'est  sa  mention  sous  le  titre  de 
la  Péronnelle  dans  l'énumération  de  chansons  à  danser 
recueillies  dans  le  chapitre  xvi  des  Navigations  de  Pa- 
nurge.  La  patience  du  More  est  citée  dans  la  même  liste, 
mais  la  chanson  du  Pape  à  la  question ,  publiée  dans 
le  Bulletin  de  la  société  du  protestantisme  français,  X  , 
1861,  p.  222,  est  sur  le  chant  :  Dis-moi,  More,  par  ta 
foy;  celle-ci  est  bien  la  nôtre,  qui  avoit  nécessaire- 
ment, comme  celle  qu'on  met  sur  son  air,  des  vers  de 
sept  pieds  et  des  strophes  de  huit  vers. 


3o4      SUPERFLUITÉ    Di;S    HABITZ 

Les  fesles,  le  temps  passeras 
Non  pas  à  jeux  musiciens, 
^eVEcatomphile^  l'iTâs, 
Mais  les  sainctz  livres  anciens. 

Devolz  sermons  fréquenteras 
Sans  t'y  asseoir  pompeusement 
Sur  carreaux,  mais  y  porteras 
Ta  selle  à  cordes  humblement  2. 

Et ,  où^  parfois  désireras 

1.  Ce  livre,  qui  est  de  Leone  Baptista  Albert! ,  pa- 
rut dans  le  dernier  tiers  du  XV<^  sièele ,  mais  il  n'y 
en  eut  de  traduction  française  qu'à  partir  de  i534, 
et  jusqu'en  i54o  il  en  parut  au  moins  cinq  réimpres- 
sions (Brunet,  I,  5o)  ;  si  donc  la  strophe  n'est  pas  in- 
terpolée, la  pièce  entière  seroit  de  cette  époque. 

Marot,  dans  sa  première  épître  du  Coq  à  l'Asne,  est 
naturellement  d'un  autre  avis  que  notre  sage  poète  : 

Or  çà  ,  le  livre  de  Flamette, 
Formosum  pastor,  Celestine, 
Tout  cela  est  bonne  doctrine, 
Et  n'y  a  rien  de  deffendu. 

Flamette ,  c'est  la  Fiammetta  de  Bocace  ;  Formosum 
/ias/or-,  c'estl'églogue  que  Virgile  a  consacrée  à  l'amour 
grec;  la  Celestine,  c'est  la  comédie  de  dom  Francisco  de 
Roxas. 

2.  Il  n'y  avoit  pas  autrefois  de  chaises  ni  même  de 
bancs  dans  les  églises,  autrement  que  le  banc  de  pierre 
qui  régnoit  au  bas  du  mur  intérieur.  Aussi  apportoit- 
on  de  quoi  s'asseoir,  les  unes  des  carreaux  de  velours, 
les  autres  des  chaises  de  corde,  détail  moins  connu; 
c'étoit  exactement  l'équivalent  de  nos  pliants. 

3.  Là,  ou  peut  être  pris  dans  le  sens  de  quand. 


DES  Dames  de  Paris.        3o5 

A  jouer  par  esbatement. 

Cinq  pierres*  et  jonchets  auras, 

Vespres  ouyes  dévotement*. 

Si  danses,  tu  ne  crouleras 
Le  cropion  aucunement , 
Et  gaillardes  ne  danseras. 
Mais  la  fer^faî/e^  seulement. 

Toutesfois  ne  refuseras, 
Au  chapellet^,  le  baiscment , 
Pouveu  que  ne  l'endureras 
Fors  qu'en  la  joue,  honteusement, 

1.  Nicod  traduit  «jouer  au  Saincl  Pierre,  ou  aux  cinq 
pierres  »  par  •p-nfoloysiv,  et  «  le  jeu  de  cinq  pierres  » 
par  psepliopœgnium.  Ce  seroit  alors  une  sorte  de 
trictrac. 

2.  C'est-k-dire ,  qu'il  ne  faudra  y  jouer  que  les 
jours  de  feste ,  et  pas  avant  d'avoir  entendu  les 
Vêpres. 

3.  Elle  est  cataloguée  par  Cotgravc  et  par  Nicot.  — 
Seroit-ce  la  danse  que  les  Navigations  de  Pamtrge  appel- 
lent simplement  la  Gaye? 

4.  Je  ne  sais  ce  qu'étoit  précisément  le  chapelet; 
mais,  celui-ci  étant  un  ensemble  de  grains  qui  passent 
successivement  sous  les  doigts,  je  fais  peu  de  doute  que 
le  chapelet  des  bals  du  XVJe  siècle  ne  fût,  à  l'état  réglé 
ou  facultatif,  une  figure  du  genre  de  celles  dont  l'on 
compose  notre  cotillon,  lorsque  danseurs  et  danseuses 
passent  successivement  de  l'un  k  l'autre,  et  après  queL 
ques  mesures  se  quittent  en  se  saluant.  Notre  salut 
remplace  l'ancien  baiser;  le  poète  vecommande  de  ne 
l'accepter  que  sur  la  joue  :  c'est  qu'il  se  donnoit  en. 
core  sur  la  bouche. 

P.  F.     Mil.  ao 


3o6       SUPERFLUITÉ    DKS    H  A  lî  I  T  Z 

Close  clcouvcrto  to  liondras  , 
Et,  pour  quelque  commandemcnl^. 
Ta  gorge  ne  descouvriras 
Ne  les  cheveux^  aucunement. 

A  révérence ,  si  très  bas 
Faictc  artificiellement , 
Se  l'y  delecles  et  esbas  , 
Tu  ne  fais  mon  commandement  ; 

Mais,  quand  tes  amys  saluras. 
Incline  ton  corps  par  devant, 
Puis  les  jarrelz  bien  ployeras 
En  traînant  un  pied  en  avant. 

Brief  d'éviter  peine  prendras 
Un  tas  de  gestes  si  tentans 
Qu'à  grand  peine,  et  fussé-je  Esdras , 
Ne  sçaurois  escripre  en  trente  ans. 

Caries  jamais  ne  manieras, 
Fors  le  jour  Caresme  prenant, 
Qu'à  trente  et  un  jouer  pourras 
Des  vieilles  cartes^,  pour  néant-*. 

1.  Quelque  ordre  que  l'on  t'en  donne  ou  prière  que 
l'on  t'en  fasse. 

3.  C'est  à  la  fin  du  XV'^  siècle  que  les  femmes  re- 
commencèrent à  faire  entrer  leurs  cheveux  dans  leur 
façon  de  s'habiller;  pendant  longtemps  ils  ne  parois- 
soicnl  qu'à  l'état  de  petits  bandeaux  aplatis,  qui  dé- 
passoient  à  peine  la  coiffe  et  le  voile. 

3.  Avec  de  vieilles  cartes  :  il  n'y  a  que  les  maisons 
de  joueurs  qui  soient  garnies  de  cartes  neuves. 

4.  Sans  enjeu,  sans  jouer  d'argent. 


DES  Dambs  de  Paris.         3oj 

Pourtant,  où  rnary  tel  auras 
Qui  vueille  eslrc  à  ce  cotisonant , 
A  la  iriumphe*  un  soulz  joueras , 
Jusques  à  Sorbonne^  sonnant. 

A  masquer  ne  t'adonneras, 
Y  f  jst  ton  mary  quant  et  quant , 
Ny  des  masques  approcheras , 
Ny  leur  seras  communiquant'. 

Par  ville ,  allant  à  tes  esbas , 
Ne  chevaucheras  fièrement , 


I.  On  disoit  encore  la  triomphale  au  XVIIle  siècle. 
Voir  l'Académie  des  jeux ,  Paris,  Le  Gros,  1745, 
in-i2,  première  partie,  p.  246-51,  où  l'on  en  donne  les 
règles. 

9.  Jusqu'au  moment  où  sonnera  la  petite  cloche  de 
la  Sorbonne.  Seulement  nous  ne  savons  si  l'auteur  se 
sert  de  ce  nom ,  pour  demeurer  dans  le  voisinage  et 
l'entendre  plus  que  toute  autre,  ou  bien  si,  la  cloche  de 
la  Sorbonne  sonnant  seule  à  une  certaine  heure ,  cette 
heure  particulière  se  trouveroit  ainsi  spécialement  dé- 
signée. 

3.  L'imprimé  met  cette  strophe  quatre  vers  plus 
haut ,  entre  les  deux  strophes  relatives  au  jeu,  dont 
elle  rompt  la  suite.  Ces  réunions  masquées  permet- 
toient  toutes  sortes  de  désordres  et  d'insolences.  L'on 
peut  voir,  dans  le  Journal  de  l'Estoile,  les  jeunes  gens 
de  la  cour  et  le  roi  même  se  masquer  pour  aller  se  di- 
vertir incognito  chez  les  bourgeois,  et  l'usage  de  cette 
entrée  libre  pour  les  masques  inconnus  a  duré  jusque 
sous  Louis  XIY. 


3o8      SUPERFLUITÉ    DES    HABITZ 

Sur  housse  Irainanl  jusqu'en  bas 
Ny  haquenée  aucunement. 

Mais  sur  la  mule  monteras, 
J'enlens  en  crouppe  doulcement 
De  ton  mary  ,  que  renvoiras 
Pour  son  retour  de  Parlement. 

Et,  sur  tout,  n'appréhenderas 
Par  la  braietie  ^  aucunement 
Le  clerc ,  derrière  qui  seras, 
Au  corps  sans  vilain  pensement''. 

Manteau  pour  pluye  tu  n'auras, 
Ne  chappeau,  à  boutons  fermant, 
Mais  d'une  cappe  affubleras 
Ton  chef  pour  estre  chauldement. 

Puis ,  quant  à  tes  fermes  iras  , 
Le  limonnier'  tant  seulement 

1.  Imp.  :  braiethe. 

a.  Cet  usage  pour  la  femme  de  monter  achevai  der- 
rière un  homme  n'avoit  rien  de  vulgaire  et  qui  ne  fût 
du  meilleur  monde;  on  peut  se  rappeler  l'admirable 
émail  de  la  collection  Sauvageot  représentant  de  cette 
façon  Henri  II  et  Diane  de  Poitiers.  Cf.  le  livret  des 
émaux  du  Louvre  de  M.  de  Laborde,  p.  236,  à  la  note, 
et  aussi  l'article  4o8,  p.  264. 

3.  «  Limon  se  prend  pour  le  devant  du  brancard  d'une 
charette,  et,  parce  que  le  brancard  a  deux  bras ,  on  dit 
les  limons  en  nombre  pluriel,  qui  sont  ces  deux  grosses 
perches  courbées  entre  deux  desquelles  le  cheval  qui 
porte  la  sellette  sur  laquelle  elles  reposent  est  attelé,  et 


DES  Dames  de  Paris.         Sog 

Avec  le  chariier  monteras 
Pour  le  conduire  seurement, 

Sur  lequel  en  croupe  sera  ' 
Ta  chambrière  au  sein  branlant , 
Mais  sur  le  chartier  veilleras 
Qu'il  ne  s'amourache  en  allant. 

Conclusion  :  tu  te  duiras 
En  tous  faictz  et  lieux  sagement, 
El  rien  sans  congé  ne  feras 
De  ton  mary  pareillement. 

En  ce  faisant,  prospéreras 
En  vertueux  accroissement , 
Et  ces  promeneurs  chasseras 
Des  Blancs-manteaulx  et  Mendians. 

Fin. 

les  soutieut  avec  une  grosse,  large  et  renforcée  courroye 
de  cuir  qui  s'appelle  dossière ,  laquelle  porte  sur  la 
sellette,  et,  par  ceste  raison,  ledit  cheval  s'appelle  li- 
monier, là  où  les  autres  n'ont  point  de  sellette  et  ti- 
rent avec  traits.  »  Nicot. 

1.  Pour  conserver  la  rime  en  as,  on  pourroit  mettre 
seras  pour  fieras,  derrière  lequel  tu  assiéras. 


3i  0 


S'ensiiyvent  VIII  belles  chansons  noin>eUes 

dont  les  noms  s' ensuyi'ent , 

Et  premièrement 

Cest  boucané  de  s'en  tenir  à  une. 
Ma  bien  acquise,  je  suis  venu  icy. 
Lecueurestmienquioncques  ne  futprins. 
Qui  la  dira,  la  douleur  de  mon  cueur. 
La  responce  sur  Qui  la  dira. 
Chanson  des  Galiotz. 
Le  roy  s'en  va  delà  les  mons. 
La  chanson  de  Vive  le  RoyK 


'est  boucané*  de  s'en  tenir  à  une; 
Le  changeeslbon,  ainsi  commeTon  dit, 
Par  quoy  j'ordonne  que  l'homme  aura 
crédit 
Qui  changera  tout  ainsi  que  la  lune. 

Il  ne  tiendra  foy  ne  promesse  aulcune, 


1.  In-8°  gothique  de  quatre  feuillets.  Bibliothèque 
impériale,  Y.  445?. 

2.  Il  n'est  plus  à  la  mode  de,   etc.  Cotgrave  traduit 
boucannierpar  «  past  date,  outof  style,  eut  of  season.  » 


Chansons  nouvelles.       3ii 

Et  si  aura  son  dit  et  son  desdit  ; 

Mais,  s'il  se  trouve  quoique  fois  escondil, 

H  n'en  devra  en  riens  blasmer  Fortune. 

S'il  est  aymé  de  dame  noyre  ou  brune , 
Mais  qu'il  y  soit  une  heure,  il  lui  souffist  ; 
Car  l'une  pleure ,  l'autre  trop  dit  ou  rit  ; 
L'une  est  fascheuse  et  l'autre  [est]  importune. 

Finis. 


a  bien  acquise,  je  suis  venu  icy 
I  Plain  de  vouloir  pour  vous  venir 
servir  ; 
^^Car,  comme  savez 
Que  promis  m'avez 
De  me  faire  un  bon  tour  [sorl?J , 
Si  je  n'ai  de  vous 
Quelque  bon  secours. 
En  dangier  suis  de  mort. 


N'auras-tu  point  de  ton  amy  pitié 
Qui  nuyct  et  jour  vit  en  adversité 
Tousjours  attendant 
Ton  allégement 
Et  ta  grande  amytié; 
Il  est  malcontent 
Et  aussi  dolent 
De  quoy  vous  le  laissez. 


312  VIII    BELLES 

Je  l'ay  aymée  Tespace  de  huyt  ans , 
Et  ay  esté  tousjours  son  bon  servant  ; 
Mais  onques  ne  fuz 
Pour  te  faire  abbus 
Ne  cas  qui  fust  meschanl  ; 
Ne  oncques  je  n'eus 
De  toy  que  reffus, 
Que  peine  et  que  tourment. 

Si  l'on  m'a  mis  quelque  cas  en  avant, 
Et  si  on  t'a  dit  que  je  soye  meschant, 
Doy-je  eslre  banny 
D'estre  ton  amy 
Par  les  faulx  mesdisans? 
Hz  ont  bien  menty, 
Car  je  l'ay  bien  servy 
Tousjours  incessamment. 

Je  l'ay  aymé  tant  tout  si  fermement 
Et  (si  luy)ay  esté  tousjours  son  bien  servant, 
El  si  le  seray, 
Tant  que  je  vivray , 
Maulgré  les  mesdisans  ; 
Je  le  dy  pour  vray  ; 
Point  ne  changeray 
Encore  tous  vivans. 

Finis. 


Chansons  nouvelles.       3i3 

e  ciieur  est  mien  qui  oncques  ne  fust 

prias 
Fors  en  ung  lieu  où  [il]  fait  sa   de- 
meure ; 

Car  de  long  temps  ainsi  l'a  entreprins 
Et  y  sera  jusques  à  ce  qu'il  meure. 

Sur  tous  amans  il  emporte  le  pris , 
Carnuyt  et  jour  il  ne  se  passe  une  heure 
Qu'à  bien  aymer  son  espri'  ne  labeure; 
Or  devinez  s'Amours  l'en  ont  promis. 

Par  terre  ou  (par)  mer,  sans  nul  mettre  à  despris 
Vive  celuy  qui  a  tant  l'amour  seure , 
Qui  d'Atropos  mieulx  vouldroit  la  morsure 
Qu'en  faulce  amour  il  eust  esté  repris. 

Puis  doncq(ues)  qu'en  toy  tant  de  liens  sont  com- 
En  espérant  que  Amours  me  sequeure,       [pris, 
De  t'oublier,  pour  quelque  temps  qui  queure, 
De  te  changer,  je  ne  l'ay  point  aprins. 


ui  la  dira  la  douleur  de  mon  cueur 
El  la  langueur  que  pour  son  amy  porte  ; 
Jen'y  soutiens  que  peineetquedouleur, 
J'aymerois  mieulx  sans  espoir  estre 


morte. 


Pour  bien  servir  je  suis  plaine  de  pleur  ; 
A  mon  coucher  je  n'ay  qui  me  conforte  ; 


3l4  \'IIIb  ELLES 

Mon  visaigc  ne  tient  plus  sa  couleur  : 
C'est  pour  mourir  qu'il  n'a  où  se  déporte. 

Vrays  amoureux  souffrent  beaucoup  de  maulx 
Par  Faulx-Rapport  pensant  de  douleur  mainte  ; 
11  convient  dire  leurs  pensemens  loyaulx  ; 
La  bonne  amour  ne  va  jamais  sans  crainte. 

Or  plust  à  Dieu,  pour  mon  bien  advenir. 
Que  vous  et  moy  fussions  couchez  ensemble 
Dedans  ung  lit  pour  nous  y  resjouyr: 
Ce  meseroil  ung  grantbien,  se  me  semble. 

0  Cupido,  comme  prens-lu  plaisir 
Noz  cueurs  noyer  par  si  grande  souffrance , 
Sans  nous  donner  aulcunement  loisir 
D'eslre  ensemble  pour  parler  à  plaisance. 


ivre  ne  puis  pour  le  mal  que  je  sens; 
Impossible  est    que  longuement  je 

porte  ; 
Raison  me  fault;  despourveu  suis  de 
sens; 
M'amye  a  tort  de  me  mettre  à  la  porte. 

Regretz  piteux,  accompaignez  mon  dueil  ; 
Ennuy,Soucy,  trouvez- vous  y  ensemble; 
Au  deppartir  getteray  larmes  d'ueil, 
Puis  vous  direz  ce  que  bon  vous  en  semble. 

Mon  bon  vouloir  retirer  je  ne  puis; 


(jIIansons  nouvelles.       3i5 

Car  d'aullro  aymer  je  ii'ay  plus  nulle  rn\ie; 
Or,  plust  à  Dieu  que  au  parfond  du  puis 
Faulx  enviculx  ne  veins^enl  '  plus  en  vie. 

De  tous  plaisirs  je  vous  quille  ma  part; 
Vrays  amoureux,  prenez  en  la  quitlance. 
Par  envyeulx  bany  suis,  mis  à  pari  ; 
[El  par]  Rigueur,  Malheur  aussi,  qui  tance. 

Mes  plaisans  chanlz  sont  en  pleurs  devenus; 
Qui  ne  me  croit  si  regarde  ma  face. 
Tout  maintenant  les  esbas  de  Venus 
Je  vueil  laisser,  disant  :  Bon  jour'  vous  face. 

Finie. 


y  je  suis  triste  et  plain  d'ennuy, 

Nul  ne  s'en  doitesmerveiller  ; 
\  Je  n'ay  point  cause  de  m'esjouir 

Si  n'est  de  braire  et  crier. 
Celluy,  qui  nous  devoil  oster 

Hors  de  soucy. 
En  France  a  voulu  retourner. 
Sans  avoir  eu  de  nous  mercy. 

S'on  nous  donnoit  la  clef  des  champs 
Sans  nous  tenir  plus  enfermez  3, 

i.  Imp.  :  veuissenl. 
1.   Imp.  pour. 

3.  La  pièce  est  donc  mise  dans  la  bouche  de  pri- 
sonniers ,  on  pourvoit  même  dire  de  galériens.  C'est 


3l6  VllI    «ELLES 

Veu  que  j'avonsservy  le  temps 
En  qiioy  nous  estions  condampnez , 
Nous  ne  serions  point  tourmentez 

Si  rudement; 
Les  mères  qui  nous  ont  portez 
Ont  fait  piteux  enfantement. 

A  l'entrée  du  noble  roy 
Nous  pensions  estre  resjouyz  ; 
Cuydions  nous  tous  en  bonne  foy 
Qu'en  liberlé  nous  fussions  mis. 

Sinon  Prejan  <, 
11  dit  qu'il  nous  fera  mourir 
En  ces  gallées  en  grant  tourment. 

Dieu  pardoint  à  notre  tuteur, 
C'est  le  huyctiesme  de  ce  nom  ; 
Sur  tous  princes  c'estoil  la  fleur  ^  ; 
Il  le  monstra  delà  les  mons  ; 
Ses  galians,  ces  gaiiotz 
Fisidefferrer, 

la  chanson  des  gaiiotz,  dit  le  titre,  et  gaiiotz  [Cf. 
Ducange,  VI,  463,  et  VII, i85  ]  ne  veut  pas  dire  autre 
chose  que  voleurs,  corsaires,  pirates  et  autres  hon- 
nêtes gens. 

1.  Imp.  preian.  Sur  l'amiral  Prégent  de  Bidoux ,  cf. 
une  note  du  tome  VI,  pages  97-101.  Dans  le  dernier 
vers  de  cette  strophe,  ses  vaudroit  mieux  que  ces. 

1.  Ce  mot,  c'estoil,  feroit  supposer  que  ce  huitième 
du  nom,  c'est-à-dire  Charles  VIII ,  étoit  mort;  alors 
le  roi  qui  a  voulu  retourner  en  France,  de  la  p"emière 
strophe,  seroit  François  le"". 


Chansons  nouvelles.       817 

El  renvoya  les  compaignons 
A  Romme  les  pardons  gaigner. 

Finis. 


c  roy  s'en  va  delà  les  mons  * , 
Le  roy  s'en  va  delà  les  mons, 
Il  y  menra  force  piétons; 
Hz  irontàgrant  peine, 
'alayne,  l'alaine,  m'y  fault  l'alaine^. 

Les  Espaignolz ,  nous  vous  lairrons , 
Les  Espaignolz,  nous  vous  lairrons; 
Le  roy  de  France  servirons  {bis)  ; 

Nous  en  aurons  la  peine. 
L'alayne,  l'alaine,  m'y  t'ault  l'alaine. 

A  nos  maisons  a  ung  mouton, 
A  nos  maisons  a  un  mouton  ; 
Tondre  le  fault  à  la  saison 
Pour  en  avoir  la  layne. 
L'alayne,  l'alaine,  m'y  fault  l'alaine. 

M'amye  avoit  nom  Jelianneton, 
M'amye  avoit  nom  Jelianneton; 
Elle  avoit  ung  si  joly  c...  {bis), 

F*oint  n'y  avoit  de  layne  3, 
L'alayne,  l'alaine,  m'y  fault  l'alaine. 

i  Cette  chanson  se  rapporte  au  départ  de  Fran- 
çois I"  pour  l'Italie.  Elle  se  trouve  dans  les  chansons 
historiques  de  M.  Le  Roux  de  Lincy,  ii,  55. 

2.  Imp.  La  laine.  —  3.  Cf.  I,  84,  io3  ;  II,  a88. 


3l8  VIII    BELLES 

Celuy  qui  fisl  ceslc  chanson 
Ce  fust  ung  pelitcompaignon 

Veslu  de  [bonne]  layne. 
L'alayne,  lalaine,  m'y  faull  Talaine. 


'autre  jour  je  chevauchoie 
A  Hedin  la  bonne  ville  ; 
lenconlray  trois  Bourguignons; 
Je  leur  dis  malle  adveniure. 
Vive  le  Roy. 

L'artillerie  du  roy  François 
A  trois  lieues  fut  assiégée  *  ; 
Du  premier  coup  qu'il  frappa 
Fut  aux  portes  do  la  ville, 
Et  du  second  coup  d'après 
Fut  en  la  tour  de  la  ville. 
Vive  le  Koy. 

Lesadvcnturiers  françois 
Sont  entrez  dedans  la  ville; 
Hz  montèrent  sur  les  murs , 
Leur  enseigne  desployée , 
En  plantant  la  tleur  de  lis 
En  cryant  :  Ville  gaignée, 
Vive  le  Roy. 

Lansqueneti:  et  Bourguignons 

i.  L'auteur  veut  dire  :  mise  en  siège,  assise,  ]ila- 
cée  en  batterie. 


t.-- 


Cha.nsoins  nouvelles.       3 19 

Des  pierres  nous  ont  geltées; 
Se  sont  relirez  au  fons 
El  aux  carrefours  de  la  ville  ; 
Les  advenluriers  françois 
En  ont  fait  la  boucherie. 
Vive  le  Roy. 

Les  dames  sont  aux  carneaulx  * 
Qui  pileusemenl  s'escrienl  : 
a  Helas,  monsieur  de  Bourbon  , 
Voicy  piteuse  juslice 
De  prendre  ainsi  noz  barons, 
Mettre  le  feu  dedans  la  ville.  » 
Vive  le  Roy-. 

Finis. 

1.  Carneaulx  ne  veut  pas  seulement  dire  créneaux, 
on  l'a  pris  souvent  pour  fenêtres. 

2.  Il  y  a  peu  de  villes  qui,  grâce  aleur  situation  fron- 
tière ,  aient  été  plus  souvent  qu'Hesdin  prises  et  reprises 
parles  Bourguignons  et  les  Français  d'abord,  ensuite 
par  les  Espagnols  et  les  Français.  Ainsi,  avant  le  XYII^^ 
siècle,  on  ne  compte  pas  moins  de  quatre  prises  de 
Hesdin.  La  première  fois,  le  maréchal  d'Esquerdes  la 
gagna  à  Louis  XI  en  1477,  après  la  mort  de  Charles  le 
Téméraire  [  Comines,  liv.  V,  chap.  XV;  Chronique 
scandaleuse,  collection  Michaud  et  Poujoulat,  i'^  sé- 
rie, IV,  33i];  sous  François  I"  elle  fut  reprise  deux 
fois  par  les  Français,  eu  1621.  [Mémoires  de  Martin  du 
BW/û!/,  collection  Michaud  et  Pouj.,i''6  série, V,  p.  146-7] 
puis  en  1537  [Ibidem,  410-1  ];  elle  le  fut  encore  sous 
Henri  II ,  en  i552  [Mér)ioires  de  François  de  Rabulin  , 
ibidem,  VI  ,  44']-  Mais  il  est  facile  de  déterminer 


320  VIII    BELLES 

celle  de  ces  dates  à  laquelle  se  rapporte  notre  chan- 
son, à  cause  de  la  présence  de  M.  de  Bourbon;  en  effet, 
le  connétable  de  Bourbon  étoit  à  la  prise  de  iSai  , 
comme  on  le  peut  voir  par  le  témoignage  de  du  Bellay  : 
«  Estant  nostre  armée  remise  ensemble  dans  la 
plaine  d'Artois,  arrivoient  nouvelles  que  dedans  Hes- 
din  il  n'y  avoit  aucuns  gens  de  guerre,  et  en  eut  l'ad- 
vertissement  M.  de  Vendôme  [  Charles  de  Bourbon  , 
grand-père  d'Henri  IV]...  Par  quoy  le  roy  conclut 
d'y  envoyer  en  extrême  diligence  M.  de  Bourbon 
[le  Connétable]  avec  la  troupe  qu'il  avoit  amenée, 
et  M.  de  Vendosme  avec  son  arrière  garde,  et  le 
comte  de  Saint- Pol  avecles  six  mille  hommes  des- 
quels il  avoit  la  charge,  lesquels,  partant  d'Andinfer, 
qui  estoit  à  trois  lieues  d'Arras  [  Adinfer,  au  sud 
d'Arras,  canton  de  Beaumetz-les-Loges],  feirent  telle 
diligence  que  ceux  de  Hedin,  devant  qu'ils  sçeussent  le 
partement  de  nostre  armée,  la  virent  devant  leurs 
portes.  La  ville  soudain  fut  assaillie,  laquelle,  après 
avoir  enduré  quarante  ou  cinquante  coups  de  canon, 
fut  emportée  d'assault,  et  y  fut  trouvé  un  merveilleux 
butin,  car  la  ville  étoit  fort  marchande  parce  que 
de  toute  ancienneté  les  ducs  de  Bourgogne  y  avoient 
faict  leur  demeure  principale.  Madame  du  Reu  et  le 
seigneur  de  Bellain  ,  qui  se  nonimoit  Succre,  estant 
en  ladicte  ville ,  se  retirèrent  dedans  le  chasteau , 
oîi ,  après  avoir  veu  l'artillerie  en  batterie ,  capitu- 
lèrent, en  sorte  que  ladite  dame  et  ceux  qui  estoient 
de  la  garnison  ordinaire  dudit  chasteau  sortiroient 
avec  leurs  bagues  sauves ,  mais  ceux  de  la  ville  qui 
s'estoient  retirez  audit  chasteau  demeurèrent  prison- 
niers, et  fut  conduite  ladite  dame  où  bon  luy  sembla. 
Pendant  que  M.  de  Bourbon  et  M.  de  Vendôme  fai- 
soient  les  approches  dudit  chasteau,  le  feu  fut  mis  à 
la  ville  par  quelques  saquemens,  qui  fut  grant  dom- 
mage, car,  devant  qu'on  eust  pourveu  à  l'esteindre,  il 


Chansons  nouvelles. 


3-2  1 


fut  bnislé  une  parlic  do  la  ville  et  beaucoup  deiiclies- 
ses.  »  (Tesl  le  sujet  de  la  dernière  strophe  de  notre 
chanson.  M.  Le  Roux  de  Lincy  [Chansons  historiquen , 
a«  vol.,  p.  14,  et  81-5  ]  a  publié  trois  chansons  sur  ce 
sujet;  sa  première  est  la  même  ([ue  la  nôtre,  sauf 
quelques  légères  différences ,  dont  la  plus  forte  est 
celle-ci  : 

Le  premier  coiip  qu'il  fruppa  , 
Fut   au  bordeaii   de  la  ville- 


P.  F.  vm. 


022 


Le  grand  Tkiumphe 


Le  grand  Iriumphe  et  honneur  des  darnes 
bourgeoises  de  Paris  et  de  tout  le  royaulnie 
de  France  ,  ai'er  la  grâce  et  honesfeté  pro- 
nostiqués d'icelles  ,  pour  l'an  mil  cinq 
cent  trente  et  un. 


(Çi-N^^«^  enus,  Pallas,  et  les  sphères  des  cieulx 
T^  duJvS  Onl  converti  ceslan  par  sus  tous  lieux 
Leur  grant  honneur  es  femmes  Galli- 
caines, 

:-aus  point  eslre  esclaves  pellicaines  '  ; 
Car,  comme  vois,  les  signes  planelliques 
Prennent  leurs  cours  sur  elles  magnifiques. 


Snlul  et  honneur. 

âmes  d'honneur,  à  qui  obéissance 
Deue  est  vrayement,  pour  avoir  accoiu- 

lance 
Par  vraye  amour  envers  vous,  me  con- 


ViPIll 


l'aire  ung  accord,  tant  comme  il  m'en  souvient , 
i.  Yi&pcUcx,  concubine. 


DES  Dames  HOUUGEOISES  DE  l'ARlS.    323 

Avecques  vous  et  faire  ung  alliance , 
(jui  durera,  sans  faire  desplaisance , 
Et  contiendra  tout  le  moyen  d'où  vient 
Le  grant  honneur,  sans  abuser  d'oultrance. 

En  concordant ,  sans  prendre  d'avantaige  , 
Le  prix  d'honneur  des  dames  par  advis , 
En  moy  j'ay  prins  ung  esperit  et  couraige 
De  déclarer,  voyre  au  moyns  si  je  puis , 
Leur  manière ,  qui  n'est  rien  si  jolis. 
Qui  à  ce  m'a,  sans  faintise,  incité  ? 
D'aulcune  n'ay  onques  esté  concile, 
Mais  m'est  venu  d'ung  cueur  si  vertueulx 
Que  je  croy  vray  nully  de  la  cité 
Ne  blasmera  le  facteur  curieulx. 

Qui  est  celuy  qui  en  pourroit  mesdirc 
Par  mal  talent  si  elles  sont  gorrières? 
Sçavez-vousbien,  oseriez-vous  bien  dire, 
Si  elles  sont  chastes,  humbles  ou  hères; 
Vous  semble-l-il  qu'elles  soyent  tant  legieres 
Comme  cuydez  pour  elles  faiz  rapport? 
Tousjours  soustiens ,  et  seray  leur  support, 
Que  leur  façon ,  manière  et  beau  maintien  , 
Ne  les  garde  d'estre ,  vous  avez  tort , 
Saiges  en  fait,  proudes  femmes  de  bien. 

Esse  raison,  pour  ung  tas  de  merdaille, 
Femmes  de  bien  soyent  cy  vitupérées? 
Il  est  advis  à  meschante  canaille 
Que  soyent  putains ,  quant  sont  bien  décorées; 
Quant  ilz  voyent  que  sont  bien  abillées , 


324  Le  grand  Triumpitf, 

llounestemeiU  el  selon  leur  estai , 
En  doyvcnt-ilz  faire  lelz  ballelées  , 
Crianl  après  elles  :  «  Au  chat,  au  chai  ?  » 

Vous  voyez  cy  une  tant  belle  fille , 
Qui  jamais  n'eut  volonté  de  mal  faire; 
On  parlera;  ce  sera  bruicl  de  ville  ; 
Esse  raison  ?  Mais  que  en  a  el  affaire  ? 
Elle  aura  beau  en  crier  et  en  braire, 
Et  fusl  elle  bonne  comme  le  jour, 
Si  on  luy  veoil  quelque  petit  atour, 
Incontinent  ira  une  nouvelle  ; 
A  la  rivière,  au  moulin,  ou  au  four, 
Sera  pitié  ce  que  Ton  dira  d'elle. 

J'ay  tousjours  tins  el  lousjours  maintiendray 
Le  grant  honneur  des  dames ,  se  je  puis  ; 
Ce  qu'en  ay  faicl  tousjours  le  souiiendray  ; 
C'est  mon  conseil ,  ma  raison ,  mon  advis  ; 
Tout  ce  qu'on  dit  ce  ne  sont  que  d'envis, 
Petiz  foleiz ,  qui  ont  lestes  voUaigcs; 
.Mal  en  parlent  et  à  leurs  avantaigcs; 
Se  ilz  esloyent  mors ,  on  n'en  seroit  que  mieulx  ; 
Sont  mal  parlans,  rapporteurs  de  langaiges. 
Qui  maldisent,  tant  de  jeunes  que  vieulx. 

Courloyses  sont ,  amyables  aussi  ; 
On  abuse  de  leur  familiarité  ; 
Si  elz  font  bien  ,  n'ayez  d'elles  soucy, 
El,  si  mal  fout,  Dieu  n'en  est  irrite  ; 
Encontre  vous  elles  sont  d'équité  , 
En  faiclz  et  dictz ,  chastez  et  vertueuses. 


DES  Dames  bourgeoises  de  Paris.  o25 

Tant  bien  parlant  cl  si  tVuctitieuscs 
Ouc  ne  seroys  [rien]  en  dire  auliremeni  ; 
Chascun  le  sçait,  elles  ne  sont,  fâcheuses  , 
Mays  d'amytié  ont  le  bruict  nommément. 

Pleines  elz  sont  de  toute  courtoisie  , 
Amyables  autant  qu'on  pourroit  dire  ; 
Leurs  grans  grâces  plusieurs  gens  ressasicnt  ; 
En  leur  blason  droict  ung  chacun  se  mire; 
La  grant  façon  d'elles  Icsfaicl  reluire 
Par  tout  France  universellement; 
Jà  n'en  diray ,  par  mon  vray  jugement , 
Si  non  qu'ay  veu  ;  nul  je  ne  vueil  l'enter; 
Vous  en  direz,  sy  vous  plaist,  aulircnienl. 
Mais  ne  sera  pour  elles  contenter. 

D'elles  tout  bien  je  croy  et  présuppose  ; 
Sans  rien  mentir,  j'en  ditz  à  mon  advis  , 
Car  jamais  onques  ne  creu  villainc  chose 
Estre  faicte  d'elles,  je  le  poursuis; 
Je  les  loue  ,  on  le  veoyt,  tant  que  puys  , 
Mais  trop  louer  jamais  je  ne  vouldroys 
Une  chose  que  blasmer  je  pouroys; 
Second  le  temps  .,  la  faction  et  l'ouvre , 
Dont  je  n'en  diz  plus  que  dire  je  doys, 
J'en  faiz  raport  et  leur  honneur  je  couvre. 

Qui  me  esmeut  à  avoir  tel  babil , 
C'est  que  ne  veulx  ny  ne  doy  nul  blasmer, 
Car  faull  garderie  glaive  versalil 
Qui  sur  plusieurs  vient  par  trop  sermonner; 
On  ne  sçauroit  de  ce  me  détourner 


326  Le  grand  Triumphe 

Que  ne  loue  ce  que  fault  à  bon  droict; 
Mais  de  blasmer,  soit  à  tort  ou  à  droict. 
Je  ne  vouldroys,  car  ce  n'est  pas  à  nioy  ; 
Vivre  il  fault,  trestous  en  son  endroit, 
Selon  Raison ,  l'Eglise ,  Droit  et  Loy. 

Je  nepeultz  bien  avoir  en  moy  puissance 
Parfaicte  ad  ce  que  j'ay  cy  entreprins , 
Car  je  ne  puys  trouver  sens  ne  sentence 
Pour  que  ne  suys  pas  ad  ce  faire  aprins, 
Pour  produire  ce  que  seul  ay  comprins  ; 
La  France  a  bruictsur  toutes  aultres  villes 
Que  y  a  femmes  les  plus  gayes  et  abilies , 
Qui  furent  onc  et  qui  soyent  sur  la  lerre  ; 
Triumphaument  en  tout  bien  sont  subtilles; 
De  leurs  atours  ne  s'en  fault  point  enquerre. 

Où  est  Lyon ,  Rouen ,  Tours ,  Picardie . 
Espaigne,  Laon,  Nevers  et  la  Bourgonne? 
Ce  n'est  en  rien,  touleffoys  que  l'on  die , 
Pour  avoir  corps  de  femme  si  mignonne, 
Comme  à  Lyon  on  ne  trouve  personne 
Sur  les  femmes  de  Paris,  tant  soyent  gayes; 
Leur  fol  diton  leur  soustiens  ne  sont  vrays'; 
Je  m'en  raporte  aux  femmes  de  Paris, 
Qui  d'avec  moy  seront ,  comme  je  croy , 
Dont  je  puis  bien  eslre  creu  à  mes  dis. 

En  conquérant,  estant  tout  à  loisir, 

i.  Seroit-ce  pas  une  allusion  à  la  Réformation  de 
Dames  de  Paris  par  les  Lyonnoises? 


i 


DES  Dames  BOURGEOISES  DE  Paris.  3  27 

Ce  que  j'ai  dit,  vrayement  je  suspesonin; 
Que  les  dames  me  aideront  à  mentir, 
Et,  dire  vray  ,  aussi  Dieu  me  pardonne 
Si  rien  j'ay  dit  contre  nulle  personne 
Qui  ne  fust  vray,  mes  je  ne  m'en  répons*, 
Tout  vient  à  lieu,  à  heure  et  à  temps; 
Dieu  tout  congnoist,  de  moy  je  n'en  sçay  rien  ; 
Ce  qu'en  ay  dit,  au  milieu  sens  l'entens  ; 
J'estime  ainsi,  elles  sont  femmes  de  bien. 

En  contrepoys  elles  sont  véritables  ; 
Droit  et  raison  gist  soubz  leur  esiandari  ; 
Mes  propos  sont  de  tous  cas  raisonnables; 
En  vérité  et  droiture  est  leur  art , 
Sincérité  en  elles  a  sa  part , 
Dont  je  concludz  que  n'ont  sort  ne  caulelle 
Benoistes  sovent  maulgrc  tout  papelarl  ; 
Bien  je  leur  veulx,  ma  caution  est  telle  '. 

Quatre  choses  de  grant  singularité 
Trouve  es  dames  de  France  nommément  : 
Premièrement  c'est  qu'elles  ayment  vérité  ', 
Et  ne  disent  mal  d'aulcun  seurement , 
En  paix  vivent  très  singuliairement, 
Enparolles  sont  saiges  et  honncstes. 
Et  quarlement  prudes  en  t'aictz  et  gestes, 
Dont  appartient  après,  veu  leur  honneur, 


I.  II  manque  deux  vers  à  cette  strophe. 
1.  Pour  que  le  vers  soit  juste,  il  faut  prononcer 
premier' ment  et  qu'eW. 


328  Triumphe   des  Dami'-s  de   i*ARIS. 

Prier  Jésus  leurs  faictz  ne  soient  molesles 
Quant  ce  viendra  d'elles  le  darnicr  tour. 

Ainsi  fuiist  l'honneur  des  dames 
De  tout  France  et  prudes  femmes. 

Finis. 

Femmes  de  bien,  je  vous  prye  pardonnez 
Ad  ce  facteur,  et  pardon  luy  donnez, 
Si  rien  a  dict  qui  ne  fusl  bon  à  dire, 
Car  ne  vouldroit  jamèsde  nul  mal  dire. 


L  ^Escuyrie  des  Dames  ^ . 


Uacquenéc. 

0:^i^'£^'  ^  ^"^^  ^'^  gente  haquenéc 

Sur  toutes  autres  reluysans; 
Dommage  est  que  ne  suis  menée, 
Veu  mon  train,  qui  est  si  plaisant  ; 

Homme ^  seroit  bien  déplaisant 

Qui  refuseroit  ung  tel  port , 

Car  mon  maintien  est  si  duysanl^ 

Qu'il  susciteroit  homme*  mort. 


Le  double  courtault. 

Le  double  courtault  bon  cheval 
Je  suis ,  et  de  plus  beau  corsage 
Que  ne  fut  jadiz  Buciphal 
Qu  avoit  Hannibal  de  Carthage; 


1.  Manuscrits  deSoissons,  u'^  189,  pages  aj  verso 
h  29  verso. 

2.  Ms.  :  ung  lioninif. 

3.  Ms.  :  reduysant. 

4.  Ms.  :  ung  homme. 


:i3o        I/ESCUYRIK    DES    DaMES. 

Se  ne jepersmon  aaige, 

Car  à  la  jouste  je  deusse  estre  ; 
Mais,  se  l'on  me  faict  tel*  oullrage, 
Je  rompre  licol  et  cbeveslre. 

Le  haulbin  d'Angleterre. 

D'Angleterre  suis  le  haulbin, 
Et  croy  qu'en  la  dure  deserre , 
Qui  fut  jadiz  à  Saincl  Aubin 2, 
N'y  eust  cheval  de  si  grant  erre; 
Je  vais,  je  Yie[n]s  ,  je  me  defferrc^, 
Avec  mon  corps ,  si  très  de  hait 
Que,  si  je  tumboye  [jus]  à  terre, 
Je  combatroys  de  meilleur  hayl. 

Le  jenet  d'Espaigne. 

Je  suis  le  beau  jenet  d'Espaigne , 
Saullant,  ruant,  faisant  penade  ; 
Je  ne  crains  guydon  ne  ensegne  , 
Ecussons,  lances  ne  sallades; 
El,  si  j'avoys  boys  ou  eslardes*, 
Si  bien  mon  honneur  poursuyvray 


1.  Ms.  :  plus  tel. 

2.  La  défaite  de  Saint-Aubin-du-Cormier ,  en  Bre- 
tagne ,  où  Louis  XII ,  alors  duc  d'Orléans ,  fut  fait 
prisonnier,  el  dont  il  a  déjà  été  question  dans  ce  re- 
cueil (VI,  117). 

3.  Je  me  comporte,  de  defero. 

4.  Ms.  :  boys  aux  eslardes.  Eslarde  veut  dire  levier^ 
yros  hûlon ;  Ducange,  verbo  Slalonnus,  VI,  352, 


Ij'Esguyrie  des  Dames.      33 1 

Et  terès  si  haultes  ruades 

Qu'on  cougnoislra  que  je  diz  vray. 

Uestradiol. 

L'estradiot  suys  ,  en  beaullé 
Aussi  parfaict  que  nul  du  monde  ; 
J'é  l'eil  friant,  cueur  en  gaylé , 
Menu  irol,  chevelure  blonde, 
Cuysse  ferme  ,  rencontre  ronde , 
Corps  allègre  pour  bien  porter; 
Je  croy  qu'en  cent  lieux  à  la  ronde 
On  ne  sçauroit  mieulx  rencontrer. 

Le  coursier. 

N'est-il  pas  temps  qu'ung  tel  coursier, 
Qui  est  de  si  belle  vaillance , 
Soit  garny  d'un  bon  chevalier 
Pour  bien  esprouver  sa  puissance? 
Plus  tost  mourroys  de  desplaisanco 
Que  je  me  laisasse  delïaire  ; 
Mais  qu'on  me  voye  à  ma  deffence , 
On  congnoistra  que  je  sçay  taire. 

Le  rous&in. 

Je  pers  mon  temps  et  ma  saison 
Veu  que,  sur  tous  autres  chevaulx, 
Je  sçay  des  armes  le  blason 
Pour  aller  par  mons  et  par  vaulx , 


332         L'ESCLYRIE    DES    DaMES. 

Car,  pour  briser  lances ,  couslcaulx  , 
El  rompre  licol  et  chcveslrc  , 
Et  pour  faire  t'cu  aux  carrcaulx, 
Le  roussin  en  est  le  vray  maistre. 

Le  cheval  léger. 

Le  cheval  léger  suis  nommé , 
Et  si  vous  fais  bien  à  congnoislre 
Que  je  suis  vaillant  renommé 
Pour  bander  k  dexlre  et  senestre; 
Car  onques,  en  place  champestre, 
Roux  Dayart  ne  porta  si  bien 
Regnault  de  Monlauban,  son  maislre  . 
Comme  je  porteray  le  mien. 

Le  bayart. 

Si  ma  partie  est  bien  d'acord 
Au  plaisir  de  Dieu  delàsuz, 
Jamais  ne  ferons  ung  discord , 
Ou  cerle  nous  serons  deschcuz  ; 
Nous  acorderons  hault  et  sus 
Quant  ce  viendra  à  la  rencontre, 
Car,  s'il  tient  bien  le  bon  dessus , 
Je  feray  bien  la  basse  contre'. 

Le  fnnvcau. 
Je  suysfauvcau,  (jui  pas  à  p;is 

1.  Le  dessus  est  lu  partie  de  ténor,  la  bassc-eonire 
celle  de  basse. 


L'Esc  U  Y  RI  F,   DES  Dames.       333 

Chevauche  comme  de  plaisant; 
Toiilesfoys  je  ne  laisse  pas 
D'avoir  le  cueur  gay  et  playsanl; 
Car,  s'on  me  donne  ungconduysant 
Qui  sache  bien  m'entretenir, 
11  fauldra  bien  qu'i  soit  pesant , 
Si  ne  le  puis  bien  soustenir. 

Le  grisson. 

Je  suis  grisson,  le  bon  coni'lault. 
Aussi  gay  comme  ung  papillon  , 
Près  de  porter,  car  il  ne  fault 
Sur  moy  boucle  ne  hardillon. 
Quant  j'auré  senti  1  cguillon ^ 

Le  traquenard. 

Le  traquenard  suis;  je  me  vante 
Que  je  vault  mon  pesant  d'argent, 
Car  je  suis  beau  entre  cinquante  : 
Hardy,  chevauchant  rudement, 
Et,  quantje  Irote  dilligent, 
Je  vais  d'une  mode  si  frisque , 
11  est  advis  à  mainte  gent 
Que  je  commence  une  morisque^. 

Le  trotier. 
i'ar  les  pour  beau  trotier 

1.  Il  manque  ici  trois  vers  au  manuscrit. 
3.  Sorte  (le  danse. 


334      L'Esc  u  Y  RIE  DES  Dam  Et». 

[Tousjours  m'o]  ni  amours  tant  ravyc', 

Car  je  vaull  mieulx  que  ung  granl  coursier, 

Soit  à  Rome  ,  ou  à  Pavye. 

Toutesfoys  je  languy  d'envye 

Que  je  ne  chevauche  nesung  ; 

Mais  chacun  a  sur  moy  envye  ; 

Il  ne  peult  que  je  n'en  aye  ung. 

Le  guilledin. 

Pour  autant  que  je  suis  [très]  gay 
Le  guilledin  chacun  m'appelle  ; 
Léger  suis  comme  ung  papegay  , 
Frétillant  comme  ung  arondelle, 
Et ,  si  je  povoys  porter  selle , 
Soycs  tous  séurs  et  records 
Que  jamais  ne  fauldroil  eschelle 
Pour  monter  sur  mon  joly  corps. 

Lejenetin. 

Le  jenelin  suis  seulement^ 

Pour  autant  que  je  suis  jeunet^; 

Mais  que  je  soys  ung  peu  plus  granl. 

On  m'appellera  le  genêt  ; 

J"c  le  corps  plaisant,  godinet, 

Bon  pied ,  bon  euil  *  de  bonne  sorte, 

1.  Ces  deux  vers  sont  incomplets  dans  le  nis. 

2.  Ms.  :  suis  très-parfaict . 

3.  Ms.  :  genêt. 

4>  Ms.  :  bonheui'. 


L'EscuviuE  DES  Dames.      335 

Etl'aull  qu'il  soil  bien  godincl 
Celluy  qu'i  fauldra  que  je  porte. 


Ballade  d'une  hacquenée'^ . 

Une  hacquenée  à  tout  le  doré  fraing, 
Sur  le  pavé  traquàssant  doulcemenl, 
Belle  et  plaisante  à  regarder  de  loing 
Vey  l'autre  jour  gouverner  ineschamment , 
Laquelle  esloit  assez  honneslement 
Entretenue  et  bien  enharnachée , 
Marchant  souef  du  pied  séuremenl, 
Ainsi  que  client  ceulx  qui  l'ont  chevauchée. 

Mon  compagnon  vous  en  sera  tesmoing , 
Asseurera  qu'elle  va  doulcemenl , 
Bonne  à  panser  et  n'a  cure  de  foin  , 
Aymé  viande ,  qui  s'atrille^  autrement , 
Haulteà  la  main  et  très  bien  embouschée, 
Tire  à  la  bride  et  passe  largement  ; 
Chacun  se  tient  dessus  joyeusement 
Ainsi  que  dient  ceulx  qui  l'ont  chevauchée. 

Les  entremetz  a  si  durs  que  le  poing, 
Grasses  cuysses,  blanches  habondamment^, 

j .  Je  donne  cette  ballade  d'après  deux  des  manu- 
scrits de  Soissons,  marqués  189;  dans  l'un  elle  se 
trouve  au  feuillet  27  recto  ,  dans  l'autre  au  feuillet  Sa. 

2.  L'autre  copie  a:  qui  s'abille. 

3.  Ms.  :  habondammeut  blanches. 


336     L'EscuYRiE  DES  Dames. 

Courtes  oreilles  ,  blancz  souriz  '  et  le  groin  , 
Jambes  et  picdz  bien  faictz  parfailement. 
Très  bien  croysée  à  tout  abondamment; 
De  son  devoir  bien  faire  elle  est  taillée; 
Quant  on  la  picque,  elle  sault  hauUement, 
Ainsi  que  dient  ceulx  qui  l'ont  chevauchée. 

Prince,  elle  est  bonne  en  chascune  saison  ; 
En  nul  endroit  elle  n'est  escorchée. 
Et,  sans  faillir,  meclson  homme  à  raison, 
Ainsi  que  dient  ceulx  qui  Tont  chevauchée. 

i .  L'une  des  copies  :  sourciz. 


La  grant  et  vraye  Prenosticatton,  pour  cent 
et  ung  an ,  de  nouveau  composée  par 
maistre  Tyhurce  Byariferos ,  demeurant  à 


In  ville  de  P 


amp' 


dune 


'instance,  prochas ,  requesto 
Des  fragilles  entendeinens , 
J'ay  fait  es  planètes  requesto 
Pour  diviser  les  élémens, 


i.  La  Croix  du  Maine  n'a  pas  cité  cette  pronostica- 
tion  dans  son  article  de  Jehan  d'Abondance,  «  bazo- 
chien  et  notaire  du  Pont-Saint-Esprit;  nmais,  comme, 
en  parlant  de  son  -ecueil  Les  moyens  d'éviter  mérenco- 
lie ,  etc.,  la  Croix  du  Maine  ajoute  :  «  le  tout  composé 
par  ledit  d'Abondance  sous  le  nom  de  maître  Tyburce, 
demeurant  en  la  ville  de  Papetourte  ;  »  comme  aussi 
la  grant  et  vraj'e  pronostication  de  maistre  Tyburce 
Dyariferos,  demeurant  en  la  ville  de  Pampelune,  est 
indiquée  comme  composée  en  la  ville  d'Avignon ,  il  est 
à  croire  que  nous  avons  encore  affaire  à  une  œuvre  de 
Jehan  d'Abondance. 

Il  arrive  souvent  que  deux  quatrains  offrent  quatre 
rimes  pareilles,  à  la  façon  des  huitains  du  i5e  siècle; 

l>.   r    VIII.  ai 


338  1 .  A    r.  p.  A  N  T    E  T    V  li  A  Y  E 

Kt,  itar  ce  qu'il  y  a  des  gens 
Désirant  sçavoir  quelque  chose 
Advenir,  par  taiz  diligcns 
Leur  en  diray,  non  pas  en  prose. 

Cesle  prenoslicalion 
Diligemment  jay  composée, 
Selon  la  constellation 
Du  signe  régnant  ccste  année. 

Ung  long  temps  aura  sa  durée  ; 
Jupiter  faictconjunclion  ,    , 
Com  on  la  trouve  figurée, 
Avec  le  signe  du  lyon, 

Tellement  que  ceulx  qui  feront 
Geste  année  sans  avoir  mal , 
Pour  ceste  fois  point  ne  mourront , 
Car  Mars  en  est  le  signe  égal. 

L'ivcr  de  Tannée  présente , 
Sil  est  froit,  ne  sera  pas  chault, 
Et ,  vers  la  fin  ,  que  je  ne  mente  , 
Gracieux,  s'il  n'y  a  defl'auh, 

L'esté  troublé,  caligineux; 
S'il  tonne  de  cas  d'aventure , 


mais  c'est  un  reste  d'hahitudc,  et  la  pièce  n'est  pas 
en  Imilains ,  car  il  y  a  trop  de  quatrains  dont  les  deux 
rimes  sont  nouvelles  et  ne  s'enchaînent  ni  avec  celles 
du  précédent,  ni  avec  celles  du  suivant. 


PRË.NO  STICATION.  33f) 

Autompne  en  sera  moins  foireux  , 
Et  les  arbres  perdront  verdure. 

Le  soleil  clarté  ne  donra 
Se  pluYcs  ou  broullïars  ont  règne; 
Mais  après  beau  temps  y  fera , 
S'il  ne  pleut ,  c'est  chose  certaine. 

Plusieurs  gens  en  une  sepmaine , 
Estant  sur  pont  ou  sur  clochier, 
Ainsi  que  la  planète  amaine, 
S'ilz  chéent,  ilz  seront  en  dangier. 

Il  ne  fault  point  avoir  de  craintes , 
Soit  en  la  ville  ou  aux  champs , 
Que  femmes ,  qui  seront  ensainles , 
Cestuy  an  porteront  enfans. 

Ainsi  se  termine  le  temps , 
Esmouvant  le  trosne  divin , 
En  façon  que  plusieurs  gens 
Boiront  leaue,  par  faulte  de  vin. 

La  lune  sera  si  diverse, 
Si  espouvantable et  terrible, 
Si  femme  chel  à  la  renverse , 
Son  cul  aura  le  fais  pénible. 

Si  le  soleil ,  qui  est  visible , 
S'il  est  blanc,  ne  sera  pas  rouge, 
Et  pour  ce  sera  fortnuysible 
A  impotent  qui  ne  se  bouge. 


34o         La  g  r  a  n  t  et  v  n  a  y  e 

Mais,  s'il  plcul  par  quelqu'avenlure, 
De  eaucs  nous  aurons  largement, 
El ,  si  vins  faillent  par.nature , 
On  le  vendra  plus  chèrement. 

Plusieurs  bestes  semblablemeni , 
En  quelque  lieu  qu'elles  seront. 
Sans  difficulté  nullement. 
Qui  les  tuera,  elles  mourront. 

Se  l'éclipsé  s'apert  demie , 
Elle  ne  sera  pas  entière , 
Et ,  pour  ce ,  qui  perdra  la  vie 
Pour  tout  vray  perdra  la  lumière. 

La  lune  aura  esclipce  fière , 
Et  si  régnera  par  tel  point 
Que  tel  aura  en  gibesierc 
Argent  qu'après  n'en  aura  point. 

De  mente ,  pensées ,  soucy , 
Aura  entre  autres  violettes , 
Et  largement  verres  aussy 
De  grans  ei  petites  noysettes. 

Ung  tel  brouillas  par  l'air  sera 
Sans  la  plupart  du  genre  humain  , 
Mains  qui  ne  pourra  y  aura 
Voir  ung  grant  blanc  dedans  leur  main. 

Des  paintres  y  aura  grant  tas , 
Mais  leur  mestier  si  sera  maindre 


PRENOSTI CATION.  34l 

Que  il  n'esloil  en  tous  estas , 
Car  tout  est  achevé  de  paindrc. 

A  plusieurs  coucher  il  fauldra 
Dehors  par  faulle  de  maison , 
Aussi  mengcr  leur  conviendra 
l)u  lari  en  lieu  de  venayson. 

L'yver  qui  vient,  s'il  fait  tel  froit 
Qu'il  face  aux  dois  venir  l'onglée , 
Bon  fera  tenir  à  destroit 
El  chauffer  soubz  la  cheminée. 

Nous  aurons  pour  vray  les  brandons 
Jusques  à  cent  ans,  se  j'ay  bon  esme, 
Au  temps  que  jeûneurs  nous  rendrons, 
Premier  dimenche  de  karesme. 

Et  je  vous  dis  aussi ,  affin 
Que  ne  me  prenez  par  la  manche , 
Quant  le  karesme  prendra  fin 
Nous  aurons  Pasques  au  dimenche. 

Le  nombre  d'or  trouver  ne  puis, 
Non  plus  que  faisoye  l'autre  année; 
Jecroy  qu'il  soit  dedens  ung  puis 
Cachié ,  de  peur  de  la  brouée. 

Les  maistres  docteurs  de  Cartage , 
Voyans  la  constellation , 


34-2  La  ghaïnt  kt  vrayk 

En  parlant  dessus  ce  passage  * , 
Sont  en  diverse  opinion, 

Disant  que  tel  aura  envie 
De  fournir  femme  qu'il  fauldra  , 
Et  tel  en  prendra  par  folie 
Qui  après  s'en  repentira. 

Vénus  fera  faire  mains  tours 
Aux  amans  pour  veoir  leur  amye  , 
Soit  bien  à  Poicliers  ou  à  Tours , 
Face  beau  temps  ou  face  pluye. 

Les  hérétiques  mcscréans 
Seront  tous  contre  nostre  foy  ; 
Comme  insensibles ,  hors  du  sens , 
Vouldront  debatre  nostre  loy. 

La  monnoye  de  faulx  aloy , 
Qui  pourra,  en  mettra  avant, 
Et  tous  ceulx  qui  auront  de  quoy 
Seront  prisez  très  haultement. 

Et  saichez,  par  raison  commune. 
Comme  l'acteur  la  compassée, 
Que  nous  aurons  nouvelle  lune 
Quant  la  vieille  sera  passée. 

Et,  se  la  lune  est  embrasée 
Ou  que  troublée  elle  deviengne , 

1.  Sur  son  passage,  sur  sa  course  ilans  le  ciel. 


Prfnostication.  343 

Saichez  tel  ira  la  vallée 

Qui  vouldroil  aller  la  nionlaigiie. 

Les  planeltes  Ici  cours  auront 
Sur  le  pôle  equinocial 
Que  maintes  gens  souvent  iront 
A  pié  par  faulle  de  cheval*. 

Ung  temps  de  brief  si  régnera, 
Avant  que  l'on  cuyllc  les  orges. 
Qui  des  créatures  fera 
Tuer  et  couper  maintes  gorges. 

Par  rinfluencc  des  corps  célestes , 
Terrible  guerre  entre  les  laix^, 
Commenceront  par  folles  testes , 
Mais  les  culz  en  feront  les  paix 2. 

Plusieurs  femmes  coqueteront 
Ensemble  deçà  cl  delà , 
Et  à  la  foiz  se  debalront, 
Dont  peu  de  prouffit  en  viendra. 

Toutes  les  feuilles  trembleront 
Par  le  grant  vent  qui  [lors]  fera , 
Dont  plusieurs  gens  diviseront 
Des  choses  dont  rien  ne  sera. 

1.  Cf.  IV,  i36. 


■2, 


Les  laïques. 


.').  La  ]»aix  se  fera  au  moyen  d'un  mariage. 


344  La  guant  et  vkaye 

Et  d'aulres  plusieurs  y  aura 
Qui  seront  en  très  granl  dangier, 
Par  réclipce  qui  aviendra, 
De  n'avoir  maille  ne  denier. 

Nouveau  maryé  de  eesl  an, 
Combien  que  la  fenune  deffraye  , 
Comme  mauvais  beuf  le  bon  Jehan, 
Luy  conviendra  fuyr  la  raye. 

Je  treuve  des  femmes  ung  las 
Uegnant  le  signe  du  lion 
Qui  n'abcsseronl  jà  leur^eslas 
N'emplus  que  celles  de  Lion. 

Des  hommes  plus  d'un  million , 
Se  en  elles  ont  paroles  ou  plet. 
Hors  mis  toute  rébellion, 
Elles  auront  le  hault  caquet. 

Si  pluye  vient  en  abondance  , 
11  sera  grant  marche  de  fanges , 
El  tbyre  gencralle  en  France , 
Mesmement  au  temps  de  vendenges. 

En  mains  pays  on  fera  changes, 
Car  en  lieu  de  pet  ou  de  vesse 
On  chiera  long  ou  à  lozanges  , 
Sans  que  ce  autrement  on  se  blesse. 

Au  four,  au  molin,  aux  fontaines, 
Les  femmes  de  commune  estime 


Prenostication.  345 

Parlcronl  comme  capilaincs  , 
Sans  y  avoir  raison  ne  rime. 

Plusieurs  demounonl  jusqu'à  prime 
De  paour  de  perdre  leur  mol  lit , 
Guidant  comme  ung  manche  d'écrime 
Faire  enroidir  ce  qu'amollit. 

Tel  cuidera  eslre  bien  sage 
Qui  sera  vray  fol  de  nature  ', 
Cela  procède  de  l'usage 
Du  planète  nommé  Mercure. 

En  ccsluy  an  ne  baillez  point 
Au  chat  garder  voslrc  frommaige  ; 
Car,  s'il  le  peut  trouver  à  point , 
Pas  n'y  trouverez  d'avanlaige. 

11  fera  ung  si  grand  eschec, 
Se  le  temps  est  double  ou  couvert , 
Que  plus  tosl  ardra  le  bois  sec 
Que  ne  fera  pas  le  bois  vert. 

Tous  les  cnfans  du  temps  présent 
Auront  souvent  le  nez  morveux  , 
Et,  s'on  les  endort  en  bersent , 
Souvent  les  trouverez  breneux. 

El,  s'ilz  ne  meurent  jeunement, 
Par  accident  ou  d'aventure  , 
Saichez  qu'ilz  vivront  longuement, 
Ou  ce  sera  contre  nature. 


34fi  La  guant  Pu  k  no  sti cation. 

En  cesluy  an  qui  aymera 
Nourrisses ,  si  prcngne  l)icn  garde. 
Car  partout  on  lescriera 
Com  ung  amoureux  de  moutarde. 

S'on  a  bien  tout  espelucliié 
Au  cours  des  planètes  en  nombre, 
Quant  le  soleil  sera  coucliié 
Lors  tous  les  folz  seront  h  l'ombre  ^. 

Mais  le  facteur  du  firmament , 
Qui  peut  bien  tout  faire  amender, 
En  le  priant  dévotement , 
Nous  pourra  de  ces  maulx  garder. 

Je  prens  le  temps  à  l'aventure; 
Con  temps,  mal  temps,  tout  passera; 
En  bon  temps  vueil  mettre  ma  cure  ; 
Advienne  qu'avenir  pourra. 

Ctj  finist  la  prenostication,  pour  cent  et  ung  av, 

composée  et  ditée  en  la  ville  et  cité  d'Avignon 

par  viaislrc  Tyburce  Dyariferos. 

*      i.  C'est  le  proverbe  qui  a  encore  cours  :  Quand  k 
soleil  est  rouelle,  il  y  a  bien  des  bêtes  h  l'ombre. 


[Lo  Ballade  d'un  prisonnier. \ 


oustelier,  pour  terminer  la  dernière 
feuille  d'un  volume,  a  plus  d'une  fois 
imprimé  une  ou  deux  ballades  déta- 
chées. Me  trouvantcomme  luivis-à-vis 
de  trois  pages  qu'il  faudroit  laisser  blanches  ,  je 
demanderai  la  permission  de  l'imiter,  en  donnant 
une  ballade  inédite.  Ce  sera  en  même  temps  une 
énigme  historique  que  je  soumettrai  à  mes  lec- 
teurs. Elle  avoit  été  recueillie  sur  un  feuillet  ma- 
nuscrit par  M.  Bréghotdu  Lut,  qui  se  proposoit  de 
lapublierdansun  recueil  de  poésies  lyonnoises  des 
XV^  et  XVI«  siècles,  et  elle  m'a  été  obligeamment 
transmise  par  son  beau-frère  ^1 .  Péricaud.  Rien  ne 
prouvedansle  texte  de  la  piècequ'elle  soitréelle- 
raenl  lyonnoise,  et,  si  elle  l'est,  je  ne  voudrois  pas 
l'attribuer  à  un  des  compagnons  du  duc  de  Nemours^ 
enfermé  à  Pierre  Scise  le  7  février  i594)  jour  au- 
quel les  Lyonnois,  secouant  le  joug  de  la  Ligue  , 
ouvrirent  leurs  portes  au  maréchal  d'Ornano.  La 
forme  de  la  ballade  étoit  alors  en  désuétude,  et  le 
langage  est  si  antérieur  à  cette  époque  que  la 


348  Ballade  d'un  Prisonniek. 

pièce,  qui  ne  peut  pas  descendre  au-dessous  du 
premier  tiers  du  XVI»  siècle,  pourroit  èlre  re- 
portée jusqu'à  la  fin  du  XV<=  siècle.  11  est  difficile 
d'espérer  trouver  le  nom  même  du  prisonnier, 
mais  il  serait  curieux  de  connaître  celui  do  sou  tu- 
teur, messire  Jacques;  cela  sufflroit  pour  fixer  la 
date. 


Ballade. 

A  monsieur  Jacques,  mon  lutteur. 

'il  convenoit que  l'on  eustdu  maull temps. 
En  ce  crolton*  bien  l'avoir  je  m'aitens, 
iSire  Jacques,  veu  mon  commencement 
Conjecturant pilleux  diffi[ne]menl. 

Hélas!  liélas!  J'ay  dit  :  «  s'il  convenoit»  ; 

II  conviendra  pour  vray ,  chascung  le  veoil , 

Premièrement  couclier  sur  terre  dure 

Où  ne  crust  onc  feuillage  ni  verdure. 

Obmettray-je  du  crotton  la  plaisance  ! 
Certes  nenny,  veu  mesmement  l'aisance,      * 
Car  l'on  pourroit  y  loger  un  pourceau , 
Honnestement  accompagné  d'un  veau. 
Brief  de  concluds  et  de  ce  me  dispose 
Que  Malheurié  fera  sur  moy  sa  pose  , 
Si  n'avez  cure  d'icy  me  délivrer; 
Si  je  suis  vert ,  l'on  me  ferat  mcurer -. 

1.  Conférez  ce  volume,  p.  191-2. 

2.  Sur  cette  expression,  voyez  la  note  du  t.  IV,  p.  m-i. 


P.ALLAnR  d'un  Prisonnier.  3/Î9 

Nonobstant  ce  qucjc  snis  assoz  mcnr, 
De  par  le  diable  ,  par  la  grande  rigueur, 
Je  n  ay  membres  que  tous  n  ayent  changes 
Force  à  foiblesse;  à  ce  ils  sont  rangés. 
Pour  ce  ,  mon  lutteur,  il  faut  à  ce  pourvoir, 
S'avez  désir  en  bon  point  brief  me  veoir; 
Car,  si  de  brief  sur  ce  n'ay  providence  , 
Je  danseray  la  macabrée  danse. 

In  hoc  loco  (le  morbo  minimo 

Maffnam   pietatem    habeo 

Non  potesl  se  purgare. 


3  jo  J  A  H  T.  E  n  n  S  P  j  î;  <  ;  j-:  s 


TABLE    DES    PIÈCES 

CONTENUES  DANS  CE  VOLUME. 


i66.  L'Epltaphede  deffunt  maistre  Jehan  Trotier 
(i5oi) 

ley.S'eusuytlacopiedes  lettres  envoyées  àTEm- 
pereur  par  la  Régente  de  France  (suivie  d'une 
chanson  sur  la  bataille  de  Pavie,  i525)  .  .  . 

168.  La  déploration  des  François  etNavarroissur 
le  douloureux  trespas  de  très  hault  et  très  illus- 
tre prince  Antoine  de  Bourbon,  roy  de  Navarre, 
régent  et  lieutenant  général  en  France.  A  Pa- 
ris, par  Guillaume  de  Nyvert,  etc.  (i56-2).  . 

169.  La  Marguerite  des  Vertus,  avec  le  Procès 
formald'un  povre  humain. Imprimé àLyon  par 
Barnabe  Chaussard 

170.  Le  conte  du  Rossignol  (par  Gilles  Corrozet). 
A  Lyon,  par  Jean  de  Tournes.  M.  D.  XLVII. 

T71.  Complainte  de  France  (à  propos  du  départ 
lie  Charles  VIII  pour  l'Italie,   i494) 

i7'2.  Les  Epitaphes  des  feux  roys  Loys,  unzies- 
me  de  ce  nom,  et  de  Charles,  son  fils,  VIII  de 
ce  nom  ,  que  Dieu  absoillc  ,  et  la  piteuse  Com- 
l>lainte  de  dame  Crestienté  sur  la  mort  du  feu 
roy  Charles,  avec  la  Complainte  des  trois 
Estats     .  . 


Pages. 
5 

16 


29 
4  il 

74 


COMTENUES  DANS  CE  VOLUME.   35i 

170.  La  légende  véritable  de  Jean  le  blanc, 
M.D.LXXV io5 

174.  Le    passe -temps     de    Jean    le    blanc, 

M.  D.  LXXV ii6 

175.  Les  regrets  de  damoiselle  Marie  de  Brames 
sur  l'assassinat  du  sieur  de  Brames,  son  père, 
gouverneur  et  commandant  en  la  ville  et  ci- 
tadelle de  Cusset.  Lyon,  M.  D,  XCVII,  ,  .  .     iSg 

176.  Discours  du  Lacis i65 

177.  Prière  d'amour  d'une  nonnain  à  un  jeune 
adolescent »7o 

178.  Les  fleurs  et  antiquitez  des  Gaules,  selon  Ju- 
lien César,  jouxte  les  croniques  et  recollection 
des  faictz  haultains,  gestes  exquis  et  honneste 
manière  de  vivre  des  saiges  et  excelleus  clercz 
et  grans  philosophes  les  Druides ,  qui  en  leur 
temps  ont  régi  et  gouverné  tout  le  pays  de 
Gaulle ,  à  présent  dicte  France  ,  et  de  la  sin- 
gularité de  la  ville  de  Dreux  en  France,  avec- 
ques  description  des  boys,  forestz,  vignes,  ver- 
giers ,  et  aultres  plaisans  et  beaulx  lieux  ,  es- 
tans  et  situez  près  ,  jouxte  et  alentour  d'icelle 
ville  (par  le  chanoine  Jean  Le  Fevre).  Paris  , 

Pierre  Sergent  (i53a) 1^     j"7^ 

179.  La  Reformation  des  Dames  de  Paris  faicte 
parles  Lyonnoises 241 

iSo.  La  Replicque  faicte  par  les  Dames  de  Paris 
contre  celles  de  Lyon 253 

181.  La  Bellete,  par  François  de  Clary,  Albigeois. 
A  Lyon  ,  par  Benoist  Rigaud ,  1678.  Avec  per- 
mission      258 

183.  Deux  chansons  spirituelles,  l'une  du  siècle 
d'or  avenir  tant  désiré,  l'autre  de  l'assistance 
que  Dieu  a  faite  à  son  Église,  avec  quelques 
dizains  et  huitains  chrestiens,  par  les  protes- 
lans  de  l'Evangile  de  Notre-Seigneur  Jésus- 


352  Table  des  pièces. 

Clirist ,  à  la  louange  de  monseigneur  Loys  de 
Bourbon  ,  prince  de  Condé.  A  Lyon,  iSG^  .  .     Q70 

i83.  L'obstination  des  Suysses  (par  PieiTe  Grin- 
goire) 987 

i8/|.  Extraictd'un  petit  traicté  contenant  soixante 
et  troys  quatrains  sur  le  faict  de  la  superfluité 
des  habitz  des  dames  de  Paris  ,  et  comment 
elles  se  doibvent  honnestement  gouverner. 
Composé  par  un  nommé  Alphonse  de  Beser, 
jadis  abbé  de  Livry,  a  la  requeste  de  sœur 
Alix ,  lors  recluse  aux  Sainctz  Innocentz.  Le- 
dict  traicté  trouvé  en  la  librairie  deVauluysant, 
entre  plusieurs  cayers  de  parchemins  attachez 
ensemble 290 

i83,  VIII  belles  chansons  nouvelles 3io 

186.  Le  grand  triumphe  et  honneur  des  dames 
bourgeoises  de  Paris  et  de  tout  le  royaulme  de 
France ,  avec  la  grâce  et  honesteté  pronosti- 
qués d'icelles,  pour  l'an  mil  cinq  cent  trente 

et  un 322 

187.  L'Escuyrie  des  Dames 329 

188.  La  grant  et  vraye  prenostication,  pour  cent 
et  ung  an  ,  de  nouveau  composée  par  maistre 
Tyburce  Dyariferos ,  demeurant  à  la  ville  de 
Pampelune  (Jehan  d'Abondance) 337 

189.  La  ballade  d'un  prisonnier 347 

PIN    nu    TOME    HUITIÈME. 


^  1> 


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PQ  Montaiglon,   Anatole  de 

1103  Gourde  de 
35  Recueil  de  poésies 

t.S  franjoises 


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